‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 323 sur 412 · LIVRE XVIi · texte numérisé non relu

LIVRE XVIi

des personnes qa'il déchirait; et qu'elle leur déclarait par avance qu'elle le ferait, et qu'elle n'aurait pas de peine à en persuader le public, parce que son mari ne parlait mal de Port-Royal qu'à cause qu'il ne le connaissait pas et qu'il était animé par sa passion, au lieu qu'elle connaissait Port- Royal autant qu'on le peut connaître depuis six ou sept ans qu'elle était sous la conduite de M. Singlin, pendant lequel temps elle avait vu les religieuses une infinité de fois.

Quelque temps après, vers février ou mars 1657, il parut une lettre latine dont nous avons déjà parlé, intitulée Epistola theologi, en faveur de la doctrine de la grâce et de Port-Royal, qui fît grand bruit dans l'Assemblée générale du clergé de France, dont elle condamnait la conduite aussi bien que celle de Rome. Comme on l'attribuait d'abord à Port- Royal, quoiqu'elle fût du Père Fronteau, M. Richer s'avisa d'y faire une réponse latine qu'il concerta fort avec le Père Annat et ses autres confrères, par laquelle il déchirait encore Port-Royal, et se résolut de la publier avec son autre écrit français.

Cependant son épouse et sa fille, pensionnaire à Port- Royal, priaient et faisaient incessamment prier Dieu qu'il lui changeât le cœur et rompit un dessein si contraire aux règles de la vérité, de la charité et de la justice. Elles fîrent pour cela une neuvaine à la Sainte-Épine, et les religieuses de Port-Royal avec elles. On sut d'elles-mêmes que toutes deux demandaient à Dieu qu'il lui envoyât quelque grande maladie, comme le seul remède à ce mal.

Enfin il résolut de produire son écrit français, et pour cet effet il le porta lui-même un lundi au soir à M. Cohon^ évêque de Nîmes, qui était de son pays du Maine, son ami familier, et l'un de ceux qui l'avaient le plus exhorté à cette publication. On était demeuré d'accord qu'après que ce prélat et le Père Soyer l'auraient vu, M. Richer le lirait lui-même à la reine, à qui l'on en avait fait fête comme d'une pièce admirable qui perdrait d honneur tout Port-Royal.

Le lendemain mardi matin, qui était le dernier jour de la neuvaine de la Sainte- Epine, il partit de chez lui avec sa robe de Palais, se portant très bien, et alla trouver le Père Soyer, au grand couvent des Cordeliers qui était dans son voisinage, et lui donnaune seconde copie de son écrit, dont il avait donné la veille la première à M. Cohon. Il ne fut qu'un

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quart d'heure avec ce Père, et sortit aussitôt pour s'en aller au Palais. Mais Dieu ayant exaucé les prières de sa femnne et de sa fille et de Port-Royal, ne lui laissa pas faire cent pas dans la rue qu'il le frappa d'une maladie si subite et si violente qu'il se sentit aussitôt en fièvre avec un grand mal de tête, ce qui l'obligea de revenir à l'instant chez lui d'où il n'y avait qu'une demi-heure qu'il était parti. Rentrant dans sa chambre il dit à Mademoiselle sa femme : « Ha ! mon cœur! je suis mort. Dieu m'a châtié; c'est Port-Royal qui me fait mourir. Mets-moi au lit, je n'en puis plus. » Elle, qui ne savait rien de ce qui s'était passé, le voyant pâle et troublé, le déshabille et le met au lit, et aussitôt il lui dit : « Envoie je te prie à l'instant même mon clerc chez le Père Soyer, lui redemander l'écrit que je lui viens de donner, et lui dire pour prétexte que j'y veux ajouter quelque chose. » Le clerc redemande l'écrit aussitôt et le rapporte; et lorsqu'on le lui voulut donner il dit à Mademoiselle sa femme : « Fais venir un réchaud de feu, je te prie, et brûle cet écrit toi-même. C'est le misérable écrit que tu sais. » Ce qu'elle fit. Et aussitôt il la pria encore d'envoyer le même clerc chez M. de Nîmes lui redemander la copie qu'il lui avait donnée; et sur ce que la première fois le clerc ne le trouva point au logis, il dit à Mademoiselle sa femme : « Kenvoiel'y, je te prie, et qu'il l'attende toute la nuit pour ravoir mon écrit; car il faut que je l'aie, et que tu le brûles toimême comme tu as fait de l'autre. Et de plus, entre dans mon cabinet, et prends tous les papiers et les mémoires qui regardent cette affaire et brûle-les tous. » Ensuite de quoi elle envoya le clerc qui rapporta l'écrit à dix heures du soir, et elle pria M. de Sainte-Beuve de venir chercher les autres dans son cabinet, y en ayant de latins qu'elle ne connaissait pas, et tout ayant été ramassé par lui, tout fut brûlé par elle, ce qui consola le malade.

Mais Dieu, qui lui voulait faire reconnaître l'état misérable où sa passion l'avait engagé, el que la maladie de son corps n'était que l'effet de celle de son âme, lui donna de telles frayeurs, qu'il crut fermement être frappé à mort, et qu'il dit depuis à M. de Bernières, que s'il eût eu un million d'or, il l'eût donné volontiers pour obtenir un jour de repos afin de se disposer à la mort.

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