LIVRE XVll
comme ont toujours fait les vétres? Avez-vous jamais connu que ma nièce, votre bonne maman, voulût s'opposer à votre salut? Est-elle sans religion,, sans respect pour les volontés de Dieu, sans crainte de ses jugements? Pourquoi avez-vous donc refusé quelques petites complaisances à l'excès de ses tendresses, et quelques déférences à d'autres sentiments plus forts qui l'ont obligée de ne pas approuver vos desseins en toutes choses? Je voudrais me pouvoir mieux expliquer en cet endroit avec vous; mais je ne le puis dans une lettre. C'est assez que je vous dise que quantité de gens de la plus haute piété trouvent des circonstances dans votre retraite qui excusent la conduite de votre pauvre affligée maman et qui condamnent la vôtre. Ils disent que vous n'avez pas assez fait pour obtenir sa bénédiction, et que Dieu a toujours fait connaître que l'on reçoit tant de biens par celle de ses parents, et que c'est un si grand malheur d'en être privé, que vous n'avez rien dû oublier pour l'attirer sur votre personne et sur votre vocation. Je vous dis ceci, ma chère nièce, afin que si celle qui vous a donné la vie et à qui vous causerez peut-être la mort ne vous demande qu'un temps raisonnable pour mieux éprouver si vous êtes bien appelée de Dieu, vous ne lui refusiez pas cette dernière satisfaction que vous trouverez appuyée de mille exemples. Je prie Dieu de toute mon âme qu'il vous inspire un si juste sentiment, et que vous connaissiez par la seule lumière de la grâce ce que vous aurez à faire. C'est tout ce que je puis et je dois vous souhaiter dans les tendresses d'un cœur qui vous aime parfaitement, n'en doutez pas, je vous en conjure, ma chère nièce, et de me croire.
« Votre bonne tante et très affectionnée servante,
« Henriette de Lorraine. »
M"« de Roannez ayant reçu cette lettre se crut obligée de désabuser cette abbesse, et de faire ce qu'elle pouvait pour effacer les mauvaises impressions que les Jésuites lui avaient données sur le sujet de sa retraite dans Port-Royal. Ce fut le sujet de la réponse qu'elle lui fit en ces termes, le 21 du même mois :
« Madame,
« Quoique j'eusse tous les sujets du monde de croire que vous approuveriez mon dessein de quitter le monde, la manière si bonne et si charitable dont vous m'en assurez m'a donné une joie tout à fait sensible, et je m'assure qu'elle n'aurait pas été traversée de ce que vous m'accusez de trop de précipitation, si vous aviez su de quelle sorte j'en ai usé, et je craindrais plutôt que vous ne me blâmiez d'avoir eu trop de complaisance pour ceux qui m'ont tant fait retarder. C'est, madame, ce que je suis obligée de vous représenter; et je vous en parlerai comme devant Dieu et avec une ouverture de cœur tout entière, dans la créance que vous agréerez la liberté que je prends de vous dire des choses si particulières de la conduite de Dieu sur moi.
« Je n'avais presque jamais eu de pensées pour la religion, etje n'enavaisjamaiseu aucune pour la maison de Port-Royal, lorsque ma mère m'y mena l'année passée^ il y aura un an le premier vendredi du mois qui vient. Elle y allait faire ses dévotions comme l'on y va ce jour là. Ce fut là, madame, que Dieu me fit la grâce de me donner une si forte envie de quitter le monde et d'entrer dans cette maison, que je l'aurais fait à l'heure même si j'eusse pensé qu'on m'y eût voulu recevoir. J'en parlai quelque temps après à des personnes de céans, qui médirent qu'il était nécessaire de m'éprouver quelque temps avant que de penser à rien entreprendre. Dans ce même temps, mon frère me parla d'une affaire qui ne me permit pas de lui cacher mon dessein, et ainsi je le lui déclarai, sur la parole qu'il me donna de n'en point parler. Mais il s'opposa au désir que j'avais de hâter ma sortie du monde, et pour la retarder, il résolut de m'emmener avec lui en Poitou. 11 obligea pour cela ma mère à faire ce voyage, qui n'y avait pas pensé et qui ne savait pas pourquoi mon frère pressait si fort.
« Ainsi je partis sans avoir rien découvert de mon dessein qu'à mon frère, à mon confesseur ordinaire de Saint-Meriy et à quelques personnes de Port-Royal. Je n'en avais rien dit à ma mère ; mais elle ne laissa pas d'en avoir du soupçon par quelque changement qu'elle remarquait en moi, qui ne l'en assurait pas assez néanmoins pour la porter à en faire du bruit. Nous fûmes six ou sept mois en ce voyage.