LIVRE X'VII
qui dura plus que je n'avais pensé, et je pensais à entrer à Port-Royal aussitôt que je serais à Paris. Mais mon frère me demandait toujours du temps, et m'a fait passer ainsi cinq mois. Cependant la défiance de ma mère allait toujours en augmentant, et il y a deux mois que je lui en fis dire quelque chose par une personne qu'elle aime, qui ne lui en parla pas encore de ma part, mais seulement comme d'elle-même, afin de l'y disposer plus insensiblement. Je le lui aurais bien déclaré nettement dès ce temps-là, et encore plutôt, si je n'avais connu la tendresse qu'elle a pour moi^ qui l'aurait portée à en donner des marques qui auraient pu faire découvrir mon dessein à tout le monde, comme cela n'a pas manqué d'arriver. Car aussitôt que je lui en eus fait parler par une personne de piété, la chose fut tellement sue que je n'aurais pu être blâmée quand je serais partie dès lors. Je demeurai néanmoins encore huit jours auprès d'elle, où je fus persécutée de tous ceux qui voulurent me détourner ou m'affaiblir, mais sans effet; en quoi Dieu m'a donné, ce me semble une marque bien apparente de ma vocation. Après cela, madame, je crois que vous avouerez qu'il y aurait eu de la témérité à s'exposer plus longtemps à tant de contradictions continuelles, qui ne me laissaient pas une heure à moi pour penser à Dieu, et je pense que le monde même se serait étonné d'un plus long retardement. .](i crois, madame, que vous trouverez qu'il y en a peu qui en aient tant apporté en de pareilles rencontres; M^'^d'Éperuon', M"'' d'Arpajon', M"" de Mesme' et celles qui, étant destinées au monde par leurs parents ont été appelées de Dieu à en sortir, l'ont fait sans leur en parler du tout. V'^ous voyez combien j'en ai usé d'une manière différente, et combien je dois être peu accusée d'avoir eu trop de précipitation. Mais il me semble, madame, que pour répondre entièrement à votre lettre, je dois vous dire quelque chose sur le sujet du lieu que j'ai choisi, dont je vois que vous avez quel-
1. Auue Louise Christine de Foix de la Valette d'Eperuon, flUe du duc Bernard d'Eperaoa et pelite-fllle par sa mère d'Henri IV et de Mme de Verueuil, se fit carmélite au faubourg Saint-Jacques en 1648 et y vécut jusqu'à sa mort en HOl, sous le nom d'Aune-Marie de Jésus.
2. Jacqueline d'Arpajon, fille du duc d'Arpajou, ambassadeur en Pologue, se fit également carmélite au faubourg Saint-Jacques.
3. (Sans doute) Jeanne Thérèse de Mesme, fille du Président Henri de Mesme, qui se fit religieuse à Sainte-Marie de Gbaiilot.
que peine. Je souhaiterais, madame, que vous vissiez les choses aussi près que moi; vous connaîtriez bien que tout ce qu'on en dit est éloigné de [la] raison, et qu'il n'y a rien de plus ridicule que tous les contes que l'on en fait : qu'elles n'ont point d'images ni d'eau bénite, qu'elles ne croient point le purgatoire, ne prientpointpour les morts; qu'elles ne prient ni la Vierge ni les Saints, qu'elles n'ont point de chapelets, et tant d'autres choses de même. Je ne sais où l'on cherche tout cela, dont je vois le contraire de mes yeux. Je ne vous dirai rien, madame, sur tout ce que l'on dit qu'elles ne croient point le Saint-Sacrement, qu'elles ont renoncé à Jésus-Christ et à l'Évangile. Je sais que vous auriez horreur de ces discours et qu'ils ne peuvent tomber dans l'esprit d'une personne comme vous. Cependant ce sont ces personnes de piété qui disent toutes ces choses, et si on ne peut lescroireen tout, il faut donc avouer qu'elles sont suspectes. Pour moi, madame, je craindrais bien d'offenser Dieu d'ajouter foi à de telles médisances, et j'ai cm seulement devoir m'arrêter à ce que leurs supérieurs en jugent. Elles sont sous la conduite de l'ordinaire ; M. l'archevêque et ceux qui tiennent sa place ne souffriraient pas qu'il y eût des désordres ; ils en doivent répondre devant Dieu. C'est à eux que je m'en remets, et je sais que feu M. l'archevêque de Paris en a fait des jugements tout à fait avantageux; que M. de Toul, quand il était grand-vicaire, y a fait sa visite avec beaucoup de satisfaction. Les grands-vicaires d'aujourd'hui y étaient il n'y a encore que quinze jours, pour vérifier le dernier miracle qui s'y est fait, dont M"»e Ratier a été témoin, que vous vous souvenez peut-être d'avoir vue auprès de moi, et qui y était allée pour s'éprouver. Je m'assure donc, madame, que puisque tous leurs supérieurs les approuvent, il n'y a rien à redire. Mais les miracles qui s'y font depuis si longtemps sont une justification bien visible de leur innocence dans les circonstances où ils sont arrivés. Ily a peu d'apparence que Dieu en fît de si grands et en si grand nombre en un lieu où il ne serait pas servi ni honoré. Ce n'est pas néanmoins ce qui m'y a attirée; mais c'est un désir que j'ai senti pour cette maison plus que pour toute autre. Vous savez, madame, que la plupart des religieuses choisissent le lieu où elles veulent être par des sentiments que Dieu leur en donne, en sorte que ce leur serait la der-
nière douleur d'être ailleurs ; et qu'ainsi, encore que toutes les religions soient bonnes, les unes ne veulent [entrer' qu'aux Carmélites, les autres à, Sainte Marie, et c'est ainsi que je me suis sentie appelée à Port-Royal. On a reçu ici, depuis quelques temps, une fille de Soissons qui est peutêtre connue de vous. C'est la fille de M. Huberlan, qui n'ayant jamais songé à être religieuse et étant venue à Paris pour se divertir, alla à Port-Royal sans aucun dessein, et se sentit d'abord si fortement attirée à y entrer, qu'après l'avoir découvert à son père, elle y est venue et y est avec tant de satisfaction que pour quoi que ce fût elle ne voudrait être ailleurs. Tout ce que je vois ici me confirme dans mon dessein, et je ne doute pas, madame, que vous n'avouiez qu'il vaut mieux croire les marques visibles que Dieu donne à l'innocence de cette maison, que ceux qui en disent tant de mal, dont tout ce qui est tombé dans ma connaissance est la chose du monde la plus fausse.
« Pour ce qui est. Madame, de la crainte que vous avez que ma mère se porte plus mal', je vous dirai que, par la -race de Dieu, elle se porte sans comparaison mieux^ et qu'elle m'a fait la grâce de me donner sa bénédiction. Elle s'est retirée avec M'"" de Malnoue, d'où elle me mande qu'elle a autant d'envie de demeurer dans ce lieu là que moi en celui-ci. C'est un dessein qu'elle a depuis longtemps, et qu'elle n'a pu exécuter qu'à cause de moi. Je vous demande pardon, Madame, d'avoir fait une si longue lettre; mais j'ai cru être obligée à vous rendre compte de tout ce qui me regarde. Je serai bien heureuse si j'ai pu parla vous satisfaire, et si je puis obtenir de vous que vous offriez à Dieu le dessein que j'ai de me donner à lui. C'est ce que j'attends de votre piété et de la bonté que vous avez pour moi, et que vous me ferez l'honneur de croire qu'il n'y a personne qui soit avec plus de respect que moi. « Madame, votre très etc.. »
Dans le même mois cette demoiselle écrivit aussi à M°*° de Boissy, sa mère, pour tâcher de lui faire perdre le chagrin de sa séparation, et elle lui rendit compte de sa conduite par cette lettre :
1. Le 1U3. et la copie offrcut ici quelques légères ditférences; le texte adopté par Hcrmanl paraît devoir l'Irc préféré.
514 MÉMOIHES DE GOUEFROl UERMANT
« Madame',
« Je serais la plus heureuse personne du monde si je n'apprenais que votre indisposition continue, et que quelque résolution que Dieu vous ait toujours donnée de suivre sa volonté en toutes choses, vous n'avez pu souffrir ma séparation sans quelque douleur. J'en ai assez senti en vous quittant pour juger de celle que vous avez eue. Mais j'espère que Dieu, qui console tous ceux qui s'abandonnent à lui, vous sanctifiera en celte rencontre, et principalement dans la maison oii vous êtes. Je sais que ma tante, étant à Dieu comme elle est, et connaissant l'obligation qu'on a de correspondre aux grâces qu'il fait à ceux qu'il appelle pour être tout à fait à lui, vous donnera les résolutions qui sont propres à l'état où vous êtes. Je suis si assurée de de votre piété que je suis certaine que mon dessein ne peut vous donner aucune peine, si vous êtes assurée que c'est véritablement Dieu qui m'y a engagée, et je ne crois pas que vous en doutiez si vous en considérez le commencement et la suite. Vous savez, Madame, qu'il n'y a aucune personne au monde qui m'en ait donné les premiers mouvements ni qui y ait contribué de quelque manière que ce soit. Ce n'a été ni sermon, ni livre, ni discours, et c'est tellement de la pure miséricorde de Dieu que je tiens ma vocation qu'il n'y a peut-être guère d'exemple où il ait fait si clairement paraître qu'il peut, quand il lui plaît, se rendre maître du cœur sans l'entremise des créatures. Je crois. Madame, que les prières que vous faisiez pour moi pendant que je ne pensais qu'au monde en ont été une des principales causes. Continuez-les, je vous en prie, et reposezvous en Celui en qui vous avez toujours espéré. Considérez, je vous supplie, que je ne pourrais différer davantage sans me rendre criminelle et sans résister à Dieu qui m'appelle depuis si longtemps. J'ai attendu onze mois entiers; j'ai fait un voyage de sept ou huit mois par complaisance pour mon frère qui m'y engagea pour éprouver ma vocation. Et enfin, après avoir découvert mon dessein ouvertement, j'ai souffert huit jours de visites et de contradictions
1 . Hermant avait écrit : Ma chère matnan dans tout le cours de la lettre. C'est uu correcteur qui a barré ces mots au ms. et les a remplacés par Madame, sauf une fois, et sans doute par inadvertance.
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de toutes les personnes de ma connaissance qui ont employé pour ébranler ma résolution tout ce qu'elles avaient de tendresse pour moi et tout ce que j'en avais pour elles. Je rends grâces à Dieu du peu de forces qu'elles ont eu; mais j'eusse cru qu'il y eût eu de la témérité de demeurer davantage exposée, et même que je ne le pouvais plus avec bienséance, mon dessein étant si généralement connu. Voilà, ma chère maman, quelle a été ma conduite, ou plutôt la conduite de Dieu sur moi. Vous avez toujours ou tant de crainte de lui déplaire que je m'assure que vous en serez bientôt consolée, et que vous en aurez enfin de la joie. La mienne est si pleine et si parfaite que je ne suis pas capable de la représenter. Je n'en ai jamais eu au monde de cette sorte. Plût à Dieu que vous en fussiez toujours aussi remplie que je le suis depuis ma retraite! Il n' y a que votre mal qui la traverse. Je commençai samedi une neuvaine pour votre maladie. Je n'ai plus à faire qu'à prier Dieu pour vous et pour moi; aidezmoi dans un si saint loisir, et ne refusez pas vos prières pour conduire à Dieu une fille que vous n'avez aimée et élevée que pour lui. »
Les affaires de M"c de Roannez étaient dans cette disposition, lorsqu'un exempt des gardes vint à Port-Royal de Paris apporter la lettre de cachet qui avait été expédiée à La Fère le 19 du même mois, étant accompagné de deux hommes, et suivi de cent pas d'un carrosse où était seule M""' Martel, qui se tenait cachée du rideau. Ce carrosse entradanslacour de Port-Royal un temps assez considérable après l'exempt pour ne pas faire juger qu'ils fussent de compagnie. Le visage inconnu de cet exempt, qui demanda d'abord à parler à l'abbesse, avec ce qu'on attendait quelque équipée de cette sorte, mit l'alarme dans le dehors de Port-Royal. M. de Pomponne, maintenant secrétaire d'Etat, était alors avec ^f . Singlin dans une chambre. M. Singlin, qui ne savait pas si c'était à lui qu'en voulait cet exempt, le pria de descendre et de voir ce que c'était. Il descend dans la cour, regarde le carrosse et reconnaît M'"° Martel. Cependant l'exempt, sans dire ce qui l'amenait, demanda l'abbesse. On lui dit qu'elle était malade. 11 demanda la prieure ou celle qui gouverne en sa place, on lui répondit qu'elle l'était aussi, et c'était vrai, car outre qu'elles étaient sexagénaires, elles étaient depuis longtemps
presque toujours infirmes. Il est vrai qu'elles eussent peutêtre pu venir au parloir, mais non sans peine, et l'on était bien aise que l'exempt passât sa lettre pour en conférer et consulter M. Singlin. La sœur Geneviève, habile fille qui était alors célerière et qui avait la charge de tout le dehors, dit à l'exempt que s'il avait quelque chose à dire ou à donner aux Mères, c'était à elle à qui il devait s'adresser ; qu'elle leur irait dire ou donner ce qu'il lui confierait, pour en rapporter la réponse, et que cela faibait partie de sa charge. L'exempt fit grande difficulté de lui donner sa lettre; mais enfin il la lui donna après lui avoir demandé son nom et quelle charge elle avait dans la maison. Il lui dit en lui donnant cette lettre qu'il venait de la part du roi faire commandement à l'abbesse ou supérieure de faire sortir présentement M''^ de Roannez, pour la mettre entre les mains de M"'« sa mère. On porte cette lettre de cachet aux Mères, elles la lisent avec M. Singlin à un parloir. On délibère, et on conclut de répondre à l'exempt que l'on est prêt d'obéir à l'ordre du roi et de remettre M"*^ de Roannez entre les mains de M"^^ sa mère. L'exempt, qui avait prévu qu'on lui ferait cette réponse, montra la lettre de créance de M""^ de Boissy, portant que l'on remette sa fille entre les mains deM'"'= Martel, sa parente, On va derechef porter cette lettre aux Mères qui font réponse que le roi ordonne de remettre Mi'« de Roannez entre les mains de M"^® sa mère ; qu'elles sont prêtes d'y obéir, mais non de la confier à d'autres. L'exempt se plaint de ce qu'on n'obéit point à l'ordre du roi, et menace d'enfoncer les portes. La sœur Geneviève persiste à dire qu'on obéit et qu'on est prêt de donner la fille à sa mère, qui est tout ce que prétend l'ordre du roi. L'exempt menace de faire son procès-verbal de rébellion et de désobéissance. M"® de Roannez lui vint parler fortement, et après qu'il eut fait son procès-verbal, il s'en alla, et M™^ Martel aussi.
M. le duc de Roannez, à qui on avait donné avis de l'arrivée de l'exempt dès qu'il parut, accourut en diligence : mais il trouva que l'exempt était déjà sorti, il vit sa sœur et se chargea de rendre lui-même à Malnoue une lettre qu'elle écrivit à M^e sa mère, et qui contenait ce qui suit :