LIVRE XVII
que cela fût écrit et signé des deux, et il fut fait. M. de Carbon écrivit le corps et le signa, et M. l'abbé de Villars après. J'emportai mon papier et fis aussitôt travailler à refaire mon carton.
u Le soir, M. de Carbon m'envoya un ordre de ne point toucher à la feuille, disant que MM. d'Arles et de Toiilouse disaient que la chose était pire qu'auparavant. J'ai su qu'ils s'étaient assemblés chez M, de Castres, qui est M. d'Aire, tellement que me voilà arrêté jusqu'à nouvel ordre. M, Maraudé, greffier de la cour des aides, et docteur de la grâce de Dieu, a fait maints pas chez les Révérends Pères et chez M. de Toulouse, que la fièvre ne quitte presque point. M. de Villars soutient à M. de Carbon qu'il fallait que M. de Narbonne m'eût envoyé défendre de mettre comme celui qui m'avait fait la défense de sa part me l'avait dit, que lui iM. l'abbé de Villars lui ayant été demander s'il était vrai, M. de Narbonne lui avait répondu qu'il n'avait rien à défendre aux séances où il n'avait pas présidé; que Ms'" de Sens ayant présidé et signé la lettre comme président, il n'avait aucun droit de présider là-dessus; qu'en un mot, il avait dit que M, de Sens était maître de la présidence, si bien que voilà où en sont les choses.
« Ce matin il est venu quelqu'un qui voulait me persuader d'ôter la lettre et donner les procès-verbaux. Mais j'ai dit que je n'en donnerais pas un jusqu'à ce que M. de Villars m'eût ordonné avec les deux agents de ne mettre point la lettre qui est mise tout de son long. Or M. de Villars s'en A a à la cour, si bien que ce n'est pas viande prête, car je suis intrépide. Je ne vous ai point dit que M. le nonce va de porte en porte pour empêcher que celte lettre se voie. Ils avaient résolu de se plaindre à M. le chancelier, d'y accompagner M. le nonce, et le prier de faire chez moi ce qu'on y fit sur le sujet de Pelrus Aurelius. Mais je dis à quelqu'un qui vint m'en avertir que M. le nonce devait bien prendre garde à ce qu'il faisait, et que je ne croyais pas qu'il servit le pape avec jugement s'il en usait ainsi, que la gelée n'empêchait pas d'écrire à présent, et que l'encre coulait assez pour donner de la tablature à Rome, qui n'avait pas besoin à présent de remuer des choses qui pourraient augmenter le mal plutôt que le diminuer. Voilà le procès-verbal accouché pour longtemps. Vous aurez vu la lettre
dont il est question ; M. de Toulouse m'en avait donné une, mais il l'a retirée et n'en parle plus. C'était sur le sujet de la morale. »
Cette violence était inouïe après une délibération relue, approuvée et signée môme par le cardinal Mazarin ; mais il n'y avait rien de si extraordinaire ni de si irrégulier qui ne devînt légitime quand il s'agissait de maintenir les intérêts des Jésuites contre les décisions du clergé.
On apprit en ce temps là par des lettres écrites du Dauphiné une fierté incroyable de ces Pères et un nouvel effort de leur profonde politique. Des docteurs de l'Université d'Aix leur ayant offert depuis peu, par une basse et honteuse complaisance de les recevoir dans leur corps et de les en rendre maîtres, les Jésuites, par l'avis de leurs confrères de Paris et surtout du Père Annat, faisaient les cruels et différaient celte invasion, ayant eu ordre de Paris de n'entendre et de ne parler point encore de cette affaire, « parce que cela pourrait ouvrir les yeux de la Sorbonne, et porter les docteurs à s'accorder, voyant que tandis qu'ils se font la guerre, les Jésuites envahissent les autres universités, et qu'ils pourraient bien faire la même chose de Paris. » Ce sont les propres termes de la lettre que l'on écrivait alors à M. de Saint-Gilles, et on ajoutait, sur le témoignage de quelques lettres de Jésuites que l'on avait reçues « que la division de la Sorbonne faisait différer aux Jésuites l'invasion de l'université d'Aix. »
On lui mandait aussi que ces Pères avaient fait faire une procession par leurs écoliers dans les rues de Grenoble, où l'un portait une grosse croix de bois et l'autre allait sonnant la cloche pour appeler le monde en foule dans leur église, où se fit ensuite un catéchisme dans lequel il fut dit rage contre Jansénius, les cinq propositions étrangement expliquées, les pauvres jansénistes maudits, et conclu unanimement qu'il les fallait tous chasser des maisons et de la ville. C'était là les divertissements de ces Pères, dont toute la nation se plaît naturellement à jouer la comédie. Mais la tragédie leur plaisait encore davantage, et pour leur complaire, l'un des avocats généraux alla chez les imprimeurs pour les menacer d'être traités comme des criminels de lèse-majesté s'ils imprimaient rien en faveur des jansénistes.