CHAPITRE XXV
Lettre du cardiual Mazariu aux agents du clergé de Fraoce pour la suppression de celle de M. de Montauban sur l'aiîaire du Père Bagot. Suite de la négociation de M. Delahaye.
Durant que l'on traitait ainsi de la paix, les Jésuites, qui ne s'endorment jamais quand il s'agit de leurs intérêts, et qui ne peuvent souffrir la plus légère flétrissure dans leur compagnie, ni faire la moindre réparation à ceux qu'ils ont offensés, employaient tout le crédit qu'ils avaient à la cour pour supprimer la lettre circulaire dressée par M. l'évêque de Montauban sur le sujet de la hiérarchie et du livre du Père Bagot. Le cardinal Mazarin, qui avait signé lui-même le procès-verbal dans lequel elle avait été approuvée, voulut bien oublier cette circonstance, et écrivit ainsi de Slenay, le 6 août aux agents du clergé de France :
« Messieurs,
« L'on a été fort surpris ici de savoir que l'on voulait insérer dans les actes de la dernière Assemblée du clergé de France une lettre qui n'a été ni lue ni approuvée, et laquelle au contraire contient les mêmes articles dont l'Assemblée, après une mûre délibération, jugea que Ton ne devait point parler. Outre que les considérations qui ne permirent pas alors d'en souffrir la publication subsistent encore à présent, je ne crois pas qu'on puisse rien ajouter ni retrancher aux registres de l'Assemblée maintenant qu'elle est séparée, ni rien faire de nouveau sous son nom. Je vous prie d'en parler de ma part à M. l'évêque de Montauban, et de lui faire souvenir, ainsi que les autres prélats étant présents à Paris, de ce qui se passa à l'Assemblée. Je m'assure que, pour peu qu'ils fassent réflexion, ils n'approuveront pas qu'on s'expose aux inconvénients dont l'aveu et la publication de la dite lettre seraientinfailliblement suivis. Pour moi j'estime qu'on ne sauraitl'empêcher avec trop de soin, et que vous n'y devez rien oublier de ce qui dépendra de vous.
«Cependant je demeure, Messieurs^ Votre affectionné à vous faire service,
« Le cardinal Mazarin. »
536 MÉMOIRES DE GODEFROl HERMANT
M. l'abbé Carbon* avait par celte lettre tout ce qu'il pouvait prétendre pour le service des Jésuites desquels il attendait la grâce de passer du second ordre au premier, afin de changer ensuite de siège autant de fois qu'il le jugerait à, propos et que son ambition pourrait l'exiger de son esprit accommodant. Nous verrons au mois prochain le succès de cette cabale. Mais nous sommes obligés de marquer en celuici que ceux qui avaient juré la ruine des disciples de saint Augustin devinrent insupportables aussitôt que la nouvelle de la prise de Montmédy par les armées victorieuses du roi se fut répandue dans Paris, et ils ne souhailaient son retour que pour voir exterminer jusqu'au dernier de ceux qu'ils croyaient être engagés dans cette secte imaginaire.
M. Delahaye ne laissait pas de continuer ses négociations avec M. le nonce, et parce que l'on désirait savoir sur cela plus particulièrement quels étaient les sentiments de M. Arnauld, il lui écrivit cette lettre le 20 août * :
« Monsieur, « Comme la qualité d'enfant de Dieu enferme nécessairement deux conditions : la foi et la charité, il doit être sensible à ceux qui n'ont rien de plus cher que cette qualité divine de voir qu'on les en veuille priver, en les accusant d'avoir perdu la foi par l'hérésie, et la charité par le schisme. Et quoique leur principale consolation soit que nul ne pouvant arracher de leur cœur ces dons du ciel, nul ne peut aussi leur ravir la qualité d'enfants de Dieu et de son Église, ils se croyent néanmoins obligés de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour lever le scandale que ces accusations auraient pu causer, sachant que l'Apôtre nous ordonne de faire le bien, non seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes. Or comme le fond de leur âme ne peut être visible qu'à Dieu, vous savez, Monsieur, qu'ils n'ont pas d'autre voie pour se défendre des reproches qu'on leur fait avec si peu de raison, que de protester sincèrement, comme
1. On lit tantôt Carbon, tantôt Gorbon ; il semble bien qu'il s'agisse ici du personnage dont parlait le libraire Vitré (v. page S20). Jean de Montpezat de Carbon fut évêque de Saint-Papoul de 1638 à 1664; il passa ensuite à Bourges, à Toulouse et à Sens et mourut en 1685.
2. Cette lettre est imprimée dans la grande édition des œuvres d'Arnauld, t. I, p. 173. Les deux textes présentent quelques légères différences.