LIVRE XVII
C'est le sentiment du cardinal Ciisa*. C'est celui du cardinal de Lorraine* qui était au concile de Trente d'où il manda au pape à Rome que c'est le sentiment de tous les bons Français, qui souffriraient plutôt la mort que de changer. C'est celui du cardinal Du Perron. C'est celui du cardinal de Richelieu en parlant de la canonisation des saints.
Au sentiment de ces cinq cardinaux on peut ajouter celui du Père Sirmond et du Père Petau, jésuites, qui défendent Théodoret et l'excusent d[e l'jhérésie de Nestorius, bien qu'il en eût été condamné au cinquième concile général, disant que ce concile s'était trompé dans l'examen des écrits de Théodoret.
On peut encore ajouter celui de Vasquez, jésuite, et du même Père Petau qui excusent le savant prêtre Jean Maxence de l'hérésie eutychienne, quoiqu'il eût été maltraité par le pape Hormisdas comme en étant suspect, soutenant que ce pape n'avait pas été bien informé de la doctrine de ce savant prêtre.
Mais un point qui est bien plus considérable, c'est que la Faculté de théologie a toujours tenu que le pape prononçant comme pape, hors d'un concile œcuménique, n'est pas infaillible, même dans les choses de la foi : Delerminatio papae, dit Gerson au livre de Doct. : m his quœ fidei sunt non ohligat ad credendum, sed solum ad non dogmatizandum contrarium, et la raison est, alioquîn staret in casu in guo obligarel ad falsum.
Ce sentiment que le pape ne peut rien déterminer en matière de foi ni obliger à le croire est maintenu par toutes les cours souveraines des Parlements de France qui, sur ce fondement, empêchent souvent la publication des bulles des papes mêmes, et en ont fait brûler plusieurs.
En l'année 1612, Frère Hyacinthe Chocque % dominicain
1. Nicolas de Cusa (1401-1464), auteur de nombreux ouvrage9,notamuieut d'ua traité : De la concordance catholique
2. 11 s'agit ici du cardinal Charles I de Lorraine (1524-lo'î4), frère du duc François de Guise. Le pape Paul III lui donua le chapeau en 1547.
3. 11 est fort probable qu'il faut lire ici Ilyaciute Choquet, et non pas Chocque. Choquet, dominicain flamand qui vivait dans la première moitié du xvii" siècle, est auteur de quelques ouvrages de doctrine.
flamand, proposa des thèses dans leur couvent de Paris, auxquelles devait présider Frère Thomas de Torres, dans leur chapitre général. Mais comme un article de ces thèses contenait cette proposition : V évitâtes fidei definire solins est ponti/îcis, qui in hoc errare non potest ; par l'ordre de la cour, l'école des Jacobins fut fermée, et il n'y eut point de dispute.
Que si on peut avoir ce sentiment dans les choses mêmes de la foi, selon la doctrine de l'école de Paris, que M. Duval, l'un des plus grands défenseurs de l'infaillibilité du pape, avoue n'être ni hérétique, ni erronée, ni téméraire ; il est visible qu'on le peut dire sans difficulté dans les choses de fait, dans lesquelles il n'y a point de théologien qui ne reconnaisse que les papes se peuvent tromper.
Cela supposé, puisque tout le monde convient en France de la condamnation de ces cinq propositions en matière de foi, et que la constitution d'Innocent X a été reçue, ce qui n'avait encore jamais été accordé à aucun pape, et puisqu'il ne reste qu'un fait sur lequel on veut contester, et qui ne semble pas être d'aucune importance, n'est-il pas bien plus à propos pour l'intérêt du Saint-Siège de se contenter de cet acquiescement à la condamnation de ces cinq propositions, par lequel le pape est reconnu par les Français pouvoir juger en matière de foi hors du concile, que d'entreprendre à l'occasion d'un fait une dispute qui fera examiner son pouvoir par les Parlements, et le mettra en état de faire condamner comme un attentat fait par les lois* de l'État toutes les publications des deux constitutions d'Innocent X et d'Alexandre VII, comme ayant été faites avant que les Parlements aient jugé si ces constitutions ne contenaient rien de contraire à nos droits.
Car de dire qu'il ne s'agit plus d'un fait, mais d'un droit, à cause que le pape a prononcé, c'est assurément se tromper. Car l'afTaire du pape Honoré et celle de Théodoret n'eussent plus été des faits après que les conciles eurent prononcé; et néanmoins Bellarmin et Baronius, Sirmond et Petau peuvent bien justifier le pape Honoré et Théodoret en supposant que leurs affaires étaient toujours demeurées des faits après la définition des conciles.