LIVRE XVIlt
maréchal de France ne lui eût point été si douce et si agréable que cette profonde retraite où elle était presque ensevelie. Mais Dieu décidera un jour si son changement doit plutôt être attribué à son inconstance qu'à la violence des autres, et quoi qu'il en soit, ceux qui en feront le discernement par les règles et les lumières de la foi reconnaîtront dès maintenant par son exemple combien l'air du monde est contagieux, et qu'une tendre piété est une plante bien faible, quand elle cesse d'être arrosée par de saintes instructions et affermie par la conduite de personnes plus fortes et plus avancées en vertu*.
Les religieuses de Port-Royal, qui voyaient cette victime de J.-C. être arrachée de leurs mains pour être exposée au danger de devenir dans peu de temps la victime de l'ambition de sa famille, en furent percées du sentiment d'une incroyable douleur, non par le motif de ces intérêts grossiers qui ne sont que trop ordinaires dans les communautés mal réglées, mais par une juste crainte qu'elles eurent de son affaiblissement à l'avenir, et par la compassion de la voir continuellement réduite à repousser une tentation si violente. Gela les touchait plus que les menaces que l'on faisait de les exterminer et de détruire leur monastère. Mais elles adressaient h Dieu leurs gémissements, afin qu'il regardât en pitié l'Eglise, sa sainte épouse, dont les défenseurs étaient plus opprimés que jamais.
On avait été assez longtemps pendant cette année sans publier aucun écrit, et ceux de Port-Royal, qui pouvaient user de leurs avantages en repoussant par une défense légitime les injustices qu'on leur faisait, avaient eu la modération pendant cette année de se tenir dans un silence religie\ix. M. Morel, qui par l'intérêt de son honneur, aurait dû se taire pendant toute sa vie, n'en avait pas usé de même, car le IS» jour d'octobre, il avait mis au jour un nouveau libelle, sous ce titre injurieux : Les Jansénistes convaincus d'erreur et de mensonge en ce qu'ils ont soutenu depuis la bulle d'Innocent X que les cinq propositions condamnées ne sont point de Jansénius. Par Maître Claude Morel, docteur en théologie de la Société de Sorbonne^ prédi-
1. La duchesse de La Keuillade vivait encore lorsque ces graves coasidératious furent écrites,
562 MÉMOIRES DE GODEFROl UERMANT
cateur ordinaire du roi : « In vobis erunt magistri mendaces qui introducent sectas perditionis, et eum, qui émit eos, Dominum negant » 2 Ep. Pétri 2. A Paris chez P. Pocolet, imprimeur et libraire ordinaire du roi et de la maison de ville, au Palais, aux armes du roi et de la ville. MDCL. VIIL Avec privilège et approbation des docteurs.
L'approbation que lui avaient donnée deux docteurs n'était pas moins injurieuse que ce titre; car voici, ce qu'elle contenait :
« Nous soussignés, docteurs en théologie de la maison de Sorbonne et chanoines de l'église de Paris, certifions avoir lu un livre intitulé : Les Jansénistes convaincus d'erreur et de mensonge, etc. par M. Claude Morel, docteur en théologie de la Société de Sorbonne, prédicateur ordinaire du roi. Et d'autant que ce docteur si zélé pour la défense des vérités de l'Église n'entreprend rien dans cet ouvrage que de faire rendre aux constitutions des papes et aux déclarations des évêques la soumission et l'obéissance qui leur sont dues, son dessein n'a pas besoin de notre approbation pour être bien reçu de toutes les personnes véritablement catholiques. Nous dirons seulement à sa louange, qu'ayant entrepris la chose du monde la plus difficile, qui est de faire voir ceux qui ne veulent pas voir, il en est pourtant venu à bout ; en telle sorte que ceux qui voudraient soutenir dorénavant que les cinq propositions condamnées ne sont pas dans Jansénius rougiraient euxmêmes de leur hardiesse, et ne trouveraient plus de personnes assez simples et assez faciles pour les croire. Ainsi, se voyant convaincus de toutes parts, il y a lieu d'espérer qu'ils aimeront mieux enfin devenir les disciples de la vérité que de continuer plus longtemps à être les maîtres de l'erreur.
« Fait à Paris ce l*^"" octobre 1657,
« Séguier, — Gandin. »
M. d'Andilly fut d'autant plus touché de cet excès qu'il avait lui-même engagé sa parole envers la cour de faire que ses amis cesseraient d'écrire pourvu que leurs adversaires demeurassent dans le silence. Car les calomnies de M. Morel contre eux paraissaient avec toutes les marques d'autorité les plus éclatantes qu'un livre puisse prétendre,