CHAPITRE XII
Le clergé députe vers le cardinal Mazarin pour se plaindre de la harangue de M. Talon. Réponse du cardinal par écrit. Il donne le soir audience à M. le nonce. Négociation de M. le président de Blancmesnil pour M. Duhamel. Emportement du Père Maimbourg, jésuite.
Le dimanche 25 décembre, Messieurs les archevêques d'Arles et de Toulouse, et M. l'évéquede Rodez allèrent voir M. le cardinal Mazarin pour lui faire leurs plaintes contre la harangue de M. Talon. Cette députation était une suite de l'arrêté de l'assemblée qui s'était tenue chez M. l'archevêque d'Arles, et qui ne s'était point passée sans une puissante opposition ; car M. l'archevêque de Toulouse voulant y faire passer des actes qui tendaient au renversement de la doctrine de saint Augustin, M. l'évêque de Toulon lui avait résisté fortement, lui déclarant que les évêques ne souffriraient jamais que sous leur autorité il se fit rien contre la doctrine de ce Saint Père de l'Église, et que l'on en avait fait assez pour maintenir la foi contré les erreurs et les hérésies que l'on appréhendait.
Lorsque ces prélats eurent fait leurs plaintes à M. le cardinal Mazarin contre le discours de M. Talon, il leur répondit par un billet qu'il tira de sa poche, et qui contenait ce qui suit :
« Sur la première proposition, qui était que l'onction du roi était aussi sainte que celle du sacerdoce, M. Talon a dit qu'il entendait par cette onction que le roi recevait des lumières particulières de Dieu en son sacre pour la conduite de ses peuples, sans faire force sur la comparaison.
592 MÉMornEs de godefroi iiermant
« Sur la deuxième proposition, que la primauté du pape venait de la grandeur de l'église de Rome, M. Talon a dit qu'il se condamnerait lui-même de folie s'il avait cru ou voulu se persuader que la grandeur de la ville de Rome fût le principe de la grandeur du pape; mais qu'il avait entendu que, par une providence particulière, Dieu avait tellement disposé les choses, que par ses ordres Saint Pierre était venu établir son siège dans la capitale du monde, selon la pensée de Saint Léon.
« Sur la troisième proposition, qu'il avait attribué une infaillibilité au roi, M. Talon a dit qu'il n'avait voulu attribuer à Sa Majesté aucune infaillibilité, ni diminuer en rien du monde celle du pape ; mais qu'il avait dit qu'inutilement le pape faisait des bulles si les princes ne tenaient la main à leur exécution. Qu'ainsi le roi par ses soins et par sa présence consommait ce que l'autorité du pape avait fait. »
Les prélats qui reçurent cet éclaircissement de la bouche d'un grand cardinal eurent trop de déférence à cet oracle pour ne s'en pas contenter. Ils avaient appris de la conduite du philosophe Favorin * à ne pas disputer contre un homme qui commandait à des légions ; ils se contentèrent de ses réponses, et lui promirent fort respectueusement d'en faire un fidèle rapport à leurs confrères.
Ce jour-là même, sur le soir, M. le nonce eut son audience à part, et quoiqu'il fût venu fort en colère contre M. Talon, il sortit très satisfait de l'entretien qu'il eut avec ce grand cardinal, quand Son Éminence lui eut fait la même réponse. Voilà comment l'on se joue de ceux qui se jouent de la vérité et qui la font dépendre de leurs propres intérêts et de la considération des personnes. Ils se trouvent à la fin aussi complaisants pour les puissants qu'il ont été fiers et ont prétendu se rendre redoutables aux faibles ; et leurs plus grands emportements se terminent en ces rencontres à un silence honteux ou à une basse condescendance.
Le 24 du même mois, M. le président de Blancmesnil, qui négociait avec la cour pour faire cesser l'ordre que M. Duhamel avait reçu de se retirer à Quimper, reçut réponse de la part de ses amis qu'il n'avait qu'à ne se point presser, et qu'il agirait si bien que ceux qui prenaient le plus de part