CHAPITRE V
Emprisonnement du libraire Savreux. M. Du Saussay nommé grand vicaire par M. le cardinal de Retz. Assemblée provinciale de Paris. Prédication de M. Amyot. M. Ghaillou fait enregistrer la censure contre M. Arnauld dans les registres du chapitre de Beauvais.
Pour reprendre la relation des suites de la censure irrégulière de la Faculté contre la Lettre de M. Arnauld, il faut rapporter premièrement ce qui se passa à Paris sur ce sujet, et voir ensuite TefTet qu'elle produisit dans les provinces, en y joignant aussi quelques autres événements des affaires de l'Église.
La cour ayant été extraordinairement choquée de l'impression de la déclaration de M, Arnauld et de la protestation qu'il avait faite à l'occasion de sa censure, qui contenait un très grand nombre de nullités, M. le chancelier donna ordre de faire arrêter les libraires et les imprimeurs
1. Cette dernière phrase ne figure qu'à la copie. Au ms. on trouve la transcription au style indirect.de la 8« lettre tout entière. Hermant, après l'avoir transcrite, termine le chapitre par ces quelques lignes : « Voilà le contenu de ces quatre lettres sur la corruption de la morale des Jésuites. On a cru les devoir rapporter dans toute leur étendue, n'y ayant rien qu'on puisse omettre sans leur faire perdre leur force; outre qu'il est important de faire connaître à la postérité que ce n'est pas sans sujet qu'elles furent reçues avec un applaudissement merveilleux, à la confusion éternelle des Jésuites, dans le temps même qu'ils ne pensaient qu'à jouir paisiblement du fruit de leur victoire et de l'honneur de leur triomphe imaginaire. »
que l'on pourrait en soupçonner, afin d'effrayer par ce moyen ceux qui pourraient à l'avenir contribuer [de] leur ministère à l'impression des ouvrages qui se publieraient pour la justification de ce docteur si injustement persécuté. Le sort tomba d'abord sur le sieur Charles Savreux', quoiqu'il n'eût aucune part à l'impression de ces deux pièces. Le mercredi 2 février, il fut arrêté prisonnier aussi bien que sa femme et ses deux garçons. On mit garnison dans sa salle et un commissaire se rendit maître de sa boutique. Dès le soir du même jour, M. Tardieu, lieutenant criminel au Châtelet de Paris, l'interrogea dans l'officialité où il avait été mis en dépôt. On interrogea aussi sa femme qui fut mise hors de prison*; mais pour lui il fut transféré au Châtelet le 5 du même mois sur les cinq heures, et on l'y traita d'abord avec beaucoup de rigueur dans un cachot. Les sieurs Petit et Desprez, qui craignaient un même traitement, s'étaient retirés 3. Mais son innocence étant reconnue, il fut mis en liberté vers la tîn du mois par M. le lieutenant criminel, sans aucune forme ni figure de procès.
On fut surpris en ce temps-là de voir M. Du Saussay, officiai de Paris, nommé par M, le cardinal de Retz son vicaire général ; mais la chose s'était passée de concert à Rome entre le pape et lui après l'audience que M. de Lyonne avait eue de Sa Sainteté sur ce sujet ; et le cardinal ne pouvait guère mieux choisirentre six personnes qui lui étaient proposées, savoir le même officiai et M. de Contes, doyen de l'église de Paris, M. Charton, grand pénitencier, M. Morel, M. Cornet, et M. Roullé, curé de Saint-Barthélémy, tous aussi agréables à la cour que redoutables à l'Église; à la réserve de M. de Contes qui passait pour un assez bon sujet, mais que M. le cardinal de Retz ne pouvait plus souffrir après les hostilités qu'il avait commises contre son autorité. M. Du Saussay étant nommé depuis longtemps à l'évêchéde Toul, Sa Sainteté le dispensa de se faire sacrer jusqu'à un an de là, afin qu'il pût faire avec plus de bienséance ses fonctions
1. Charles Savreux, libraire attitré des MM. de Port-Royal, fut par trois fois soupçonné d'avoir imprimé les Provinciales. Il mourut accidentellement, lors d'un pèlerinage à Port-Royal, en 1669, et sa veuve fut une des bienfaitrices du monastère.
: 2. Mb. qui fut élargie à l'instant.'
â. C'eat-à-dire cachés, mis en sûreté.
de grand vicaire de M. l'archevêque de Paris. Il en reçut la commission suivant l'ordre du roi par les mains de MM. les suffragants de l'archevêché de Paris, et elle fut lue et publiée aux prônes des messes paroissiales de la même ville le dimanche 6 de février, M. le cardinal Mazarin ayant tendu' les mains à cette publication.
Le mardi 8, l'assemblée du diocèse de Paris se tint en l'archevêché pour députer vers l'assemblée provinciale, et on nomma pour députés M. Du Saussay et M. Chapelas, curé de Saint Jacques de la Boucherie.
Dans cette assemblée provinciale, qui se tint le lendemain mercredi, MM. de Meaux et de Chartres furent députés pour le premier ordre ; et pour le second, M. Édeline, archidiacre de Chartres et vicaire général de M. l'évêque de Chartres, et M. Le Moine, docteur de Sorbonne et professeur royal en théologie.
Le 13 du même mois, M. Amyot, curé de Saint-Merry, tout fier du succès de la censure qu'il regardait comme la consommation de ses intrigues et de ses emportements contre les disciples de saint Augustin, fît éclater sa passion dans la chaire de sa paroisse, et se rendit ridicule à tous ses auditeurs, en disant entre autres choses qu'il fallait entendre les arrêts et les affaires, et avoir les cheveux blancs pour entendre comme il faut la doctrine de saint Augustin touchant la prédestination.
M, Chaillou, doyen du chapitre de Beauvais, fit voir qu'il n'avait pas moins de zèle que ce curé ; car étant retourné au commencement du même mois à Beauvais, où il n'allait guère en ce temps-là que pour y faire quelque nouvelle cabale, le 14, il fit à sa mode une ample relation à tous les chanoines capitulairement assemblés de ce qui s'était passé dans les assemblées de la Faculté tenues en Sorbonne sur le sujet de la censure de M. Arnauld; mais ceux mêmes qui étaient les plus attachés à ses intérêts eurent peine de voir que, pour rendre sa relation plus authentique, il prit à témoin à chaque instant l'illustre M. de Saint-Simon*, généralement méprisé de tout le monde et connu de sa compa-