CHAPITRE II
Tumulte excité à Moutauban par Labadie et les huguenots pour la sépulture du corps d'une femme morte dans la communion de l'Église catholique. M. de Bordeaux rapporte le succès de son voyage de la Fère au sujet des gens armés qui avaient investi l'Assemblée.
Les affaires extraordinaires croissaient tous les jours dans le clergé, et l'Église recevait continuellement de nouvelles plaies. Dans l'Assemblée générale du clergé de France qui se tint le 3 du même mois de juillet, M. Tévêque de Montauban rapporta que le dernier ordinaire de Toulouse lui avait apporté une dépêche de Montauban fort autorisée par plusieurs procès-verbaux et informations, et que par ces actes il était prouvé que la nommée Jeanne Morisset, étant née de parents catholiques, et ayant épousé le nommé Capderan qui faisait profession de la religion prétendue [réformée], elle aurait été contrainte par son mari d'aller au prêche, et même de faire une fois la cène; mais que depuis ce temps-là, elle en avait eu un regret continuel qui s'était augmenté lorsqu'étant tombée malade, son mari l'avait fait visiter par un ministre; que cet état violent où elle se trouvait réduite l'avait engagée de s'ouvrir à sa sœur Louise Morisset, et de renoncer à cette profession extérieure de huguenote qu'elle avait faite depuis quelque temps par force et par la seule contrainte de son mari, e» qu'elle l'avait priée de lui faire venir un confesseur. Que pour cet effet le Père Antoine l'Héritier, jésuite, étant venu à la maison de cette femme malade, elle lui avait déclaré qu'elle voulait vivre et mourir catholique, mais qu'elle craignait d'en être empêchée par son mari; que ce mari y ayant consenti et l'ayant même témoigné de parole en parlant à elle, elle s'était confessée fort chrétiennement et demandé ensuite qu'on lui portât le saint sacrement; mais que pendant que ce Père était allé à l'église paroissiale pour faire exécuter son dessein, quelques personnes huguenotes avaient détaché des planches du degré * de la maison de cette femme, ce qui avait été cause que le prêtre qui était
î. C.-à-d. de r escalier.
venu apporter le saint viatique à cette femme était tombé avec le saint ciboire; mais qu'après avoir ramassé les hosties avec le plus de révérence qu'il lui avait été possible, cette femme avait reçu le corps de J,-C. avec grande dévotion, après avoir dit le Confiteor et prononcé par trois fois en langue vulgaire Domine non sum dignus en la présence du Père l'Héritier, son confesseur, et de vingt personnes catholiques qui avaient accompagné le saint sacrement, le tout avec tant de liberté que le mari même avait aidé sa femme à se mettre à genoux, et que son mal la pressant, elle était morte avant que d'avoir reçu l'extrême-onction, quoiqu'elle l'eût demandée ; qu'après sa mort MM. du chapitre de Montauban voulant aller, selon leur coutume, pour lever le corps et le faire porter en terre, ils apprirent que les huguenots, au nombre de plus de deux mille, tous armés de pistolets et de fusils, ayant à leur tète les ministres et les consuls de leur religion, avaient emporté le corps de cette femme pour l'enterrer dans leur cimetière; ce qui avait été fait nonobstant les remontrances des officiers du présidial de Montauban ; que dans cette émotion plusieurs catholiques avaient été blessés et maltraités par ceux de la prétendue religion; et même le sieur Agon, archidiacre de l'église de Montauban, et l'un de ses grands vicaires, contre lequel on avait tiré l'épée pour le tuer; que l'on avait contraint le sieur Carrière, consul catholique,, après avoir reçu plusieurs coups, de crier au milieu de ces huguenots soulevés : « Vive la religion ! » entendant par ce mot la prétendue. Qu'enfin les ecclésiastiques, après avoir reçu beaucoup d'outrages et souffert plusieurs paroles injurieuses, avaient été obligés de se retirer pour éviter un plus grand désordre, voyant qu'il n'y avait point de sûreté pour eux ni pour les autres catholiques. Un autre endroit de ce même procès-verbal apprend encore de plus grandes particularités de ce tumulte qu'il attribua au ministre Labadie, qu'il appelle le misérable apostat, le plus impie et le plus méchant de tous les hommes, le plus grand imposteur et hypocrite dans les différentes professions qu'il a faites de jésuite, d'ecclésiastique et d'ermite. Qu'après la harangue de ce boutefeu, cette troupe séditieuse marchant dans les rues s'était augmentée d'un peuple innombrable; que le bourgeois était sorti de sa maison en armes^ que l'artisan avait quitté