A MADAME PARCKER , A LONDRES
Ce qui se pasie dans la prison de madame de Beauliarnais. — Sa conduite dans ce lieu de douleur.
«Voici , ma chore amie, deux contrastes qu'on ne remarque guères, quoiqu'ils se présentent tous les jours , et dont il me prend fantaisie de causer un moment avec vous. Hier au soir , de bonnes nouvelles de la santé de mes enfans ; aujourd'hui , des espérances dans l'affaire de mon mari : quoi de plus favorable à l'appétit , au sommeil , à la boane humeur? aussi la mienne n'est-elle pas si maussade ; et pour la rendre tout-à-fait agréable, je vais m'en tretenir avec vous.
» Vous êtes jeune , ricbe , belle , spirituelle, adorée d'un époux aimable , et recherchée
5/j. MÉMOIRES
par une société qui applaudit à vos talens et sait en jouir; pourquoi donc n'êtes-vous pas heureuse ? J'ai peu de fortune , moins encore de beauté , nulles prétentions , peu d'espérances ! comment donc puis -je goûter
quelque félicité ? De gi-aves philosophes disserteraient long -temps pour résoudre cette question , et le problème se compliquerait , si j'ajoutais : l'une est dans le pays de l'indépendance , de la liberté , cependant elle pleure ; l'autre végète sur une terre de servitude , et, quoiqu'en prison , elle est tranquille. Expliquer cette opposition par la différence des caractères , c'est moins détruire la difficulté qu'en reculer l'éclaircissement; car, d'où vient la différence des caractères ?
» Ma chère Clara obéit au sien en me contant ses peines , qu'elle exagère ; moi , je cède à mon cœur , en l'entretenant de ce qu'un<î autre appellerait ses peines, et que depuis deux jours un léger espoir revenu dans mon âme me fait qualifier de plaisirs.
» Savez-vous, ma bonne amie, ce qui dans un lieu tel que celui-ci les produit sans cesse , ces plaisirs presque toujours doux , et vifs quel-
SLR JOSÉPHINE. 55
queibis ? Deux petites combinaisons qui se sont arraogées d'elles-mêmes : la parodie de la vie du grand monde et la simplicité de la retraite; ceci demande une explication :
» Dans les commencemeus , cette maison , occupée par de grands seigneurs , avait vu trausférer sous ses verroux toute la majesté des salons de l'ancienne cour, et par conséquent tout l'ennui qui l'accompagne. L'augmentation des liabl tans amena celle des visites, des assemblées priées , des étiquettes , et de tovit le cérémonial inventé pour cacher les dégoûts de la grandeur.
M A la vue de ces pompes mesquines et de cette dignité en miniature, de nouveaux venus imaginèrent de les faire tomber en les livrant au ridicule. Il ne fallait pour cela que les exagérer : en conséquence une gravité de commande enveloppa les actes les plus indifférens; on s'abordait à pas comptés ; on se donnait le bonjour en déclamant; et le ton montant peu à peu jusqu'au diapazon de la morgue , s'il est permis de parler ainsi , on en vint à donner à ce qu'il y a de plus commun dans la vie domestique , l'importance du roman et remj)base de la tra-
gédie. Toute cette assommante prétention eût déjà été bien ridicule à Versailles ou au faubourg Saint-Germain; jugez si elle dût sembler extravagante dans le réduit d'une étroite prison.
» Quelques bous esprits comprirent que pour en bannir l'ennui , qui n'avait pas manqué d'escorter ces chimères, il ne iallait que rappeler la raison , mais une raison aimable , accompagnée d'esprit, guidée par le bon goût, et d'où naîtrait celui de la modestie et de la simplicité. Les coiffures à crochets , les habits brodés sur toutes les tailles, se liguèrent contre la révolution naissante , établirent une lutte qu'ils soutinrent quelque temps avec avantage, et ne cédèrent qu'après avoir fait la plus belle défense. C'était l'époque de leur défaite, lors que j'arrivai.
33 Alors, la plus grande liberté succéda à l'esclavage de l'étiquette; on s'occupa moins des convenances et beaucoup plus d'égards mutuels. On sentit que pour trouver des gens aimables , il fallait faire quelques frais pour l'être ; on fit quelques concessions de ses goûts , à ceux de ses compagnons d'infortunes , on entra dans leurs vues ou on les combattit avec douceur,
SLll JOSÉPHINE. Sj
au lieu de se quereller avec ftireur. Les noms antiques, les titres fastueux continuèrent à recevoir des hommages d'habitude ; mais ceux du sentiment furent décernés aux qualités sociales , aux talens dont profitait la réunion , aux vertus qui étaient ses modèles. Il ne faut pas demander si ceux à qui il ne restait que des prétentions , traitèrent de révolutionnaires les no valeurs a qui le mérite avait acquis des droits. » Telle est aujourd'hui la situation des esprits. Parmi cent soixante détenus qui composent la maison , cinq à six sociétés particulières se sont associées par la ressemblance des opinions et des caractères ; quelques-unes , plus intimes , sont unies par des affections plus tendres; et celleslà, isolées et silencieuses, se mêlent peu aux plaisirs des autres, qu'elles ne troublent jamais. Pour moi , indépendamment d'un certain nombre de connaissances et d'amis que j'ai retrouvés , je vois tout le monde , et rencontre partout des coeurs à consoler et des infortunés à plaindre. Cela me rappelle que vous vous croyez du nombre de ces derniers , ma chère Clara , et qu'à ce titre, vous avez le droit d'exiger ce que je ]>rodigue aux autres. Pourtant,
VOUS n'aurez aujourd'hui de moi que la certitude d'une amélioration très- prochaine dans ma destinée : n'en est-ce pas assez pour rendre la vôtre heureuse, au moins quelques instans? » Ai-je besoin de vous assurer que je partage vos maux, même imaginaires; et ne savezvous pas bien que dès que vous souffrez je souffre aussi ? Le plus grand des malheurs est de douter de ce que l'on aime , et celui-là du moins nous ne l'éprouvons ni l'une ni l'autre. Adieu , mon amie; courage! ce mot devrait-il être prononcé par celle qui languit sous les verroux? et ne devrait-elle pas garder pour elle les exhortations qu'elle vous envoie? Mes enfans se portent bien; l'affaire de M. de Beauharnais prend une meilleure tournure; comment n'aurais-je pas de force? Pour cetle fois , adieu. »
M'"* de Beauharnais , comme je l'ai déjà dit , ne fut jamais abattue par une captivité , dont les autres prisonniers gémissaient plus qu'elle.
En connaissant ce cœur dévoué aux autres , ce perpétuel désir d'obliger, on s'affligeait de l'impuissance où se trouvait cette femme excel-
SLK JOSÉPHINE. 59
lente de pouvoir faire des démarches pour toutes ses connaissances , privées de la liberté ; elle regrettait surtout d'être enfermée, parce cpi'elle n'était, disait-elle, bonne à rien. Elle oubliait que , par sa douceur, le charme de son esprit et sa gaîté, elle consolait tout ce qui l'entourait. Ennemie de toute discussion , étrangère à tout parti extrême , détestant les conversations politiques, elle vivait en bonne intelUgence avec tous ces cercles divisés d'opinions, et disputant entre eux avec une aigreur, qui fut souvent calmée par les soins conciliaus de M'"" de Beauharnais ; bienveillante avec ses inférieurs , égale et aimable avec ses égaux , polie avec les personnes qui se croyaienl plus qu'elle, elle obtint Faffection générale- Elle fut aimée en prison , comme elle l'était sur le premier trône du monde , de toutes les classes avec lesquelles elle se trouvait occuper toujours la place qui lui convenait. Le tact des convenances était inné chez elle , aussi ne fut- elle pas écrasée par l'insolence des autres, lorsqu'elle n'était point heureuse; et devenue impératrice , elle ne fit pas sentir combien elle était au-dessus de tous.
6o MÉMOIRES
Je n'ai jamais entendu nommer par Joséphine madame Parcker, qui, sans doute, était morte , mais ce ne pouvait être une personne médiocre, ayant inspiré une sincère amitié à madame de Beauharnais , dont elle appréciait les éminentes qualités. Savoir distinguer le mérite , c'est prouver qu'on en a soi-même ; surtout lorsque riche et dans une position brillante , on s'attache à quelqu'un de pauvre, ce qui arrive rarement , il faut en convenir. -