LETTRE XI
A LA MÊME, interrogatoire de M. de Beauharnais.
« Alexandre a été iiiterrogé hier , et j'aurai ma permission demain. Le jïrésident du comité est un homme assez honnête , mais apathique et nul , auquel je ne sais combien de quintaux d'embonpoint ôtent le mouvement, les idées et presque la parole. Avec les meilleures intentions du monde , il a moins d'autorité que le dernier garçon de bureau. Il arrive lard, gagne son fauteuil en geignant , s'assied pesamment ; et, quand il est assis , reste un quart-d'heure sans parler. Pendant ce temps , un secrétaire lit des rapports qu'il n'entend pas , quoiqu'il ait l'air de les écouter : quelquefois il s'endort
pendant la lecture, ce qui ne l'empêche pas de se réveiller justement pour signer ce qu'il n'a ni écouté ni compris. Quant aux interrogatoires , qu'il commence , et que chacun de ses confrères continue , il y en a quelques-uns d'atroces , un plus grand nombre de ridicules : tous sont plus ou moins curieux.
» Qu'y a-t-il de plus singulier, en effet, que de voir l'élite de la société expliquer ses pensées à ceux qui , malgré leur élévation , en sont encore la boue? Quand je parle ainsi , ma tante pense bien qu'il n'est question ni de naissance, ni de fortune , ni de privilèges , mais de principes , de conduite , de sentimens.
» Par exemple , le président du comité est , par son existence , un homme connue il faut ; c'est un propriétaire aisé , qui ne laisse pas d'avoir reçu une certaine éducation. Le calcul le fit révolutionnaire; et , jusqu'à ce que la présidence ait assuré la tranquillité de ses digestions, il a maigri de peur. Maintenant, indifférent au sort des victimes qu'il aide à faire, il engraisse de lâcheté. Je crois l'avoir qualifié d'honnête homme : est-ce l'être cependant que de garantir son repos en sacrifiant les gens de bien?
Oh ! que j'aime bien mieux , que j'estime davantage ce brave , cet excellent Névil , qui a peut-être le ridicule d'outrer les principes d'une politique déjà exagérée , mais qui exagère aussi son amour pour l'humanité ! Quel dévouement , quand il vous croit innocent ! quel zèle s'il vous voit malheureux ! nous lui devons tout. Et savez -vous d'où vient son attachement pour Alexandre ? de celui qu'il a pour ses principes. Une lecture assidue des journaux lui adonné pour l'assemblée constituante la plus haute estime : quand il a su qu'un membre de cette assemblée allait tomber sous la griffe de son comité , il a demandé à s'en emparer , et l'a facilement obtenu : Vous savez le reste.
» Ci-joint l'interrogatoire de mon mari, dans lequel , conune vous le remarquerez , le ridicule le dispute à l'horrible : ce sont les deux couleurs de l'époque.
Extrait sommaire de i interrogatoire (lu citoyen Alexandre Beauliarnais.
« Le Président. — Qui es-tu ?
«M. dcBeaiiharnais. — Homme et Français.