‹ Mémoires sur l'impératrice Joséphine (volume 2)Chapitre 15 sur 65 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

» Le Président. — Pas de mauvaise plaisanterie ; je te demande ton nom ?

» M. de Beauliarnais. — Eugène -Alexandre de Beauliarnais.

» Un membre. — Pas de de , s' il vous plaît ; c'est trop aristocrate.

3) M. de Beauliarnais. — Vous voulez dire féodal. 11 est certain qu'un nom sans particule est plus raisonnable. La faute , s'il y en a une, vient du temps et de mes aïeux.

» Un autre membre. — Ah ! tu as des aïeux ! L'aveu est franc ; cela est bon à savoir. Remarquez , citoyens , qu'il a des aïeux , et qu'il ne s'en cache pas. (Ici, neuf membres du comité, sur douze dont il est composé, se mettent à rire ) . L'un des neuf qui , au milieu de la gaîté générale, a gardé son sérieux, dit d'une voix recueillie :

» Imbécille, qui ne sait pas que des aïeux sont de vieux parchemins? Est-ce sa faute, à cet homme, si l'on n'a pas brûlé ses brevets? Citoyen , tu auras soin de les déposer au comité, et je t'assure qu'un bon feu de joie nous fera bientôt raison de tes aïeux. »

» A ces mots, un rire fou s'empare de l'iiono-

rabie conseil , dans lequel le gros président a beaucoup de peine à rétablir le calme. Toutefois , cette explosion d'hilarité l'ayant rendu plus facile , il dit poliment au prévenu :

« Asseyez-vous , citoyen.

» Un membre se levant avec vivacité. — Je demande la parole. Je demande que le citoyen président soit rappelé à l'ordre, pour avoir voutoyé le citoyen suspect. Pour être suspect il n'est pas dit qu'on soit coupable. Tant que le tribunal ne vous a pas niis hors la loi , on n'est pas indigne d'être tutoyé.

)) 11 faut que M. Violette soit censuré, pour n'avoir pas été poli.

)) A la qualification de monsieur , donnée au président , les rires , le bruit , le tumulte recommencèrent. Celui qui les causait eut beaucoup de peine à comprendre pourquoi on les lui attribuait. Enfin l'ordre se rétablit, et mon mari saisit le premier moment de silence pour féliciter le comité des innocens motifs de ses discussions , et pour se féliciter lui-même d'avoir pour juges des magistrats d'une humeur si joyeuse.

w Le président, avec une importante gravité.—-

'68 MïMoir.Es

Prendrais-lu nos opéiations pour des farces ? Tu te tromperais prodli^ieusement. Le citoyen suspect a raison , mes collègues , en nous appelant ses juges ; cette qualification doit nous rendre à la gravité. Il était permis de rire jadis; aujourd'hui l'on doit être sérieux.

)> M. de Beauliarnais. — C'est ce qui distingue le nouveau régime de l'ancien.

» Le Président. — Procédons donc sérieusement, et continuons l'interrogatoire. Citoyen Jarbac (/'«/i des secrétaires^ , y es-tu? ÇA M. de Beauliarnais.) Tes titres et qualités?

» M. de Beauliarnais. — Citoyen français , général au service de la république.

» Un membre. — Président, il ne dit pas tout; c'est un ci-devant....

» Un autre membre. — Un prince ou un baron .

» M. de Beauliarnais j souriant. — Vicomte, si vous le permettez, c'est bien assez.

» Le Président. — C'est beaucoup trop; ainsi tu avoues que tu es noble ?

» M. de Beauliarnais. — J'avoue qu'on le disait de moi , et que je l'ai cru quelque temps sous le régime de l'ignorance , des habitudes et des préjugés.

» Le Président. -— Conviens que tu n'es pas entièrement désabusé.

» M. de Beauliarnais. — L'obstination de quelques hommes , bornés à combattre une chimère , hii conserve une sorte de réaUté. 11 y a long-temps que , pour moi , cette illusion s'est dissipée. La raison m'avait enseigné qu'il ne pouvait e?iister de distinctions que celles qui résultent des vertus, des services et des talens; une saine politique m'a démontré qu'il n'en devait jioint exister d'autres.

» Le citoyen Nèvil. — Voilà ce qui s'appelle raisonner principe ?

» Le Président. — Sans préjudice des conséquences, celles dont le citoyen se fait gloire . où les a-t~il prises? A l'assemblée constituante.

» M. de Beauliarnais. — Je me fais honneur d'en avoir fait partie.

w Le Président. — Vous l'avez même présidée?

» M. de Beauliarnais. — Oui, citoven.et aune époque à jamais mémorable.

» Le Président. — C'était lors de la fuite du tyran?

)> M. de Beauharnais. C'était lors du voyage de Louis XVI à Varennes et de son retour.

» Un membre. — Je parle que le citoyen ne croit pas que Louis Capet ait été ua tyran.

)) M. de Beauliarnais. — L'histoire l'expliquera , et la postérité prononcera.

» Le citoyen NévîL — 11 n'est pas question de ce que le citoyen Beauharnais pense, mais de ce qu'il a fait,

» Le Président. — C'est juste, on ne peut pas plus juste ; voyons donc ce qu'a fait le citoyen Beauharnais.

» M. de Beauharnais. — Rien , et dans ces temps orageux c'est , je crois , ce qu'il y avait de mieux.

3) Le Président. — Ainsi, tu ne t'es prononcé pour aucun parti ?

» M. de Beauharnais. — Non , si vous entendez par parti les factions qui se haïssent , déchirent l'Etat , et empêchent le règne des lois et l'affermissement de la république ; mais si , par parti, vous concevez l'immense majorité des Français qui veut l'indépendance et la liberté, je suis de ce parti-là.

1110 ven s ?

SLK JOSÉPHINE. Jl

Un membre. — Reste à savoir par qviels

oyenî

» 31. de Beaiiluirnais. — J'aimerais mieux qu'on employât, pour persuader, ceux de la raison ; pour convamcrc, ceux du seiiliment; contre Tanarchie tovn^ à tour rusée et violente des factions, je crois cependant qu'il n'est pas défendu d'employer la force. Mais je demanderais qu'on en usAt sans en abuser , qu'on s'en servît rarement , et qu'on rendît à l'humanité tout ce qu'on peut ôter à la rigueur , sans compromettre le salut de l'Etat.

» Unmembre ( c'est le méchant viei ilard char gé (le r arrestation de mon mari). — L'humauité ! l'ijunianité! dans certaines bouches ce langage

est susoect.

» M. de Beauliarnais. — Et doit l'être s'il signifie la pitié pour les crimmelsde son opinion; mais il est respectable si on l'invoque en faveur de l'inexpérience et de l'erreur.

» Un membre. — Voilà comme parlent Ions les modérés.

» M. de Beauliarnais. — La modération est fille de la raison et mère de la force ; pourcpioi serais-je violent et convulsif , si dans l'étal de

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