‹ Mémoires sur l'impératrice Joséphine (volume 2)Chapitre 18 sur 65 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

rable , il trouva le moyen d'améliorer la terre, et de faire parvenir quelque argent à M. de C**, qui ignorait absolument d'où lui venaient ces secours.

Lorsque le calme fut rétabli , M. de C** rentra en France , et apprit avec indignation que tous ses biens étaient passés dans les mains de; cet intendant dans lequel il avait une confiance entière ; il partit précipitannnent, pour se rendre sur les lievix , espérant obtenir quelque débris de ce domaine si étendu , vendu à vil prix.

Il arrive sans être annoncé , entre dans le cbâteau , et aperçoit le vieux serviteur , dont les cbeveux entièrement blancs , et la démarche chancelante, l'affligent malgré lui , en lui faisant calculer le long espace de temps qui s'est écoulé depuis que ces heux ont été abandonnés par le légitime propriétaire !

Surmontant ce premier mouvement d'attendrissement, il s'approche et se prépare à accabler de reproches l'infidèle qui l'a dépouillé ; le bruit de ses pas fait retourner le vieillard , qui tombe à genoux les bras tendus vers son maître en s'écriant : « Ah ! je puis mourir main-

Y) tenant, puisque je vous revois , et que je vais » vous rendre ce que je vous ai conservé. »

Ce peu de mots rend toute explication inutile , le geste , le regard de ce héros de la reconnaissance ont tout appris à M. de C** qui presse dans ses bras son généreux ami , car dès ce moment ce titre était le seul qui lui convînt.

Tout fut exactement remis par ce dépositaire, à l'exception d'une fourchette d'argent ^ qu'il lui fht impossible de retrouver , et qu'il se désespérait de voir perdue.

M. de C** a laissé en mourant toute sa fortune à sa nièce , aujourd'hui madame la comtesse Auguste de Talleyrand , digne de toute son affection par les qualités les plus aimables.

La terre de La Ferté Lo^vendal a été vendue par elle au jeune prince d'Essling.

Voici deux autres exemples d'attachement de serviteurs envers leur maître , qu'il doit m'être permis de citer.

Lorsque nous rentrâmes en France, l'ancien valet-de-chambre de mon père vint le voir , et fut tellement heureux de retrouver son maître , qu'il lui lut impossible d'exprimer sa joie , autrement que par des mots sans suite.

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En quittant mon père, il descendit sur le boulevard, et rencontrant un ami , il le pria de lui faire avoir un verre d'eau parce qu'il étouffait; l'extrême rougeur de son yisage cCfraya cet ami , qui lui demanda la cause de l'état où il le voyaiî. «Mon maître est re- »venu...., ca m'a donné un coup.,., là.... « dit-il en montrant son cœur;» et il expira.

Nous apprîmes ce cruel événement deux jours après par sa veuve, qui vint éplorée le raconter à mon père, il joignit ses j^larmes à celles de cette pauvre fennne. Hélas! il ne lui restait plus que des pleurs à offrir ! . .

Le jour de mon mariage (en 1812 ) , nous rentrions tard d'un dîner de famille , et comme j'avais voulu éviter toute dépense extraordinaire , qui eût été une folie avec notre peu de fortune, madame la MartV^étaitmodestement enfiacre; mon père ne sachantpas êtrebeureux seul, donnaau cocber beaucoup plus qu'il ne lui fallait, en lui disant :'« Tiens, mon ami , » bois à la santé de ma fille , et à son bonheur. » — Oli ! M. le Marquis , c'est bien vous que » j'entends , s'écria avec émotion notre conn ducteur. — Comment me connais-tu? brave

SUR JOSEPHINE. lOÎ

« homme? pourquoi me donnes-tu un titre qui » ne m'appartient plus ? — Je vous le dirai de- » main. » 11 fouetta ses maigres chevaux , et nous laissa étonnés de cette rencontre. Mon père était devenu un personnage si obscur , qu'il ne concevait pas que l'on put se souvenir de ce qu'il avait été.

he lendemain ou vintnous dire qu'un homme singulièrement mis , demandait à offrir un bouquet à la jeune dame mariée la veille; qu'il avait l'air vieux et respectable.

Nous étions à table ; nous dîmes de le faire entrer. 11 vint ; son air fier et content me frappa, je l'avoue, infiniment moins qu'un liabit jaune , ayant des paremens et le collet bleu clair , d'une forme gothique. « Eh bien , M M. le Marquis , reconnaissez- vous mainte- » nant votre fidèle Carpentier, concierge de

»G ? Voilà cette chère livrée que jetai .s

» si heureux de porter chez vous. 11 a falhi » ôter les galons, car les brigands me l'eussent M pris sans cette précaution. Pour être sûr » de le conserver je l'ai caché bien soigneu- « sèment ; quelque chose me disait que je » vous reverrais. Us se moquent de moi dans

» les rues^ qu'est-ce que cela me fait, c'est mon y) brevet de fidélité que j'ai là sur mon dos. » Madame , ajouta-t-il , en s'adressant à moi , « ac- 3) ceptez ce bouquet comme un gage de mon )) amour pour votre famille , et recevez mes » vœux pour votre bonheur ; Dieu veuille » accorder à M. le Marquis celui qu'il a si sou- « vent répandu autour de lui. »

Je crus que ce souhait était une prédiction ; j'osai compter sur l'avenir !

Une tête vénérable, de longs cheveux blancs, donnaient à cet homme une expression touchante qui nous attendrit tous. Mon père surtout était ému au dernier point, et recueillait dans ce moment la récompense d'une bonté, qui ne s'était pas plus démentie dans le bonheur que dans le malheur. Il serra ce serviteur dans ses bras , le fit déjeuner avec nous, et lui demanda à quoi nous pourrions tâcher de lui être utiles. Les voeux de ce vieillard se bornaient à être placé aux Incurables.

A force de démarches, mou père réussit à lui obtenir la faveur d'y entrer , et pendant plusieurs années nous reçûmes régulièrement de ses nouvelles. Au jour de l'an , pour la fête de

mou père , et le 5 septembre anniversaire du jour où il avait retrouvé ce maître chéri.

A l'une de ces époques sa lettre manqua , et nous pensâmes qu'il n'existait plus. Les informations nous prouvèrent que nous avions eu raison de croiie que la mort pouvait seule empêcher l'expression de la reconnaissance, dans un coeur si parfait. Deux ans après, je perdis celui qui avait su l'inspirer ! et les pleurs de tout un bourg attestèrent que , déchu de sou rang, de sa fortune, mon père avait encore trouvé le moyen d'être utile à ses semblables î

De tels traits donnent l'assurance que les nobles si décriés , si calomniés depuis quelque temps , étaient bons , affables , humains avec leurs inférieurs. Pour inspirer un tel attachement, il fallaitassurément posséder toutes les qualités de l'âme. On pourrait sans doute citer beaucoup d'autres anecdotes de ce genre. J'ai raconté celles dont je connaissais toute l'exactitude , et qu'il m'était doux de publier, comme un hommage à la mémoire de celui que je regrette si amèrement !

lO/j. ilÉMOlllES

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