‹ Mémoires sur l'impératrice Joséphine (volume 2)Chapitre 2 sur 65 · A MADAME FANNY DE BEAUHARNAIS , SA TANTE · texte numérisé non relu

A MADAME FANNY DE BEAUHARNAIS , SA TANTE

Elle raconte l'arrestation de M. de Beauharnais. — Faualisme d'un jeune cordonniîM'. — RéQexions de M. de Beauliarnais sur

la Kévoliition.

« Ah, ma tante ! plaignez-moi, consolez'nioi, conseillez-moi : Alexandre est arrêté ; au moment où je \Q\\8 écris , on le conduit au Luxembourg !

■)•) Dès avant hier , un homme de mauvaise mine rôdait autour de la maison. Hier, vers trois heures , on vint demander au portier si le citoyen Beauharnais était revenu de Saint- Germain. Or , mon mari n'est point à Samt- Germain depuis le mois de mai. Vous étiez avec nous, ma tante; et Cubières, si vous ne l'avez pas oublié , nous lut des vers sur le pavillon de Luciennes. Le même honnne reparut

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dans la soirée ; il était accoiiipagué d'iiu grand vieillard sec et brusque qui fit quelques questions : « — C'est bien Beaubarnais le vicomte ?

— Ci devant , répondit le portier. — Qui a été président de l'assemblée ? — Je crois que oui- — Et qui est officier-général ? — Oui, Moi^sieur.

— Monsieur! interrompit aigrement le questionneur; tu vois, ajouta-t-il , en se tournant vers l'autre qui ne disait rien , -tu vois que la caque sent toujours le hareng. » Là-dessus ils disparurent.

35 Aujourd'hui, à huit heures, on demanda a me parler : c'était un jeune homiue d'une figure douce et honnête; il portait un tablier de cuir, dans lequel étaient quelques paires de souliers. « La citoyenne a demandé des chaus- » sons de prunelle grise ? » dit-il. Victorine était là, quand il me fit cette question, à laquelle je ne comprenais rien. Je regardais ma femme de chambre qui n'en savait pas plus que moi. Le jeune homme avait un air peiné; il tournait un soulier dans ses mains , et fixait sur moi des regards douloureux. Enfin , il me dit , à demi-voix , et en s'approchant : J'ai à vous parler, Madame. Son ton, ses regards, un

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soupir qu'il réprima me causèï entde l'ëmotiou. Expliquez-voTis , lui dis-je vivement, Victorine n'est pas de trop. Ah! s'ëcria-t-il, comme malgré lui , il y va de ma tête ! Je me levai brusquement , et renvoyai Victorine , après lui avoir ordonné d'avertir mon mari.

)) Madame, dit le jeune ouvrier, quand nous fûmes seuls, vous n'avez pas un inoment à perdre pour sauver M. de Beauharnais. Le comité révolutionnaire a pris cette nuit la résolution de le faire arrêter , et à l'heure qu'il est , on en rédige l'ordre. Je me sentais pâlir et défaillir : Eh ! comment savez-vous?... demandai-je en tremblant. — Je suis du comité, répondit-il, en baissant les yeux, et comme je suis cordonnier , j'ai pensé que ces souliers seraient un bon prétexte pour avertir madame. J'aurais embrassé cet honnête jeune homme. Il s'aperçut que je pleurais , et je crois que les larmes lui vinrent aux yeux. En ce moment, Alexandre entra , et je courus dans ses bras. Vous voyez que c'est mon mari , dis-je au cordonnier, — J'ai l'honneur de le connaître , répondit-il,

«Votre neveu apprit le service qu'on lui ren-

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dait; il voulait le récompenser sur-le-champ ; mais le jeune homme s'en défendit d'une manière à augmenter notre estime. Alexandre lui tendit la main , que le jeune homme prit avec respect , mais sans embarras. Ali ! ma tante, ne vous faites plus chausser par d'autres que par lui.

55 Malgré nos sollicitations, Alexandre nevoukit pas fuir. Que peut-on me reprocher, disaitil , j'aime la liberté , j'ai servi la révolution , et si cela avait dépendu de moi , elle serait terminée au profit du peuple. — Mais vous êtes noble, répondit le jeune homme, et c'est un tort aux yeux des révolutionnaires. — C'est un malheur irréparable. — Que l'on peut changer en crime , ajoutai-je ; et puis, ils vous reprochent d'avoir fait partie de la Constituante. — Mon ami , répondit Alexandre d un air noble, d'un ton ferme , c'est mon plus beau titre de gloire , c'est même le seul que je réclame. Qui ne serait fier d'avoir proclamé les droits de la nation . la chute du despotisme et le règne des lois ? — Quelles lois , m'écriai-je ! C'est avec du sang qu'elles sont écrites ! — Madame, dit le jeune homme , avec un accent que je ne

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lui avais ])as encore vu , quandTarbre de la liberté esL planté dans un mauvais terrain , c'est avec le sang de ses ennemis qu'il faut l'arroser.

» Nous nous regardâmes, M. de Beauharnais et moi ; et dans ce jeune homme , que la nature a fait sensible , nous reconnûmes le révolution oaire que les nouveaux préjugés pourraient rendre cruel.

» Cependant riieure s'écoulait, il prit congé de nous , en réitérant à mon mari que dans une heure il ne serait plus temps de se soustraire aux recherches. J'ai voulu vous sauver, parce que je vous crois innocent , dit le cordonnier, c'était mon devoir envers l'humanité; mais, si j'étais commandé pour vous arrêter. . . , pardonnez;... je ferais mon devoir , et vous reconnaîtriez un patriote. Je verrai toujours . dans vous un honnête homme , un cœur sensible et généreux; il est impossible que je n'y trouve pas un bon citoyen.

» Quand il fut sorti : Voilà, me dit Alexandre, les nouveaux préjugés dont ils abreuvent cette jeunesse. Le sang des nobles , même les plus dévoués aux nouvelles idées , doit nourrir la liberté. S'ils n'étaient que cruels et turbuîens.

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cette soif sanguinaire , cette ardeur du despotisme s'éteindraient, mais ils sont systématiques, et Robespierre a réduit raction révolutionnaire en doctrine. Son mouvement ne s'arrêtera que quand ses ennemis réels ou présumés seront anéantis , ou lorsque son auteur ne sera plus. Mais c'est un opiniâtre qui croit que pour fortifier la liberté , il faut lui faire cuver du sang. — Vous me faites frémir , dis-je à Alexandre, pouvez-vous parler ainsi, et ne pas fuir ? — Où fuir , répondit-il ? Est-il une cave , une mansarde , un réduit où ne pénètre l'oeil du tyran ? songez qu'il voit par les yeux de quarante mille comités animés de son esprit et forts de sa volonté. Le torrent est débordé, le peuple , en s'y jetant , le grossit. Il faut céder : si je suis condamné, comment me soustraire? si je ne le suis pas , libre ou détenu , je n'ai rien à craindre.

» Mes larmes , mes sollicitations furent vaines ; à midi moins un quart , trois membres du comité révolutionnaire panirent, et la force armée s'empara de l'hôtel.

» Vous pensez que mon jeune cordonnier était au milieu d'elle? vous ne vous trompez

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