‹ Mémoires sur l'impératrice Joséphine (volume 2)Chapitre 3 sur 65 · TOME ni · texte numérisé non relu

TOME ni

pas; et quoique les fonctions qu'il y exerçait me fissent de la peine , je vous avoue que je ne les lui vis pas remplir sans une sorte de satisfaction. Il se chargea de signifier à Alexandre l'ordre qui le mettait en arrestation , ce qu'il fit avec autant d'égards que de fermeté. Au milieu d'une crise si douloureuse pour moi , je ne pus m'empêcher de remarquer l'air d'autorité et le ton décent que conservait ce jeune homme , que sa condition semblait devoir rendre étranger à tout emploi , mais qui s'en rapproche par beaucoup d'élévation dans l'âme, jointe au tact des convenances. Ses deux confrères , qui en ignoraient jusqu'aux élémens, formaient avec lui le plus choquant contraste. L'un, qui est ce vieil inquisiteur qui , la veille , s'était inquiété de la présence et des occupations de mon mari , est un ancien planteur de la Martinique , lequel , en dépit de l'égalité, n'a jamais vu dans l'espèce humaine que deux classes : celle des maîtres et celle des esclaves. Son opinion est qu'on ne terminera la révolution que lorsqu'on aura réduit ses ennemis à la condition des nègres exportés du Sénégal en Amérique; et pour

atlcintlre à ce but , il demande que la traite des prêtres , des nobles , des riches , des savans et de toutes classes aristocratiques aille remplacer , à Saint-Domingue , celle des noirs , que la révolution a supprimée. Par cette mesure , ajouta-t-il , vous obtenez deux grands résultats : L'un, c'est la tranquillité de la métropole , et l'objet de la révolution , c'està-dire l'égalité ; l'autre , c'est le renouvellement de la population des Colonies , et la restauration du connnerce. De plus , vous rendez honnnage à la nature innocente , en maintenant l'abolition de la traite sur les côtes d'Afrique , et punissez la nature orgueilleuse et corrompue , en transportant cette traite sur les côtes de France. C^'est ainsi que les vrais républicains assurent, par des mesures d'une haute et profonde politique , le triomphe de la morale.

» Ces derniers mots me furent adressés par les regards méchans que me lança l'œil creux de ce vieillard féroce. Son troisième collègue, brutal et grossier, inventoriait bruyanunent les principaux meubles et les papiers. De ces derniers , il choisit ce qu'il voulut , en lit

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une liasse qui fut scellée dans un carton , et envoyée au comité. Ce sont pour la plupart des rapports et des discours prononcés par Alexandre à l'assemblée constituante. Cette assemblée est en horreur aux révolutionnaires; elles n'est pas moins odieuse aux aristocrates de tout rang et de toutes nuances. Cela ne prouverait-il pas qu'elle a résolu tous les problèmes de la révolution , et qu'en matière de liberté, elle avait fondé tous les établissemens? au régime de 8g, elle a ôté tous moyens; à celui de gS, elle enlève toute espérance. Alexandre m'a souvent répété qu'à l'une comme à l'autre , il ne restait pour naître ou pour ressusciter que la violence et les attentats. Pourquoi faut-il qu'il prédise si juste , et qu'au titre de prophète , il veuille joindre encore celui de martyr? »

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