MADAME DE BEAUHARNAIS A SA TANTE
Louis (du Bas-Rhin). — Insolence de l'homnie chargé de la police des prisons. — Réflexions sur les prisons et les bagnes. — M. de Clerniont-Tonnerre-
(( Louis (du Bas-Rhin), que je n'ai fait qu'entrevoir ^ m'a paru honnête , et je ne le crois pas insensible. L'accent de la pitié semble ne pas trouver son cœur inaccessible. Une repousse pas le malheur , et ne s'irrite pas des reproches arrachés à la douleur j mais précisément ces qualités , qui le recommandent auprès des opprimés, deviennent des^ices, et lui nuisent auprès des oppresseurs. Il a peu de crédit; et après avoir écouté ma réclamation , il n'a pu y faire droit , et m'a conduite près de son collègue chargé de la police des prisons. Celuici, la malice dans les yeux et la moquerie sur les lèvres, m'a fait un compliment ironique sur
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l'intérêt que je témoignais à Névii. «C'est un » jeune et joli garçon , a-t-il ajouté , il est clans » l'ordre qu'il soit protégé par une femme » jeune et jolie. Si elle lui montre de la sensi- » bilité , le temps viendra peut-être où il » pourra lui prouver sa reconnaissance. Au » surplus, sou interrogatoire étant fini , son » affaire ne me regarde plus. Vous allez , ci- » toyenne , vous transporter dans les bureaux » du citoyen Prosper Sijas , qui jugera si l'on M peut vous accorder une permission. Je l'y M invite, car c'est vraiment un crime de tenir si » long-temps éloignés l'un del'autre deux jeunes » gens qui ne demandent qu'à être réunis. «
)5 Après ces impertinences , auxquelles je ne répondis rien , il me donna une carte pour le chef de bureau qu'il venait de nommer. Oh ! pour ce dernier, ce fut autre chose : à ma satisfaction et à mon grand étonneinent , je trouvai dans M. Sijas toute l'urbanité qu'on peut désirer dans un honnne du monde , jointe à toute l'instruction de détail ({u'on a le droit d'attendre d'un connnis. 11 m'apprit que malgré l'interrogatoire qu'il avait d( jà subi , le citoyen Névil était encore au
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dépôt du comité de sûreté générale. « Gomme •>■> on suppose , a-t-il dit, qu'il a des révélations » à faire, on a jugé convenable de l'y garder, " afin de l'avoir sous la main. J'en suis peiné , » pour lui d abord, qui en souffre plus que » personne; ensuite pour vous, madame, dont » il paraît avoir le bonheur d'exciter l'intérêt. » Vodà votre permission pour communiquer j> avec lui : vous remarquerez qu'elle ne tolère » ces communications cju'en présence d'un » témoin ; mais celte écliancrure que j'ajoute , » donne le pouvoir ou de rendre le témoin iu- )) visible, si d'ailleurs la circonstance s'y prête, » ou de le rendi^e aveugle et som^d , s'il s'y » refuse. » Avouez , ma bonne tante , qu'on ne saurait être plus aimable que M. Prosper Sljas? il est bien déplacé dans ce repaire, et pourtant ce serait un meurtre qu'il n'y fut pas.
î) Des bureaux du comité je descendis à rhôtel de Brionne , sous la porte duquel est placé le dépôt. Vous croirez difficilement qu'on a poussé la négligence , je devrais dire l'atrocité, jusqu'à établir ce dépôt dans une loge basse , étroite , obscure , qui , par une lucarne maillée , reçoit à peine un jour dou-
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tcux , et qui , ayant pour voisinage imniëdiat une fosse d'aisance , est dominée par les conduits d'une pompe sans cesse jaillissante. C'est dans ce réduit humide , ténébreux et infect , que dix à douze malheureux , inconnus les uns aux autres , sont entassés sur une surface de quinze pieds carrés ; ils n'ont d'autre lit que quelques planches exhaussées de trente pouces sur le sol , et s'empoisonnent de leurs émanations sans cesse repompées , tandis qu'ils enveniment les maux de leur âme par des confidences douloureuses. Là gémissait Névil , qu'on en fit sortir à son grand étonnement, et qui me reconnut à sa vive satisfaction.
» Il est bien vrai qu'il a été interrogé , mais moins sur ce qui concerne mon époux que sur ce qui se passe au Luxembourg ; et comme il ne s'y passe rien , il en résulte que si les questions ont été multipliées , les réponses ont été rares et courtes. Il s'attend à de nouvelles demandes. »
On ne peut s'étonner que des hommes cruels aient si peu songé au bien-être des malheu-
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reux , qu'un atroce arbitraire plongeait dans des cachots ! on ne pouvait d'ailleurs trouver des prisons commodes , lorsque ie nombre des victimes forçait à s'emparer de caves infectes , aussi bien que d'hôtels magnifiques , pour enfermer les suspects , c'est-à-dire, les condamnés ; car leur sort était fixé dès qu'ils entraient dans ces tristes lieux. Maintenant que le gouvernement est assez fort pour suivre le voeu du Roi, de ne punir qu'un petit nombre de vrais coupables, ne devrait-on pas s'occuper un peu plus de la salubrité des prisons? On parle beaucoup du désir de traiter avec humanité tous les prévenus, et cependant plusieurs lieux de détention sont encore privés d'air, et d'vme saleté révoltante, non-seulement en province, mais à Paris même. Les bagnes sont, dit-on , infiniment plus propres , plus aérés que les prisons oii se déposent les prisonniers qui ne sont pas encore jugés.
Est-ce là ce qui devrait être la suite de tous les rapports qui se font journellement? Des hommes tels que MM. de Laborde , Pastoret, etc., ont sûrement les intentions les plus droitçs et les meilleures; ils donnent leurs avis dans fin-
térêtde cette bienveillance qu'ils ont pour tous
ceux qui souffrent; mais ces ordres donnés
s'exécutent-ils ?
Je me souviens d'avoir été avec ma mère à
l'Abbaye , voir des militaires estimables , enfermés pour de légères fautes de discipline ; ils languissaient dans des chambres obscures , étroites et pleines de vermine ! une fort petite cour, entourée de hautes murailles, leur donnait à peine le moyen de dégourdir leurs membres fatigués d'un repos inaccoutumé.
Ne pourrait-on pas trouver un autre local pour de semblables délits, dont peuvent se rendre coupables des hommes pleins d'honneur, de courage , utiles à la patrie , qu'ils servent et qui doit les protéger?
Les prisonniers pour dettes, à Sainte-Pélagie, lorsqu'ils ne sont pas riches , sont condamnés à geier dans des chambres sans feu (i). Ainsi,
(i) Un de mes amis, le comte de Gr... , allant voir, dans un des jours les plus froids de cet liivei', un jeune homme arrêté pour des dettes contractées avec des usuriers, qui avaient su profiter de sa triste position , trouva cet infortuné dans son lit ; il n'en sortait pas , afin de ne pas être transi et glacé dans sa petite chambre , dont la porte et la fenêtre fermaient à peine. M. deGr... ap-
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ïloDC, un père de famille, ruiné par la confiance qu'il a eue clans un homme adroit , peut gémiiainsi , dénué de tout , tandis ([ue le vrai coupable , grâce à son argent, jouit , dans la même enceinte de toutes les commodités que procure le luxe !
Serait-il donc impossible d'éviter les infirmités qui peuvent résulter d'un long séjour dans cette prison , en ayant de grandes salles chauffées, où ceux qui n'ont d'autre tort que celui d'être pauvres , pourraient se dérober à l'humidité et aux rigueurs de l'hiver? Faudra-t-il absolument avoir des nnlhons pour ne pasmourir à Sainte-Pélagie, ou souffrir en sortant de^
prit que toutes les choses indispensables aux nécessité? de la vie étaient vendues dans la prison quatre fois ce qu elles valaient ; et comme le prisonnier était loin de sa famille qui habitait la province, il n'avait pas assez d'arfçentpour s'acheter du bois. M. deGr... lui en avança, et il eut le plaisir, avant de quitter son ami . de voir briller une flamme bien claire dans cet obscur réduit.
L'autorité ne devrait-elle pas ordcmner que les geôliers se contentassent du gain que font les fournisseurs ordinaires, et ne pas tolérer une spéculation d'autant plus odieuse, qu'elle s'exerce toujours aux dépens du malheur ?