A I.A MEME
Visite des onians de ^l. de Beaiiliatnais à leur père. — Leur conversation avec liii.
ce La journée d'hier fut à la fois bien douce et bien pénible. Mon mari avait désiré de voir ses enfans , et par les soins de notre Ange tutélaire , il l'avait obtenu; mais pour épargner leur jeune sensibilité , je résolus de les lui envoyer d'abord , et Névil se chargea de les introduire. On leur avait dit, depuis quelques jours , que leur père étant malade , il s'était mis entre les mains d'un médecin fameux, lequel , à cause de la salubrité de l'air et de l'abandon des bâtimens , s'était loiié au Luxembourg. La première entrevue se passa très-bien : seulement , Horteuse remarqua que les appartemens de son papa étaient bien lé-
(liiils et que les malades étaieul bien nombreux. Quand j'arrivai à mon tovir, Ils n'étaient pas chez leur père ; un honnête port^-clef, gagné par Névil , ayant eu la précaution de les tenir écartes. Ils étaient en visite chez des voisins, touchés de leur jeunesse, de leur position et de leur ingénuité. Je craignais le spectacle de notre mutuel attendrissement; il eut lieu , sans qu'ils en fussent témoins. Alexandre , qui supporte sa captivité avec courage , n'en eut pas d'abord contre mes larmes ; cependant , moimême, effrayée de le voir trop ému, je parvins à me calmer , et je le consolai à mon tour. Nos enfans reparurent , et ce fut une nouvelle crise , d'autant plus pénible qu'il fallut en dissimuler la cause.
» Hortense , qui est la sincérité même , en tilt la dupe assez long- temps, et, dans toute l'effusion de son cœur , vivement attendri . elle voulut nous persuader que nous avions tort de nous affliger , et que la maladie de son papa n'était pas dangereuse. Hortense avait ce petit air boudeur et négatif que vous lui connaissez et qui lui va si bien ; « Est-ce que tu croi& que papa est malade , dit-elle à son
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frère? ce n est pas au moins d'une maladie que les médecins guérissent. — Que voulez-vous dire , ma fille , dis-je alors , et pensez-vous que votre père et moi nous nous entendions pour vous tromper ? — Pardon , maman , mais je le pense. — Oh ! ma soeur, ce que lu dis là est bien singulier, interrompit vivement Eugène. — Cela est au contraire tout simple et tout naturel , — Comment, Mademoiselle, dis-je à mon tour, en affectant de la sévérité ? — Sans doute , continua la petite rusée, n'est-il pas permis à de bous parens detrompei* leurs enfans, quand il s'agit de leur épargner des chagrins : A ces mots , elle se jeta dans mes bras , et j)assa l'un des siens au cou de son père. Le sourire et les larmes se mêlèrent à cette petite scène , que mou Eugène acheva de rendre touchante paises caresses. Aimable et doux enfant, il a autant de sensibilité que sa sœur a de pénétration dans l'esprit : tous deux ont fait jusqu'ici notre joie; pourquoi faut-il que, daus la crise actuelle , ils causent nos plus vives inquiétudes, et me donnent , à moi personnellement, je ne sais quel inexprimable chagrin , que je ne puis vaincre et que je puis h peiiîc combatlrç ' Je
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ne craius rien pour moi; mais pour eux,poui- Alexandre , je suis peureuse et pusillanime î
» Dans les visites que mes enfans avaient faites , et par les discours c[ue ma fille entendait et recueillait , elle avait deviné que son père était prisonnier. Nous avouâmes ce qu'il n'était plus possible de cacher. Et le motif, demandait Hortense? Son frère, moins timide qu'à l'ordinaire , voulait aussi connaître la raison de cette rigueur. 11 eût été bien difficile de les satisfaire. Etrange abus de la force; coupable et méprisable excès de l'arbitraire, qu'un enfant peut dénoncer, que tout le monde devrait avoii- le droit de punir, et dont on n'ose même se plaindre !
» Oh ! quand nous le pourrons , nous punirons tes dénonciateurs, s'écriait Hortense. — Taisezvous, ma fille, lui dit son père, si l'on vous entendait parler ainsi , je serais perdu , vous le seriez vous-même, aussi bien que votre mère ; et nous n'aurions pas la consolation de l'être tout-à-fait injustement. — Ne nous avez-vous pas dit souvent , remarcpia Eugène, qu'il était permis de résister à l'oppression? — Je vous le répète encore, répondit mon é])OU\, mais la prudence
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doit accompagner la force ; et qui veut vaincre Ja tyrannie , doit bien se garder de l'avertir.
)) Peu à peu la conversation prit un tour moins sérieux. On oublia le malbem présent , pour se livrer à de doux souvenirs et à des projets. Vous comprenez que dans ces derniers vous étiez pour beaucoup. « Je veux infiniment de bonheur à ma tante , dit en riant Alexandre ; cependant , comme on dit que les Muses ne sont jamais si intéressantes que quand elles sont affligées, je souhaiterais à celle de ma tante quelques jours de captivité: il nous en reviendrait une belle élégie , et la gloire du ' poète, en immortalisant sa prison, le consolerait aisément du chagrin de l'avoir habitée, jj
» Que direz-vous de ce souhait , ma chère tante? Peut-être le jugerez-vous dans vos véritables intérêts ; pour moi, qui aime encore plus votre personne que vos vers, je ne j>ui8 m'empêcher de faire un vœu contraire; et dussiezvous ne jamais joindre votre nom à celui d'Ovide et de madame de la Suze, continuez d'écrire en prose , et demeurez libre , pour être heureuse , en vous livrant au besoin de votre cœur, celui de faire le bien. »