‹ Mémoires sur l'impératrice Joséphine (volume 2)Chapitre 26 sur 65 · AU CITOYEN ALEXANDRE DE TÎEAUHARNAIS · texte numérisé non relu

AU CITOYEN ALEXANDRE DE TÎEAUHARNAIS

Histoire de Tomy. — Livre d'tvangile percé par les poignards. — Madame de Soyecourt , supérieure du cou%'ent des Carmélites. — Admirable conduite de M. de Cheverus, étant évêque de Montauban. — M. le duc de la Force. — Bienfaisance de LL. AA. RR. madame la Dauphine , Madame et mademoiselle d'Orléans. — M. le duc :1e Doudeauville.

(( Nous n'avons point oublié cette malheureuse fille d'auberge des environs de Rouen , laquelle abandonnée par l'amant qui l'avait séduite, devint folle, et s'en allait, chaque jour, redemandant son ingrat aux voyageurs sur la route. Le bon MarsoUier nous fit bien pleurer, il y a quelques années , sur les infortunes de la pauvre délaissée ; et notre aimable Dalayrac les a popularisées dans des chants qu'on

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ïedira toujours. Eh bien , mon ami , il y a dans cette maison un jeune homme qui , mieux que Nina, je crois, pourrait devenir l'intéressant héros d'un drame. C'est un Anglais nommé Tomy.

)) On a souvent à déplorer les fatales suites d'un amour malheureux, qui ôtent à l'infortuné qui l'éprouve le sentiment même de sa \ ive douleur, en le privant de sa raison; mais la reconnaissance est rarement assez profonde , pour amener de pareils résultats. Le malheureux Tomy est un exemple touchant de l'excès de cette affection dont on parle sans cesse, et que Ion sent rarement. Cette histoire me paraît si intéressante que je veux vous la conter. Votre âme l'appréciera ; et en vous occupant quelques momen s des chagrins des autres, vous oublierez les vôtres. P aindre ses semblables , s'attendrir sur leurs maux , est hélas I la seule distraction que l'on puisse avoir dans un temps d'épreuves.

»Uu respectable prêtre de Saint- Sulpice avait pris Tomy en affection , et lui donnait les principes d'une éducation chrétienne. Je dis chrétienne dans toute l'étendue du mot ,

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car le <lii»ne abbé Capdeville , aussi lolérant que pieux , n'avait lait du jeune homme que son élève , et n'avait pas même songé à en faire son prosélyte ; persuadé que la religion , dans une conscience pure, s'insinue doucement par l'exemple , et ne se prescrit point par les maximes. Celles qu'il inculquait à Tomy étaient puisées dans une charité universelle, dont d'ailleurs il était lui-même le touchant modèle.

» Témoin de nombreuses aumônes distribuées avec autant débouté que de discernement, Tomy ne pouvait douter que la première base de !a religion ne dût être la charité; il était de même certain que l'indulgence et la tolérance devaient aussi être ordonnées par ce Dieu , qu'il voyait si bien représente par le respectable abbé. Ce prêtre ne se réservait pour lui que le plus absolu nécessau^e; prodigue pour les autres , il se refusait tout ce qui pouvait presque être regardé comme indispensable , dans un âge aussi avancé que le sien. Le calme et la sérénité de ses ti-aits témoignaient que son cœur avait constamment été tranquille. On n'y remarquait quelque

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nuage que lorsqu'il était dans l' impossibilité de secourir son semblable , ou d'adoucir les remords de la conscience d'un coupable .

» Tomy, doué d'une pénétration prompte, et d'une ardente sensibilité, conçut pour son bienfaiteur un attachement d'autant plus vif, ([u'il n'avait jamais eu rien à aimer ! il avait perdu sa mère avantde pouvoir la connaître, et il n'avait que huit ans lorsque la Providence lui fit rencontrer cet ange prolectem- ; orphelin, délaissé, il avait été recueilli , soigné , instruit par M. Capdeville ; lui obéir lui semblait si doux, qu'il réussissait à tout , il suffisait que son père ( c'est ainsi qu'il le nommait ) lui dît de faire une chose, pour qu'une application soutenue lui fît surmonter toutes les difficultés avec une incroyable promptitude. Cet aimable et bon jeune homme avait pour la musique une aptitude remarquable. Sa voix douce, quoique sans éclat , s'unissait à plusieurs instrumens , et les progrès qu'il faisait chaque jour sur la harpe , permettaient de présager que bientôt il enseignerait aux autres ce qu'il savait si bien lui-même.

» M. Capdeville , ayant une grande inslruc-

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lion , se chargeait de la comniiiniquer aux enfans de plusieurs artistes , qui se faisaient un plaisir de lui témoigner leur gratitude , en enseignant à leur tour l'élève de leur ami; ainsi, sans dépenser ce qu'il croyait devoir aux jiauvres , cet honnne excellent trouvait le moyen de procurer à son cher Tomy les meilleurs maîtres ; et il jouissait avec orgueil, lui, si modeste pour tout ce qui lui était personnel, des succès de l'enfant de son adoption. Hélas ! ce bonheur qu'il éprouvait devait durer bien peu ! ))Les suites du fatal lo août poussèrent dans les prisons presque tous les prêtres qui n'avaient pas fait le serment à la constitution. L'abbé Capdeville , peisuadé que les prêtres doivent obéir aux puissances , ainsi que le prescrit l'Évangile, avait juré , et s'était soumis , sinon de coeur , au moins par devoir , à l'autorité. 11 n'avait do)ic à redouter aucune mesure à cet ésard. Mais diocésain du vénérable archevêque d'Arles , toujours protégé par lui . comment l'aurait-il abandonné dans cet éminent danger r Par suite de ce dévouement , les révolutionnaires de la section , qui n'y avaient vu ou voulu voir que de la complicité, avaient

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prononcé sa réclusion aux Carmes, où, quelques jours après , Tomy avait, à force de démarches, obtenu d'être avec lui dans un temps, où un mot , un regard suflisait pour plonger dans un cachot ; ce pauvre jeune homme se vit refuser la grâce qu'il sollicitait avec ardeur, celle de soigner à son tour le vieillard qui avait soigné son enfance 1

)) Des honunes cruels lui refusèrent quelque temps ce qu'ils appelaient m/î^ faveur , quand ce n'était pas une cruauté. L'un des membres du comité, ayant eu quelques obligations à M. Capdeville, parvint à exaucer les vœux. de Tomy : il fut enfermé avec son bienfaiteur»

» Je veux vous épargner , mon ami , le tableau de l'horrible massacre qui eut heu le 2 septembre, dans cette prison, qui sera à jamais illustrée par la sublime résignation des nombreuses victimes qui y furent immolées. La chapelle ftit particulièrement choisie par les bourreaux comme le Heu du supplice des prêtres (i). Ils semblèrent entraînés le , afin.

(i) D'énormes taches de saiig. imprégnées dans la pierre, se voient encore dans la cliapcnc du convent des

sans doute, que les derniers regards des mottraiis pussent se porter sur celui qui, persécuté corame eux , sut pardonner de même, et les derniers soupirs de ces infortunés furent en quelque sorte desliymnes de gloire: ils imploraient pour leurs assassins lorsque cette horde frénétique entra '. ..

«L'archevêque d'Arles, assis dans un fauteuil, à cause de son grand âge , donnait sa dernière bénédiction à ses compagnons prosternés ; Capdeville, à genoux, récitait d'une voix calme et sonore, les prières des agonisans, auxquelles répondaient en dedans de cet édifice sacré un choeur de martyrs , et au dehors les vociférations et les hurlemens d'une troupe furieuse, prête à s'enivrer de sang !

Carmélites. Un de ces prêtres, l'honneur du sacerdoce, avait, dans une poche de côté, un livre d'Évangiles, qui, pendant quelques instans , le sauva de la mort, mais enfin les assassins immolèrent cette victime que Dieu semblait vouloir sauver.

Ce livre est percé de vingt-deux coups de poignard, et tout couvert de sang. Madame de Soyecourt, respectable supérieure de ce couvent, en est aujourd'hui propriétaire.

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5) Tomj , violemment agité, parcourait la maison dans tous les sens , s'arrêtant pour écouter , pleurant par intervalles , et poussant des cris lugubres. Quelques voisins , qu'une pitié courageuse avaient fait entrer, voulurent le sauver , et favoriser sa fuite ; mais , revenu près de son maître , ou plutôt de son ami , il s'y fixa obstinément et refusa de s'en séparer. Les brigands, ayant enfoncé les portes et brisé des vitraux , pénétrèrent par plusieurs points; et bientôt le pavé de la chapelle et les degrés du sanctuaire furent inondés de sang.

» Capdeville, frappé innnédiatement après son archevêque , tomba à ses pieds, et tendant une main à demi-fracturéeà Tomy, il expira en le regardant. Ce regard était une dernière bénédiction...

» Déjà ce jeune homme , ou plutôt cet enfant , puisqu'il n'a pas seize ans aujoin^riiui , venait de donner des signes non équivoques d'aliénation ; à la chute de son ami „ sa démence paru complète. Le malheureux Capdeville , sép-aré de ses compagnons de martyre , avait la tète appuyée sur une marche supérieure de l'autel , le corps étendu sur les autres ;

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