‹ Mémoires sur l'impératrice Joséphine (volume 2)Chapitre 27 sur 65 · I 36 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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la main gauche sur le cœur , et , comme je l'ai déjà dit , la droite étendue veis sou élève. Le coup qui lui avait donné une mort rapide , n'avait pas effacé l'expression babituelledebienveillance, répandue sur sa dpuce physionomie.

II semblait sourire et sommeiller ; de manière que , je ne sais par quelle subite altération de jugement , Tomy fut convaincu qu'il dormait.

» Aussitôt , comme par un enchantement soudain, toute cette scène de carnage disparut pour lui ; il s'agenouilla près de ce corps sanglant et attendit son réveil. Après trois heures d'attente, et comme le soleil quittait l'horizon, Tomy alla chercher sa harpe , et s'établit auprès des restes de son ami , en jouant des airs mélancoliques , afin de hâter son réveil qu'il ne trouvait pas assez prompt. Cependant le sommeil le gagna lui-même , et les mains charitables qui soustrayèrent aux spoliateurs les corps des martyrs , enlevèrent Tomy , et le portèrent sur son lit. Il y demeura quarantehuit heures dans uu sommeil léthargique, dont pourtant il sortit avec toutes les apparences de la sauté et du bon sens ; mais si l'une lui était conservée, l'autre ne lui fut jamais rendue.

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« Par coiïiniisëration pour sa pieuse démence, on lui a accordé une résidence libre dans cette maison , où il est silencieux , jusqu'à ce que chaque journée ramène la troisième heure du soir. Aussitôt qu'elle sonne, Tomy , qui se promène ordinairenient avec lenteur, court chercher sa harpe , sur laquelle . appuyé contre les débris de l'autel . il joue les airs qui plaisaient à son ami. Sa figure annonce l'espoir; il a l'air d'attendre un mot de celui qu'il chérit toujours , et cette espérance ne cesse qu'à six heures; alors il termine brusquement ; « allons ^

5) pas encore , dit- il mais bientôt il parlera à

» son enfant. » Il s'agenouille , prie avec ferveur, se lève en soupirant , se retire doucement sur la pointe du pied pour ne pas le réveiller ; et tombe dans un complet absorbement jusqu'au lendemain .

» Prisonnière dans cette maison , je n'avais point encore eu occasion de voir ce malheureux jeune homme. Je viens d'apercevoir pour la première fois cette figure , où se peignent tant de douleurs et de vertus. Il me serait impossible aujourd'hui de vous entretenir d'autre chose. Adieu donc. mî>n ami. A dc~

main ; mais plus heureu&c que Tomy , je suis sûre de pouvoir répéter à l'objet de ma sollicitude tout ce qu'il m'inspire de tendre. »

Il est difficile de trouver un prêtre plus parfait que M. Capdevillc , d'après le portrait tracé par Joséphine. Plusieurs ecclésiastiques donnèrent des preuves de vertu aussi remarquables , dans le temps de la révolution , où ils s'exposèrent mille fois à la mort , non-seulement pour sauver la vie de leurs semblables; mais encore pour leur procurer les consolations de la Religion, en exerçant leur saint ministère, malgré tous les dangers qui devaient suivre l'accomplissement de ce devoir sacré.

De nos jours, plusieurs membres du clergé méritent l'admiiation qu'ils clierclient à éviter, en lûcliant de cacher les actions les plus honorables. On pourrait citer une foule de traits qui détruiraient les calomnies auxquelles sont en butte presque tous ceux qui sont dans les ordres. 11 suffira de donner quelques détails sur M. deChéverus, archevêque de Bordeaux, pour prouver que la vraie piété inspire tout ce qu'il y a de plus sublime !

sur. .Tosï:PHi\r.. i or)

M. de Chëvcriis , nommé évêque de Mou tauban , se fit également chérir des catholiques et des protestans qui sont nombreux dans cette ville. Dès qu'il y avait des chagrins à calmer, il oubliait la différence de religion, parvenait à adoucir les peines de ses frères , sans jamais prononcer un mot qui pût faire supposer, que, pour prix de ses services, il eût la moindre idée de les forcer à embrasser une autre croyance. Ce véritable apôtre priait avec ferveur pour la conversion des hérétiques; mais il se contentait de l'attendre sans l'imposer ! ses exemples devaient plus que tout attester de quel côté était la vérité.

Apprenant que le maire de M** , petite ville près de Montauban , était brouillé avec le curé depuis quinze ans, M de Chéverus se rend chez le premier , sans se faire annoncer. Les pauvres qui , chaque jour , recevaient des témoignages de la charité de leur évêque, et qui, plusieurs fois, avaient été admis près de lui , le reconnurent, et se rendirent en foule devant la porte de leur maire , et firent retentir Fair de leurs bénédictions.

Le maire arrive précipitamment au-devant

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du prélat qui se jette à sijn cou , eu lui disant : « S'il est vrai que j'aie fait un peu de bien à «vos administrés, récompensez-m'en donc en 5) vous réconciliant avec le curé. Je ne veux pas » savoir de quel coté sont les torts dans cette af- )) faire ; votre désunion est nuisible aux intérêts » des habitans de cette conunune, et occasionne » une espèce de schisme qui m'afflige. Prouvez- » moi que vous m'aimez , en lui rendant ce " baiser de paix que je vous donne. »

La vénérable figure de l'évêque , ces paroles suppliantes, touchèrent si vivement celui auquel elles s'adressaient, que, sans répondre , il s'arracha des bras de M. de Chéverus, et courut chez le curé; il avoua avec franchise qu'il avait tort , l'engagea à oublier le passé , et le pria de consentir à venir partager le modeste repas offert à monseigneur ; depuis ce temps ces deux hommes vivent dans îa meilleure intelligence, elle bien public est la suite de ce bon accord.

Une affreuse inondation qui désola une partie de la France , ravagea principalement le département dont Montauban est le chef-lieu. Le Tarn, entièrement débordé , couvrait de ses eaux plusieurs villages, tanneries et mou-

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lins. Les cris des malheureux qui périssaient déchiraient le cœur de tousieshabitans, mais le danger d'aller secourir plusieurs chaumières bâties daus de petites îles devaiU la ville, empêchait qui que ce lïit de risquer cette action périlleuse.

M. de Chéverus s'était rendu aux lieux de cet horrible désastre; il aidait à jeter des cordes, à tirer les infortunés qui s'y attachaient , leur faisait respirer ries sels , conseillait ce qu'il fallait faire, mais son âme se brisail de douleur en regardant ces maisons entourées et presque couvertes d'eau, vers lesquelles pei'sonne ne songeait à se diriger. Il offrit des sommes considérables pour déterminer les bateliers à secourir ces familles éplorées, menacées à tout instant d'être englouties; aucun ne voulut se mettre dans une barque , assurant qu'elle serait immédiatement renversée : « Eh bien ! s'écria M. de Chéverus, c'est donc » à moi que la Providence réserve le bonheur » de sauver mes enfans. »

Malgré les supplications et les efforts des assistans , ce saint évêque se jette dans un bateau, il est suivi par M. le duc de La Force,

qui, depuis plusieurs heures, prodiguait aussi les secours les plus efficaces ; plusieurs hommes, entraînés par ces exemples de courage, veulent adronter une mort qu ils redoutaient peu de minutes avant ; partager la gloire d'un tel dévouement, est maintenant le voeu de tous, et l'évéque se voit forcé de refiiser des bras devenus trop nombreux. On essaie encore de le détourner de son projet, mais il persiste, s'arme d'une rame avec toute la viijueur de la jeunesse, et les barques s'éloignent rapidement, aux cris multipliés d'une foule à genoux, priant pour celui qui semble im envoyé de Dieu.

Après des peines incroyables , des dangers qui paraîtraieiït exagérés si je les détaillais ici , on sauva des centaines d'individus qui croyaient leur perte inévitable. Lorsqu'ils furent à terre, M. de Chéverus leur adressa ces paroles touchantes : « Mes chers en fans , je suis bien » heureux d'être entouré comme je le suis » dans ce moment ; je n'ai qu'un regret, celui » de ne pouvoir réparer vos pertes; mais le roi « est bon, il fera ce que je ne puis faire. Eu » attendant ses bienfaits, venez à l'archevêché , » vous y trouverez un asile et du pain. Vos

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» compatriotes , moins à plaindre que vous , » viendront à votre secours , venez. 3)

Pendant plusieurs semaines, l'archevêché servit de refuge à cette population désolée. M. de Chéverus , pour pouvoir nourrir ces pauvres gens, se priva de toute l'aisance dont il jouissait , et se contenta de leur ordinau-e. De nomhreuses aumônes , sollicitées par lui , vinrent adoucir le sort de ces infortunés. M. le duc de La Force écrivit au roi , qui envoya six mille francs, et plus tard d'autres sommes qui calmèrent la plus affi^euse misère.

M. de Chéverus fut nommé à l'archevêché de Bordeaux qu'il refusa d'ahord atin de ne pas quitter Montauban. On conçoit qu'il aimât une ville où il avait fait tant d'heureux ! mais le roi lui ayant écrit qu'il voulait qu'il fût à Bordeaux , afin d'avoir plus de moyens et d'occasions de faire le bien , M. de Chéverus obéit. Les regrets les plus vifs le suivirent; il continue à Bordeaux ce qu'il a fait à Montauban. Que peut- on dire de mieux (i) ?

(1) Appelé dernièrement comme témoin à la Cour d'assises de Saint-Omerj, département du Pas-dc-CalaiSj

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La terrible inondation dont je viens de parler , eut lieu aussi dans le département du Loiret. Des moulins entiers furent entraînés ; cent bateaux chargés , brisèrent leurs câbles à Orléans, et détruisirent par leur passage des habitation •> dans lesquelles périrent un grand nombre de personnes.

J'habitais alors Meung , petite ville sur les bords de la Loire, et je n'oublierai jamais la scène de désolation que présenta le port dont toutes les maisons étaient remplies d'eau. Les fenunes, les enfans, montés sur les toits, imploraient des secours qu'il était dangereux de leur

M. de Chéveriis s'y est rendu, et les journaux ont cité une réponse de lui , qui fait trop apprécier son noble caractère , pour ne pas la pioduire ici.

« L'accusé ayant fait adresser un grand nombre de ■' questions à monseigneur l'archevêque , par l'organe » du président, monseigneur, lui dit ce dernier, c'est » l'accusé qui demande une réponse ù toutes ces ques- » lions, et à ce titre , je dois vous les faire. — M. le » Président, répondit l'Archevêque, il est de mon » devoir d'y répondre : dans la position trop élevée où » je me trouve, je doisl'exemple du respect à la loi ». (Journal des Débats , 26 février 1829.)

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porter , car la Loire ayant iiu courant trèsrapide, on était exposé à chavirer dès qu'on osait entrer dans un bateau. Plusieurs habitans se dévouèrent et portèrent de la nourriture aux malheureux inondés, qui fussent morts de besoin sans le courage de ces braves gens. Une misère excessive fut la déplorable suite de cette inondation.

J'eus l'idée d'écrire aux princesses qui ne refusèrent jamais l'indigence , et je fus assez heureuse pour en obtenir une sonnne , qui calma bien des douleurs. Puisqu'une particulière obscure , comme moi reçut des secours dans un moment où , de tous les points de la France, on en sollicitait delX. A A. RR., on doit se faire une idée de l'étendue de leurs bienfaits. Je doute que nulle part ils aient été plus nécessaires, et reçus avec une plus vive recoiinaissance.

Encouragée par le succès , j'eus , dans une autre occasion, recours aux mêmes bontés, et j'eus lieu de m' applaudir de n'avoir pas craint d'importuner , en implorant pour des malheureux , Madame la Dauphin e , Madame la duchesse de Berry , et Mademoiselle d'Orléans,

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M. le <luc de Doudcaiiville , aIovh ministre de la maison du Roi , m'envoya deux cents francs, qui furent demandés à ma sollicitation, par M. Anatole de Montesquiou , son neveu. Ces sonnnes réunies permirent de rebâtir entièrement la chaumière de deux intéressantes orphelines, complètement détruite par un incendie.

Les ouvriers que je demandai pour la rétablir , refusèrent de recevoir le prix de leurs journées ; ce beau trait doit trouver place dans les mémoires d'une femme.

Puisque j'ai nommé M. le duc de La Force , je ne veux pas finir ce chapitre sans donner quelques détails sur sa noble conduite pendant nos troubles politiques.

Il émigra , espérant approcher et servir son auguste parrain ( Louis XVIII ) . Après avoir combattu avec une brillante valeur dans l'armée de Condé , il rentra en France en 1 800 , où il vécut fort retiré jusqu'en 1 809 , époque à laquelle il fut nommé député du département deTarn-et-Garonne. 11 reprit du service , vovilant partager les dangers et la gloire des campagnes ([ui se préparaient. U se distingua

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aux batailles d'Essling, de Wagram et de la Moscowa. 11 fut blessé à cette dernière , eut deux chevaux tués sous lui, et obtint la croix d'officier de la Légion-d' Honneur.

L'empereur nomma M. le duc de La Force l 'un des officiers du bataillon sacré , lors de la funeste retraite de Moscou. Aimant son pays avec passion , il voulut le servir, nou dans une antichambre, mais sur le champ de bataille : il en fut récompensé par l'estime et l'affection de l'armée.

Nommé, à la restauration, inspecteur général de cavalerie , il rejoignit monseigneur le duc d'Angoulême à Nîmes , dans les cent jours. Etant désigné pour prendre le commandement civil et militaire de plusieurs départemens , des avis lui furent donnés sur la fermentation des esprits à Cahors , décidés à se soustraire à l'autorité royale ; il s'y transporta accompagné seulement de son secrétaire, ayant la cocarde blanche à son chapeau, quoiqu'il sût que le drapeau tricolore eût été arboré pendant la nuit sur tous les monumens de cette ville. Arrivé à la préfecture, ii fut arrêté et traîné aux casernes. Toutes les baïonnettes fu-

rent dirigées sur sa poitrine , décorée de tous ses ordres. Des menaces lui furent adressées par de jeunes soldats qui , se joignant à une populace effi^énée , voulaient le forcer à crier vive l'Empereur !

Son sang-froid le sauva de cet éniinent danger, sans le faire manquer au serment qu'il avait fait à son Roi. D'une voix forte et calme, il s'écria : « Quand vous aurez comme moi » prononcé ce cri, étant blessés sur le champ de » bataille , vous aurez le droit de me dicter des » lois. Jusque-là, conscrits, taisez-vous , et n'as- » sassinez pas lâchement un officier qui se bat- 3) tait pour la France , avant que vous fussiez » au monde. )) A ces mots les baïonnettes se relevèrent, la foule s'écarta, mais une espèce de conseil de guerre fut assemblé; deux heures après M. le duc de La Force fut sur la route de Paris, escorté de brigade en brigade par un officier de gendarmerie , un maréchal-des-logls et quatre gendarmes. Le maréchal Davoust, alors ministre de la guerre, le priva de sa liberté, qu'il ne recouvra qu'à la seconde restauration.

Il s'est toujours fait remarquer à la Charnière

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des Pairs par des opinions sages el modérées. Appelé, en 1820, au conunandenient du département de Tarn-et-Garonne , il s'y est fait chérir par une bienveillance , une impartialité soutenue , une bienfaisance inépuisable , et un dévouement que l'on ne peut assez louer , lors de l'inondation dont j'ai parlé plus haut. Enfin , M. le duc de La Force a su conserver sans tache un nom aussi honoré qu'il est ancien , et dont il pourrait commencer l'illustration , si ses aïeux lui avaient laissé autre chose à faire , rpie de la continuer.

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