‹ Mémoires sur l'impératrice Joséphine (volume 2)Chapitre 28 sur 65 · LETTRE XXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXII

M. DE BEAUHARNAIS A SA FEMMlv

«Votre histoire est bien touchante, ma Ijonne amie , et le petit Tomy fort intéressant. Après avoir lu plus d'une ibis , en mon particulier, votre lettre , j'en ai fait part à la société ; et , comme moi , chacun a loué comme elle le mérite celte victime du plus noble seutinfent, c'est-à-dire , lui a donné des larmes ; toute la France lui en donnerait si elle était connue : et combien elle mérite de l'être! Quel contraste avec les crimes du temps ! mais les époques des grands attentats sont aussi celles des bautes vertus ; pour l'exemple , celle de Tomy ne doit pasdemeurer ignorée. Nous avons ici des talens qui se plairont à la rendre célèbre : l'un se prépare à tracer son image , l'autre lui consacrera des vers; et ce petit monument, offert

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sîdis piëLeiitiou à un public naturellement sensible , commencera peut-être la fortune de l'orphelin.

» Que je serais heureux , pour ma part , si , en y contribuant un peu , je pouvais l'attacher à celle de mon fils ! Eugène porte en son coeur le germe de toutes les vertus; et combien ce germe serait fécondé par l'exemple de celui qui poussa jusqu'à l'excès l'attachement et la reconnaissance ! Ne perdez pas de vue cette idée , ma bonne Joséphine , elle sourira bien à vos inclinations bienfaisantes ; et si jamais elle se réalise , nous aurons remporté , de l'instant le plus cruel de notre vie , le monument le plus rare et le souvenir le plus touchant.

" Mon oppression diminue de jour en jour ; ce n'était qu'un gros rhume fixé sur la poitrine par l'irritation inséparable de ma situation. A la vue du docteur , tout cela se dissipe ; et quand je lis vos lettres , ma chère Joséphine , il me semble que je me porte bien , et presque que je suis heureux!.... Quand nous serons réunis , le bonheur ne sera plus une illusion , et vous serez de mon avis. »

LETTRE XXllI.

A HORTENSE DE lîEAUHARNAIS.

« Je serais bien satisfaite du bon cœur de mon Horlense , si je n'étais pas mécontente de sa mauvaise tête. Quoi , ma fille , c'est sans la permission de ma tante que vous êtes venue à Paris ! que dis-je , c'est contre son gré ! c'est fort mal. Mais c'était pour me voir, direz- Tous : vous savez bien qu'on ne me voit pas sans permission , et que pour l'obtenir il faut du temps et des démarches que la pauvre Victorine est bien lasse de faire. Et puis, vous vous embarquez dans la cariole de M. Darcet , au risque de le gêner et de retarder le transport de ses marchandises ; tout cela n'est guère sensé. Mon enfant , il ne suffit pas de faire le

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bien , il faut encore le bien faire ; et à votre âge , la première vertu , c'est la confiance et la docilité pour ses parens. Je suis donc obligée de vous dire que je préfère le tranquille attachement de votre frère à votre empressement déplacé. Cela n'empêche pas que je ne vous embrasse , mais moins tendrement , je crois , que je ne le ferai quand j'aurai appris votre retour à Fontainebleau. »

!5i MÉMOIRES

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LETTRE XXIY.

MADAME DE BEAillARXAlS A SO?f MAIU.

Espérances des piisonniers.— Madame de Can... à la Salpctiièrc. — Elle devient folle. — Madame la duchesse de M... et W. de B... privés de la raison en i8i5. — Madame de C... — M. 0ns... (Georges}.

« Oui pour cette fols, mon ami, vous prendrez de mes almanachs ! le troisième et le quatrième cahier du Vieux Cordelier ont commencé à vous persuader; mais que direz vous de celui-ci ? Je m'empresse de vous l'envoyer : on se l'arrache , on le divise pour le lire par morceaux; on pleure en le lisant, on s'embrasse après l'avoir lu; la moitié de nos détenus ont connnandé des fêtes, des parties de campagne , des ameublemens nouveaux. Hier , Madame de S*** a fait venir un maquignon,

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avec lequel elle a conclu le reuouveilemenl de son ëcuiMC. De son côté, le vieux du Merbion, avec lequel vous vous rappelez d'avoir chassé au Raincy , fait venir d'Ecosse six couples de furets coninie on n'en vi i jamais. Enfin , les fournisseurs de toutes espèces sont retenus pour le mois; et quand nous sortirons, je ne sais si nous t] ouverons un morceau de pain. La mère deNévil partage nos espérances et notre joie ; et vous , mon cher Alexandre , vous ne les détruirez pas par une prévoyance cruelle , une défiance mal fondée , et tous les sinistres pressentimens qu'inspirent trop d'expérience , le souvenir d'une famille et l'aspect des verroux.

» Au revoir , mou ami , je ne vous embrasse pas aujourd hui sur un froid papier, parce que je me réserve de vous prodiguer bientôt des baisers plus réels.

» P. S. J'écris à ma tante pour lui faire part de l'heureuse nouvelle. J'écris aussi à mes enfans , et j'annonce à mon Eugène un camarade digne de lui : Tomy consent à demeurer avec nous, mais il y met une condition expresse , c'est que : le i de chaque mois , à trois heures de

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l'après-iiiidi , il viendra , par les aecords de sa harpe, charmer les songes de son ami endormi ! pour tout le temps de la révolution. Pauvre Tomy ! qui ne s'attendrirait à un délire si touchant ? »

La révolution prit une tournure toute différente de celle que prévoyait madame de Beauharnais ; les suites de la terreur ayant privé la noblesse de toute espèce de ressource , il est probable que le projet bienfaisant de madame de Beauharnais , de prendre avec elle l'infortuné Tomy , ne fut point réalisé ; je ne lui ai du moins jamais entendu dire rien de relatif à ce jeune homme que son aliénation aura sans doute conduit au tombeau , lorsque , livré à lui-même , il n'aura eu , ni protecteurs , ni consolations !

Dans ces temps de désastres , un grand nombre de personnes furent attaquées de cette cruelle maladie , à laquelle la mort est préférable. Madame de Can... aussi bonne que pieuse, fut mise à la Salpêtrière. Elle eut un si affreux chagrin d'être séparée de son mari , qui venait d'émigrer , et de ses deux fils en bas âge , qu'elle devint folle. Je l'ai vue souvent

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depuis; elle avait de fréqucns accès , pendant lesquels elle ne parlait que des malheureux prisonniers qu'elle voulait soulager. Sa belle Ame se montrait à découvert dans ces cruels momens, elle semblait oublier complètement qu'elle avait éprouvé les souffrances qu'elle désirait alléger. Jamais un mot ne lui était personnel ; elle ne s'occupait que de ses compagnons d'infortunes. Ces accès passés, elle conservait une tristesse profonde; mais sa douceur ne se démentait point. J'ai appris avec un vrai plaisir que cette excellente femme , à laquelle je suis alliée, était totalement guérie, grâce aux soins les plus assidus de son époux. Son retour à la raison doit être un bonheur pour les indigens , qui n'éprouveront plus de lacune dans les bienfaits qu elle se plaisait à répandre sur eux.

En 1 8 1 5 , la charmante duchesse de M. . . citée comme un modèle de grâce , d'esprit et d'élégance, perdit la raison en apprenant le débarquement de Napoléon , qu'elle supposait devoir persécuter sa mère , pour laquelle elle avait le plus tendre attachement , et dont les opinions royalistes étaient fort prononcées.

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M. de B... jeuMO oOicier Corse d'une grande espérance , devait à l'empereur son avanceinent militaire. Il eut un tel chagrin de ne pouvoir le suivre à Ste. -Hélène , comme il le désirait , qu'il devint fou furieux. Il est mort à Cliarenton peu de temps après , regretté de tous ceux qui le connaissaient.

Lorsque je suis entrée dans le monde , une jeune personne, remarquable par les agrémens de sa figure , son esprit et ses talens, fut forcée par ses parens de renoncer à un mariage arrêté pour elle , et qui lui convenait sous tous les rapports, et elle fut obligée d'en contracter un autre avec un homme estimable , mais qui ne lui plaisait point. Peu de temps après la célébration , M. de C... devint aveugle, et sa femme , désespérée de ce dernier malheur , perdit la raison qu'elle n'a pas recouvrée depuis , malgré les efforts de nos plus célèbres médecins, et h s soins d'une famille , se repentant trop tard d'avoir changé de projets.

On conçoit parfaitement le désespoir de cette jeune personne , lorsque l'on sait que M. Georges 0ns , connu par sou admirable talent , sa bonté , son agréable figure , était

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l'ohjcf. de cette passion malheureuse , quoiqu'elle Tilt, dit-ou , partagée. M. Ons... a depuis épousé une personne charmante , mademoiselle de Font —

Le nombre des aliénés est, dit-on, infiniment plus considérable qu'avant la l'évolution. Doiton s'en étonner , lorsqu'en peu d'années, tant d'événemens ont froissé les intérêts, blessé les afTections les plus chères? Que l'on joigne à ces causes les fatigues des guerres , de graves blessures à la tête , et l'on sera surpris quil n'y ait pas encore plus de ces funestes accidens à déplorer.

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