MADAME DE BKAIHAR^AIS A SE« ENFANS
Monsieur de Gallifet.
« La main qui vous remettra ceci est fidèle et sûre : c'est celle d'une amie qui a éprouvé et partagé mes douleurs. Je ne sais par quel hasard on l'épargna jusqu'ici : j'appelle ce hasard une bonne fortune ; elle le nomme une calamité. « N'est- il pas honteux de vivre, me disait-elle hier, quand tous les gens de bien ont l'honneur de mourir ?n Puisse le ciel , pour le prix de son courage, lui refuser ce fatal honneur ! *
» Quant à moi , je suis digne de le recevoir, et je m'y prépare. Pourquoi la maladie m'a-
t-elle épargnée ? Mais , dois-jc en murmurer ? Epouse , ne dois-je pas suivre le sort de mon époux ; en est il de plus glorieux aujourd'hui que l'écliafaud ? c'est presque uu brevet d'immortalité que l'on achète par une mort prompte et douce !
)) Mes enfans, votre père y est mort, et votre mère y va mourir. Mais puisqu'avant ce moment suprême, les bourreaux me laissent quelques instans , je veux les employer à m'entretenir avec vous. Socrate, condamné, philosopha avec ses disciples : une mère , prête à l'être , peut causer avec ses enfans.
» Mon dernier soupir sera de tendresse , et je veux que mes dernières paroles soient une leçon. Il fut un temps où je vous en donnais de plus douces. Mais celle-ci, pour être donnée dans un moment sévère , n'en sera que plus utile. J'ai la faiblesse de l'arroser de mes larmes ; bientôt j'aurai le courage de la sceller de mon sang.
» Personne jusqu'ici ne Rit plus heureuse ; si c'est à mon union avec votre père que j'ai dû ma félicité , j'ose ci oire et dire que c'est à mon
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caractère que j'ai dû cette union (i). Tant d'obstacles s'y opposaient ! sans efforts d'esprit, j'ai su les aplanir. Ainsi , je puisai dans mon cœur les moyens de gagner l'affection des parens de mon mari; la patience , la douceur, finissent toujours par obtenir la bienveillance des autres. Vous possédez aussi , mes enfans , les avantages naturels qui coûtent si peu et qui valent tant; mais il faut savoir les employer, et c'est ce que je me plais encore à vous enseigner par mon exemple.
» En vous rappelant où je suis née , vous jugerez combien , dès mes premières années , ils me furent utiles : c'est sous-enteudre combien ils le furent aux autres.
(i) Joséphine ne pouvait entretenir ses enfans des torts d'un père qui venait de leur être enlevé d'une manière si tragique ; cette mort cruelle avait peut-être fait oublier tout ce qui avait désuni deux époux que le malheur avait surapprocbcr. Dans le cœur d'une femme il ne reste plus de haine, dès que la pitié y trouve place; l'amour - propre de madame de Beauharnais, flattée des succès de M. de Beauharnais à l'assemblée constituante, lui avaitd'ailleurs rendu toute sa tendresse, et ses souffrances lui firent tout pardonner.
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» La [)reniière époque de ma vie , passée à la Martinique , m'offrait le spectacle singulier de l'esclavage, qui ne devient si affreux que par celui du despotisme qui le domine. Représentez-vous sept à huit cents misérables, auxquels la nature donna un teint d'ébène , et de la laine pour cheveux , et cpie la cupidité , devenue féroce par les dangers qu'elle court à se satisfaii'e , arrache à leur patrie , pour les transplanter sur un sol étranger. Là, désunis comme famille , mais assemblés en ateliers , ou groupés en travailleurs , ils offrent à un soleil brûlant leurs membres pressés dans des liens de fer. sous le rotin d'un commandeur ; ils fouillent une terre que leur sueur , que leur sang même ne i'ertilise pas pour eux. C'est pour enrichir des maîtres barbares que ces infortunés furent retranchés de la loi commune du genre humain ;. c'est pour assouvir l'avarice américaine qu'ils végètent nus, sans asile, sans propriétés , sans
honneur, sans liberté! c'est pour éveiller
les voluptés de l'Europe , qu'ils sont dès l'enfance , pour la vie , et sans espoir , condamnés à ces supplices. Cependant les tyrans dont ils sont les esclaves, ou pour mieux dire les bêtes
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fie somme , se gorgent de richesses , s'enivrent de jouissances , sont rassasiés de plaisirs. Fiers d'une couleur qui n'est qu'un hasard de la nature , orgueilleux de quelques connaissances qui pourtant les tiennent à plus de distance des Européens instruits , que les noirs n'en conservent relativement à eux, non-seulement ils oublient qu'ils sont chrétiens, mais encore qu'ils sont hommes. Et pour comble de cruauté , ils érigent en droits leur conduite impie , et justifient par des sophlsmes d'inquisiteurs un régime de cannibales.
» Tel était , à l'époque de mon enfance , le tableau général de la colonie : celui que présentait notre habitation en différait beaucoup. C'était encore des mai ires et des esclaves , mais les uns se montraient sans dureté . et les autres, pleins de zèle , vivaient sans douleurs. A la liberté près , les noirs partageaient tous les avantages de la société et quelques- uns les plaisirs de la vie. L'amour ne leur était pas interdit, et des mariaL;,e8 assortis récompensaient leur longue tendresse. Loin de leur patrie , ils voyaient croître leur famille et se développer leurs alliances. Et lorsqu'au son du tambourin
ils exéculaient , sous des berceaux de palmiers, leurs danses nationales , ils pleuraient de joie , et croyaient avoir retrouvé leur pays (i).
» Je n'étais point étrangère à leurs jeux, parce que je n'étais ni insensible à leurs peines , ni indifférente à leurs travaux.
»Je vivais sur l'habitation de notre tante Renaudin, cette excellente femme, cette bonne parente , cette âme parfaite , dont nous avons
(i) Malgré les déclamations continuelles sur la barbarie des colons , il est certain que beaucoup d'entre eux étaient -adorés de leurs nègres, dont ils reçurent des marques d'un dévouement sans borne, à l'époque borrible des massacres. Plusieurs propriétaires des îles étaient cités comme des modèles d'humanité et de bienfaisance. Heure ua; comiîie un nègre de Gallifet , était un proverbe parmi les esclaves ; M. de Gallifet possédant une fortune immense, se faisait bénir par la douceur qui s'exerçait dans ses habitations, les nègres y étaient bien nourris, recevaient quelque argent, lorsqu'ils remplissaient bien leurs devoirs; et au bout d'un certain nombre d'années devenaient possesseurs d'un coin de terre qu'ils cultivaient ei leur profit. Lorsqu'ils étaient malades, les soins les plus grands leur étaient prodigués. Cet exemple fut suivi par plusieurs colons, qui firent bénir leur mémoire.
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si motivent parlé, et qui mourrait aujourd'hui de douleur, en voyant sa nièce immolée; comme elle a si long-temps gémi de regrets , quand sa prévoyance nous sépara.
» Je dis sa prévoyance, et ce n'était peutêtre alors que sa tendresse. Diverses circonstP'~<:es avaient amené à la Martinique un jeune G ;ier plein de grâces et de mérite : je puis le louer avec transport , c'était votre père qui , après avoir fait de moi une heureuse épouse , devait me rendre à la fois la mère la plus glorieuse et la plus infortunée.
» Le mari de madame Renaudiu avait réuni à la gestion de ses propriétés , celle des domaines dont MM. de Beauharnais venaient d'hériter : rien ne lui paraissait mieux assorti que notre union , puisque celle projetée avec votre oncle par nos deux familles , n'avait pas eu l'approbation de celui-ci , qui avait fait un autre chois;^
» Je veux ici consigner la reconnaissance que je dois à mon excellent beau-frère , qui m'a, dans plusieurs circonstances, donné des preuves d'une amitié sincère ," quoiqu'il fût d'une opinion absolument différente de celle de votre
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père, qui embrassa les idées nouvelles avec toute l'exaltation d'une imagination très-vive. Il croyait de bonne foi conquérir la liberté , en obtenant quelques concessions du Roi , qu'il vénérait et aimait. On perdit tout , et Ton n'obtint que l' anarchie. Qui arrêtera ce torrent ? Ob ! Dieu , si tu n'envoies une main puissante qui le réprime et qui l'enchaîne , c'est fait de nous?
» Pour moi , mes enfans , qui vais mourir , comme votre père , victime des fureurs qu'il a toujours combattu , et qui l'ont immolé , je quitte la vie sans haine contre la France , et ses bourreaux , que je méprise ; pénétrée de compassion pour les malheurs de mon pays. Honorez ma mémoire , en partageant mes sentimens. Je vous laisse pour héritage la gloire de votre père , le nom de votre mère , dont quelques infortunés se souviendront ; notre amour, nos regrets , et notre bénédiction. »
Madame de Beauharnais sortit de prison , et reprit ses enfans avec elle. N'étant point en France alors, je ne sais aucun détail relatif à sa mise en liberté ; ne voulant rendre compte
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que de ce que j'ai vu , ou appris d'une manière positive , je n'essaierai pas de parler sur un sujet trop historique pour risquer de l'offrir au public d'une manière inexacte ; ce qui ne manquerait pas d'arriver , si je voulais consulter plusieurs personnes. Je pense que madame de Beauharnais fut libre au neuf thermidor ainsi que le plus grand nombre des victimes de la révolution, qui languissaien". encore dans des prisons.
Voici quelques leftres postérieures à cette époque , qui m'ont été remises par une personne étrangère au dépôt annoncé au commencement de ce volume. Je n'ai pas vu non plus les originaux , mais j'ai des raisons de ne pas suspecter la bonne foi de celui qui a bien voulu me mettre à même de les publier.