‹ Mémoires sur l'impératrice Joséphine (volume 2)Chapitre 34 sur 65 · LETTRE XXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXIX

A MADAMK FANNV DE HEAUIIARNAIS.

Trait d'amour filial d'Eugène de Beauhamais,

« Il faut, ma bonne tante, que je vous raconte un trait charmant de notre Eugène. Aujourd'hui sept thermidor, anniversaire d'un jour trop déplorable , je l'ai fait venir ; et lui montrant le portrait gravé de son malheureux père ; Voilà , mon iils, lui ai-je dit, ce que vous valent six mois de bonnes études et de sage conduite. Ce portrait est à vous : portez-le dans votre chambre, et regardez-le souvent. Surtout que celui dont il offre les traits vous serve sans cesse de modèle ; c'était le ]>lus aimable , le

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plus aimant des hommes; il eût été le meilleur des pères.

» Eugène ne disait mot , il avait les yeux baissés , le teint enflammé , et son agitation douloureuse était visible. En recevant le portrait, il le couvrit de larmes et de baisers; bientôt les miennes coulèrent abondamment , et mon fils et moi , tendrement embrassés , présentèrent à l'ombre d'Alexandre un tableau qui la satisfit.

» Ce soir , tous mes amis retirés , hormis Cubière et Saint-*** , je vois mon fils arriver, suivi de six de ses jeunes amis , tous décorés du portrait d'Alexandre, suspendu à leur cou par un ruban noir et blanc. Tu vois , me dit Eugène, le fondateur d'un nouvel ordre de chevalerie ; en voilà le héros , dit-il , en indiquant le portrait de son père , et en voici les premiers membres , ajouta-t-il , en montrant ses jeunes amis : cet ordre s'appelle l'ordre de l'amour filial, et si tu veux en voir la première inauguration , passe avec ces Messieurs dans le petit salon.

"Jugez, ma bonne tante, si j'étais émue! Nous suivons Eugène. Le petit salon , drapé

avec lin goût , où je reconnus la main de Victorine , était décoré d'une longue guirlande de lierre , de roses et de lauriers. Des inscriptions , tirées des discours imprimés ou des paroles remarquables de M. de Beauharnais, remplissaient des intervalles, au-dessus desquels brillaient des girandoles chargées de bougies. Cette décoration héroïque et simple servait de cadre à une espèce d'autel, où, au milieu de gerbes de fleurs et de flambeaux , s'élevait le portrait en pied de mon époux infortuné. Trois couronnes , dont une de roses blanches et rouges , la seconde , de laurier , et la dernière de cyprès , étaient suspendues au cadre , devant lequel brûlaient deux cassolettes de parfums. Six autres camarades de mon fils , rangés autour de l'autel, gardaient un silence respectueux. A notre aspect , la plupart armés d'une épée , la tirèrent avec transport , et firent , entre les mains de mon fils , le serment d'aimer leurs parens , de se secourir entre eux, et de défendre leur patrie. A ce mot sacré , mon fils , déployant et agitant un petit drapeau , en ombragea la tête de son père. Nous nous embrassâmes tous avec un mélange de

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soiirires et de larmes , et le plus aimable désordre succéda au cérémonial de l'inauguration.

» Ah ! ma bonne tante, si quelque chose pouvait me consoler de ma perte irréparable , ne serait-ce pas mes enfans , qui , en me la faisant sentir si vivement , m'en dédommagent par tant de qualités et de charmes? Combien j'ai regretté que mon Hortense fût absente ! mais elle est avec vous : elle lira ma lettre ; elle pleurera de joie , en y reconnaissant ses propres affections , et en doublera la jouissance , en accourant les confondre avec celles de son frère , qui , j'en suis bien certaine , se souviendra toujours du courage , de la fermeté de son père ; et voudra se rendre digne du nom qu'il porte , en perpétuant les actions brillantes qui illustrent un guerrier , et celles qui honorent le citoyen paisible. Le coeur de mon Eugène renferme tout ce qui est bon et grand.

)) Vous m'aiderez dans la tâche qui m'est imposée , ma tante ; puis-je donc conserver le moindre doute sur la fin de l'éducation de mes enfans ? Je ne saurais me plaindre de ce que j'ai perdu . en pensant à vous et à eux ! »

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