‹ Mémoires sur l'impératrice Joséphine (volume 2)Chapitre 35 sur 65 · MADAME DE BEAUHARNAIS A MADAME · texte numérisé non relu

MADAME DE BEAUHARNAIS A MADAME

Elle hésite à épouser le général Bonaparte. — Mesdames V*" et D*'*, maîtresses de Napoléon.

a On veut que je me remarie , ma chère amie ! tous mes amis me le coDseillent , ma tante me l'ordoune presque , et mes enfans m'en prient ! pourquoi n'êtes-vous pas ici pour me donner vos avis dans cette importante circonstance ; pour me persuader que je ne puis refuser cette union qui doit faire cesser la gêne de ma position actuelle ? Votre amitié dont j'ai déjà eu tant à me louer , vous rendrait clairvoyante pour mes intérêts ; et je me déciderais sans balancer dès que vous auriez parlé.

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)) Vous avez vu chez moi le général Bonaparte; eh bien , c'est lui qui veut servir de père aux orphelins d'Alexandre de Beauharnais , d'époux à sa veuve !

» L'aimez-vous , allez-vous me demander ? — Mais... non, — Vous avez donc pour lui de l'éloignement ? — Non ; mais je me trouve dans un état de tiédeur qui me déplait , et que les dévots trouvent plus fâcheux que tout en fait de religion; l'amour étant une espèce de culte, il faudrait aussi avec lui se trouver toute différente de ce que je suis; et voilà pourquoi je voudrais vos conseils , qui fixeraient les irrésolutions perpétuelles de mon caractère faible. Prendre un parti a toujours paru fatigant à ma créole nonchalance , qui trouve infiniment plus commode de suivre la volonté des autres.

» J'admire le courage du général, l'étendue de ses connaissances en toutes choses dont il parle également bien; la vivacité de son esprit, quilui fait comprendre la pensée des autres , presque avant qu'elle ait été exprimée ; mais je suis effrayée, jel'avoue, de l'empire (pi'ilsemble vouloir exercer sur tout ce qui l'entoure. Sou regard

scrutateur a quelque cliose de singulier qui ne s'explique pas , mais qui impose miême à nos directeurs; jugez s'il doit intimider une femme! Enfin , ce qui devrait me plaire, la force d'une passion , dont il parle avec une énergie qui ne permet pas de douter de sa sincérité , est précisément ce qui arrête le consentement que je suis souvent prête à donner.

«Ayant passé la première jeunesse, puis-je espérer de conserver long-temps cette tendresse violente, qui chez le général ressemble à un accès de délire? si lorsque nous serons unis il cessait de m'aimer , ne me reprochera-t-il pas ce qu'il aura fait pour moi : ne regrettera-t-il pas un mariage plus brillant qu'il aurait pu contracter? que répondrai-je alors? que ferai- je ? je pleurerai. La belle ressource ! vous écriez- vous. Mon Dieu , je sais que cela ne sert à rien ; mais dans tous les temps , c'est la seule ressource que j'aie trouvée lorsque l'on blessait mon pauvre coeur, si aisé à froisser. Ecrivez-moi promptement et ne craignez pas de me gronder, si vous trouvez que j'ai tort. Vous savez que venant de vous tout est bien reçu.

» Barras assure que si j'épouse le général , il

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lui fera obtenir le commandement en chef de l'armée d'Italie. Hier, Bonaparte en me parlant de cette faveur qui fait déjà murmurer ses fières d'armes , quoiqu'elle ne soit pas encore accordée : « Croient-Us donc, me disait-il, que j'aie besoin de protection pour parvenir. Ils seront tous trop keurcux un jour ^ que je veuille bien leur accorder la mienne. Mon epée est à mon côté, et avec elle j'irai loin, j)

« Que dites-vous de cette certitude de réussir ? n'est- elle pas une preuve d'une confiance provenant d'un amour -propre excessif? un général de brigade , protéger les chefs du gouvernement ! cela est en effet fort probable. Je ne sais , mais quelquefois cette assurance ridicule me gagne au point de me faire croire possible tout ce que cet homme singulier se mettrait dans la tête de faire ; et avec son imagination , qui peut calculer ce qu'il entreprendrait ?

» Nous vous regrettons tous ici , et nous ne nous consolons de votre absence prolongée qu'en parlant de vous à tout instant , et en cherchant à vous suivre pas à pas dans le beau pays que vous parcourez. Si j'étais sûre de

VOUS trouver en Italie , je me marierais demain ^ à condition de suivre le général ; mais nous nous croiserions peut être en route; ainsi je trouve plus prudent d'attendre votre réponse avant de me déterminer. Hâtez-la; et votre retour encore davantage.

« Madame Tallien me charge de vous dire qu'elle vous aime tendrement. Elle est toujours belle et bonne ; n'employant son immense crédit qu'à obtenir des grâces pour les malheureux qui s'adressent à elle ; et ajoutant à ce qu'elle accorde un air de satisfaction qui lui donne l'air d'être l'obligée. Son amitié pour moi est ingénieuse et tendre ; je vous assure que celle que j'ai pour elle ressemble à ce que j'éprouve pour vous. C'est vous donner l'idée de l'affection que je lui porte.

» Hortense devient de plus en plus aimable ; sa charmante taille se développe, et si je voulais j'aurais une belle occasion de faire de fâcheuses réflexions sur ce maudit temps , qui n'embellit les unes qu'aux dépens des autres ! Heureusement j'ai bien d'autre chose en tête vraiment , et je glisse sur les idées noires , pour ne m'occuper que d'un avenir qui pro-

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met d'être heureux , puisque nous serons bientôt réunies pour ne plus nous quitter. Sans ce mariage , qui me tracasse , je serais fort gaie , en dépit de tout ; mais tant qu'il sera à faire je me tourmenterai ; une fois conclu , advienne que pourra, je me résignerai. Je me suis fait l'babitude de souffrir , et si j'étais destinée à de nouveaux chagrins , je crois que je les supporterais , pourvu que mes enfans , ma tante et vous me restassiez.

"Nous sommes convenus de supprimer les fins de lettre, adieu donc, mon amie. »

Madame de Beauharnais hésita en effet fort long- temps avant d'épouser celui qui devait l'élever si haut. Son premier mariage n'ayant pas été heureux , elle craignait de s'engager de nouveau. Elle nous a dit souvent qu'elle était effrayée de quelques phrases qui échappaient à Bonaparte, et qui prouvaient une ambition qu'elle ne pensait pas devoir être satisfaite. Sa famille, ses amis la décidèrent enfin; et elle devint la femme de l'homme qui , plus tard ,

soumit l'Europe , avec cette épée qu'il devinait devoir être toujours trioniphantc.

Joséphine n'eut pas d'abord pour lui la tendresse qu'elle lui porla ensuite. Donner un protecteur à sa fille , un guide à son fils , furent les seules raisons qui la portèrent à céder aux vœux de tout ce qui s'intéressait à elle.

On a publié des lettres de Napoléon à sa femme, qui prouvent combien il en était amoureux, et à quel point il était peu satisfait de ses sentimeus, qu'il ne trouvait pas assez passionnés. Il porta la jalousie au dernier degré ; sa défiance se manifestait en toute occasion , et n'était pas relative à un seul homme , mais s'étendait à tous ceux qui allaient chez madame Bonaparte. Elle fiit peu à peu obligée , pour avoir le repos dans son intérieur , de fermer sa porte à tous ses anciens amis , dont la société faisait ombrage à son époux. Elle supporta les soupçons injustes , les scènes les plus violentes avec une patience et une douceur qui lui valurent l'attachement le plus vrai, et le plus durable, de celui qui ne renonça à elle qu'après avoir long-temps combattu les conseils de ses

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tninistres et de ses pareus réunis , qui brûlaient de lui voir con trader une union avec quelque famille souveraine ; comme si quelque chose avait pu élever davantage l'homme extraordinaire qui avait asservi toutes les têtes couronnées , dont il briguait maintenant l'alliance !

Ce fut avec les regrets les plus vifs , les plus déchirans qu'il consentit enfin à ce divorce , qui fut réellement le premier de ses malheurs. J'ai dit quelles relations il conserva avec cette personne parfaite , qui ne regretta le trône que lorsqu'il y eut quelque danger à le partager.

L'Impératrice nous a répété souvent, dans les conversations familières de Navarre , que l'Empereur était sans contredit l'homme le plus séduisant, lorsqu'il voulait se donner la peine de chercher à plaire à un sexe qu'il aimait, mais dont il avait généralement une opinion peu favorable. 11 eut de nombreuses aventures , qui le confirmèrent dans sa manière de juger les femmes. Il confiait toutes ses infidélités à Joséphine , qui recevait ses confidences avec toute l'indulgence d'une amie , quoiqu'elle en eût souvent un grand chagrin. Par cette con-

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diiite , elle ramenait toujours celui qu'elle chérissait , et qui ne cessait de lui répéter que rien ne valait Joséphine , quoiqu à tout instant il lui prouvât qu'il ne pensait pas toujours ainsi.

Rien n'était comparable aux petits soins dont il entourait l'Impératrice, lorsque sa tête calmée le faisait repentir de s'en être éloigné. Elle fut constamment malheureuse par lui, et consolée presque aussi vite qu'affligée , car ses fantaisies étaient aussi passagères que violentes.

L'Impératrice croyait qu'il n'avait jamais aimé véritablement qu'elle, madame V***(i) et madame D*** , toutes dignes d'un amour sincère, par un caractère aimable et un attachement sans bornes pour lui.

Au reste , il ne blessa jamais les convenances eu affichant des moeurs dépravées, et en avouan t publiquement des liaisons adultères ; on pouvait les deviner quelquefois à l'insolence des favorites , à l'espèce de publicité qu'elles cherchaient

(i) Après avoir épousé im général elle est morte en couches.

Madame D*** vit encore, et n'a pas cessé, dit-on, d'être jolie.

à donner à ce qu'elles auraient dû cacher ; mais jamais aux manières de Napoléon , car il était poli , respectueux avec elles , et ne disait pas un mot qui pût les compromettre. Celles qui furent signalées comme ses maîtresses l'ont donc été par leur volonté seule et la fortune plus ou moins prompte de leurs maris , assez vils pour accepter des places brillantes ou lucratives , en vendant leur honneur et leur bonheur domestique.

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