LETTRE XXXI
MADAME BONAPARTE AU GÉNÉr.AL BONAPARTE.
Soupçons de Napoléon. — Junot (duc d'Abrantès). — La duchesse d'Abrantès. — Sa magnificence. — Le duc de Raguse. — Changement de fortune de la duchesse d'Abrantès. — Sa 611e, sœur grise.
« Est-ce bien vous , mon ami , qui avez écrit la lettre que je viens de recevoir ? A peine pois-je le croire , en la comparant à celles qui sont là (levant moi , et auxquelles votre amour a su prêter tant de charmes ! Mes yeux ne peuvent douter que ces pages qui me déchirent le cœur, ne soient bien de vous; mais mon âme se refuse à imaginer que la vôtre ait pu tracer ces lignes , qui devaient faire succéder à la joie si vive que j'éprouve en recevant de vos
nouvelles, le chagrin mortel d'avoir, pour la première fois , à lire les expressions d'une colère qui m'afflige surtout parce qu'elle doit vous avoir fait un mal affreux.
» J'ignore totalement ce que j'ai pu faire pour avoir un ennemi acharné à détruire mon repos , en troublant le vôtre ; mais il est certain qu'il faut un motif bien grave , pour engager quelqu'un à renouveler sans cesse auprès de vous des calomnies contre moi , qui aient assez de vraisemblance pour être accueillies une minute, par l'homme qui m'a jusqu'ici jugée diiiue de tout son attachement et de sa confiance. Ces deux sentimens sont nécessaires à mon bonheur , et s'ils devaient sitôt m'être refusés, pourquoi fallait-il m'en faire connaître toute la douceur? 11 eût été plus heureux pour moi de vous être restée étrangère.
» Lorsque je vous connus, abîmée des douleurs qui m'avaient accablée , je croyais ne pouvoir plus éprouver rien qui pût ressembler à l'amour. Les scènes sanglantes dont j'avais été le témoin et la victime , me poursuivaient en tous lieux ; voilà pourquoi je ne craignais pas de me rencontrer souvent avec vous, ima-
ginant peu d'ailleurs cjuc je pusse un seul instant fixer votre choix.
» Comme tout le monde, j'admirais votre esprit , vos talens ; mieux que personne je devinais votre gloire future ; mais enfin j'étais tranquille, et ne vous aimais que pour les services que vous rendiez à ma patrie. 11 fallait me laisser livrée à cette admiratioii , et ne pas chercher à la rendre passionnée , en vous servant près de moi des moyens de plaire , que vous possédez mieux que qui que ce soit au monde, si peu de temps après avoir uni votre destinée à la mienne , vous deviez regretter la félicité dont vous me faisiez jouir.
» Croyez-vous maintenant qu'il me soit possible d'oublier vos soins , votre amour ? Pensez-vous que je puisse devenir indifférente pour celui qui embellit mon existence par tout ce que la passion a de plus enivrant ? Pourrais-je jamais effacer de ma mémoire vos bontés pour Hortense ; les conseils et les exemples que vous donnez à Eugène ? Si cela vous paraît impossible, comment pouvez -vous me soupçonner de m'occupcr un seul instant de ce qui vous est étranger f
SLR JOSÉPHINE. 2O9
0) Oh I mon ami, au lieu de prêter l'oreille aux imposteurs qui , par un motif que je ne m'explique pas , cherchent à détourner notre bonheur, que ne leur imposez -vous silence en leur racontant vos bienfaits pour une femme, dont le caractère n'a jamais été soupçonné d'ingratitude ? En leur détaillant ce que vous avez fait pour mes eufans , les calomniateurs se tairaient , puisqu'ils sauraient que c'est d'abord comme mère que je me suis attachée à vous. Depuis cette époque , si chère à mon souvenir, votre conduite , admirée de l'Europe entière , n'a pu que me faire adorer davantage l'époux qui m'avait choisie, pauvre et malheureuse. Chaque pas que vous faites ajoute à l'éclat du nom que je porte; et c'est ce moment que l'on prend pour vous assurer que je ne vous aime plus ! Quelle absurdité , ou quelle méchanceté de la part de votre entourage , jaloux de votre supériorité marquée.
» Oui , mon ami , je vous aime avec excès , et ceux qui assurent le contraire , savent qu'ils ont tort ; car je leur ai écrit plusieurs fois pour avoir de vos nouvelles par eux ; pour leur recommander de veiller sur vous, de vous coutome III. j4
2IO MEMOSRES
soler, par leur affection , de l'absence de votre amie ; enfin de m'instruire de tout ce qui avait rapport à vous.
M Qu'ont-ils fait ces gens si dévoués, sur lesquels vous comptez , et d'après lesquels vous me jugez avec une inconcevable injustice ? Ils vous cachent tout ce qui diminuerait les peines de l'absence ; ils profitent de votre caractère soupçonneux , afiu de vous donner des inquiétudes , qui vous portent à quitter un pays qu'ils détestent; et plus ils vous irritent , plus ils sont contens. Voilà ce que je vois , tandis que vous vous abusez sur leurs intentions perfides. Croyez- moi , mon ami , dès que vous n'êtes plus leur égal , vous devenez leur ennemi ; et vos victoires sont autant de raisons de vous baïr.
» Je connais leurs intrigues, et dédaigne de m'en venger en nommant ces hommes que je méprise, mais dont la valeur et les talens peuvent vous être utiles dans la grande entreprise, commencée si heureusement. Lorsque vous serez de retour, je vous découvrirai quels sont ces envieux de votre gloire ; mais non , dès que je vous aurai
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VU, j'oublierai tout le mal qu'ils aurout cherché à me faire pour ne me souvenir que de ce qu'ils auront fait pour contribuer à la réussite de vos projets.
» Je vois en effet beaucoup de monde ; car c'est à qui me complimentera sur vos succès ; et j'avoue que je n'ai pas la force de fermer ma porte à qui me parle de vous. Les hommes sont en grand nombre dans ma société ; ils comprennent mieux que les femmes vos hardis projets ; ils parlent avec enthousiasme de ce que vous faites de grand ; tandis que celles-ci ne savent que se plaindre de ce que vous avez emmené avec vous, leur époux, leur frère, leur père ! dès qu'elles ne vous louent pas, elles ne me plaisent plus ; cependant il en est dont j'aime le coeur, l'esprit, de préférence à tout , parce qu'elles ont pour vous une sincère amitié. 11 faut avant tout placer ici le nom des spirituelles M""" d'Aiguillon, Tallien, et ma tante. Je les quitte peu; et elles vous diront, ingrat que vous êtes, si j'ai pensé à faire des coquetteries à tout le inonde , ce sont vos expressions, et elles me seraient odieuses, si je n'avais la certitude que vous les avez désavouées.