LETTRE XXXII
A eugIiNe BEAUHARNA.IS (en Lgypte).
Mademoiselle Beauharnais. — Ses progrès. MM. Érard, Pape, Pleyel , Petzold , Dietz, Poignet , Labarre. — Mesdemoiselles Bertrand, Désargus. — Schalls de cachemire envoyés à Joséphine. — Mesdames Bourienne , Hamelin , Tisconti. — Beauté des schalls de l'Impératrice. — Dessins envoyés par elle à Gonstantinople. — Vente faite à la Malmaison.
«^ « J'apprends avec un grand plaisir, mon cher Eugène , que vous avez eu une conduite digne de votre nom , et du protecteur près duquel il vous est si aisé d'apprendre à devenir un grand capitaine.
)) Bonaparte m'écrit que vous êtes en tout tel qu'il le désire; et comme il n'est pas louangeur, mon cœur éprouve un grand bonheur à lire votre éloge, tracé par une main qui, en général,
n'en est pas prodigue. Vous savez si j'ai toujours jugé votre âme capable d'enlreprendre de grandes choses , et si jamais j'ai douté du brillant courage dont vous aviez hérité ; mais vous savez aussi combien je redoutais de vous voir vous éloigner de moi , craignant que votre impétuosité naturelle ne vous entraînât quelquefois trop loin , et qu'elle ne vous empêchât de vous soumettre à mille petites obligations de discipline , fort désagréables , lorsque l'on n'a qu'un grade subalterne.
» Jugez donc de ma joie en recevant l'assurance que vous vous êtes rappelé mes conseils, et que vous êtes aussi soumis envers vos chefs , que doux et humain avec vos subordonnés. Cette conduite , mon enfant , me l'end heureuse ; ces mots vous en récompenseront, je le sais, plus que toutes les faveurs que vous recevrez ; lisez-les donc souvent ; et répétez-vous que votre mère , quoique éloignée de vous, ne se plaint pas de son sort , puisque le vôtre sera brillant, autant que mérité.
» Votre sœur partage tout ce que j'éprouve, et se dispose à vous le dire elle-même. Ce dont elle ne se vantera pas , et ce qu'il faut donc
fpie je VOUS raconte , ce sont ses soins pour moi, pour notre tante! Rien ne peut donner une idée de son amabilité pour nous, et de tout ce qu'elle invente pour nous distraire. Aimez-la , mon fils , car elle me console et vous cliérit. Elle continue ses études avec un gi.aud succès ; mais la musique sera , je crois , le talent qu'elle poussera à un plus haut degré de perfection. Son agréable voix, mieux dirigée, lui fait chanter les romances d'une manière qui vous surprendra. Je viens de lui acheter un excellent piano , chez le meilleur facteur (Erard) (i), ce qui redouble sa pas-
(i) MM. Erard frères étaient à cette époque les seuls qui pussent rivaliser pour la facture des pianos, avec le célèbre Broadwood de Londres. Ils partagent maintenant cet avantage avec MiM. Pleyel, Pape, Petzold et Dietz (i) ; mais ils conservent une suprématie non contestée, pour l'excellence des harpes, restées très-imparfaites, jusqu'à ce qu'une nouvelle invention, aussi simple qu'ingénieuse, étendit les limites trop resserrées de ce bel instrument; grâce à MM. Erard , les artistes qui le cultivent avec succès, tels que MM. Poignet,
(i) Inventeur d'un instrument nouveau , le potypleciron , qui a obtenu un grand succès chez les princes de la famille royale , et dans plusieurs salons de Paris. i
sion pour cet art charmant, que vous préférez aux autres. Peut-être est-ce pour cette raison que votre sœur s'en occupe avec tant de plaisir. « Je ne crains pas de vous fatiguer par ces petits détails de famille, qui paraîtraient puérils à beaucoup d'hommes, entourés connne vous l'êtes d'objets si curieux et si importans. Vous aimez mieux encore , je le sais , vos parens que la gloire , voilà pourquoi je vous en parle longuement.
» Si vous étiez ici , vous me diriez cent fois par jour de prendre garde aux hommes qui s'occupent d'Hortense d'une manière assez
Labarre, mesdemoiselles Bertrand el Desargus, peuvent maintenant jouer toute la musique composée pour le piano , et avoir la facilité d'improviser aussi librement que les pianistes.
MM. Érard sont donc non-seulement cités comme des hommes dignes de la protection qu'ils ont obtenue de plusieurs souverains, pour leur talent en mécanique; mais ils doivent l'être aussi, pour leur extrême politesse, leur bonté et leur obligeance envers les artistes.
Ayant eu il y a quelques années des motifs de me louer de leurs procédés , je suis heureuse de trouver l'occasion de leur rendre la justice qui leur est due.
suivie. 11 en est de très-empressés que vous n'aimez pas , et que vous semblez craindre qu'elle ne préfère ; rassurez-vous , elle est un peu coquette, jouit de ses succès en tourmentant ses victimes j mais son coeur est libre ; je suis coniidente de toutes ses pensées comme de tous ses sentimens , qui jusqu'ici sont ce qu'ils doivent être. Elle sait que désormais ce n'est pas de moi seule qu'il faudra obtenir le consentement, lorsqu'il sera question de la marier ; et que ma volonté même sera subordonnée à celle de l'homme auquel nous devons tout. Cette idée la garantira de tout choix qui pourrait n'être pas approuvé de Bonaparte, et celui-ci ne donnera à votre soeur, pour époux , qu'un frère d'armes , ce que vous paraissez désirer.
» Notre société est toujours agréable , par le mélange d'artistes distingués , de gens de lettres qui se joignent aux graves politiques, qui nous ennuieraient fort , s'ils n'étaient forcés de parler d'autre chose que de ce qui concerne le gouvernement, sujet peu intéressant pour des femmes, qui n'y comprennent rien. Que la France soit heureuse , voilà tout ce que
nous voulons , sans nous donner la peine de chercher par quels moyens elle peut le devenir ; ce soin regarde les magistrats qui la gouvernent, et les braves qui la défendent; nous n'avons que la douce tâche de les encourager à persévérer en les approuvant , et c'est ce que 0 nous faisons de bon coeur , je vous assure.
» C'est aux dames à couronner les vainqueurs; aussi , cher Eugène , nous vous préparons une foule de surprises à votre retour , et c'est à qui vous préparera des dons prodigués jadis aux preux chevaliers. En échange, nous voulons force antiquités égyptiennes, qui témoignent que vous avez pensé à nous au milieu des grands et beaux mouumens qui vous entourent. Un souvenir accordé à travers tant de gloire a pour nous un channe inexprimable, et vous êtes trop galant pour le refuser à votre dame, qui m'en' fera part.
» Il faut bien que je m'habitue à n'être pas toujours la première dans vos affections , cela ne me convient guères , mais qu'y faire ? il ne peut en être autrement; et pour vous prouver que je me soumets à cette dure nécessité , je veux bien vous dire quelle se porte bien,
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qu'elle parle trop de vous, car on le remarque; et lorsqu'il n'est pas question de l'Egypte , elle ne prête aucune attention à la conversation. Voilà de quoi vous donner la patience d'en être séparée. Quant à moi , rien ne peut m'en donner une assez forte dose pour attendre votre retour , et si vous savez quand vous débarquerez dans quelque port de France, vous seriez aimable de me le mander , afin que je pusse apercevoir le vaisseau dès qu'il approchera de terre. Ce sera déjà un grand bonheur , en comparaison d'aujourd'hui, et vous devez le comprendre.
» J'ai été au Tillet(i). La maîtresse de ce joli lieu s'informe de vous avec un intérêt qui me la iàit aimer davantage , et dont vous devez lui savoir gré, car elle n'est pas banale; et son jugement, toujours fondé sur un examen réfléchi, doit flatter lorsqu'il est favorable.
5) Parlez-moi le plus possible de vous , de Bonaparte, de nos amis; mais cachez-moi tout ce qui pourrait me faire croire que vous avez
(i) Chez madame de Montes«on.