A MADAME DE
Mcsdanips d'Arberg, d'Audenarde, de Vieil-Castel, de Colbert, de Réinnsat, de Ségur. — MM. Bonplan, Deschamps et Horean. M. le comte Octave de Ségur.
« J'ai su, Madame, la part que vbus avez prise aux malheurs si grands dont j'ai été accablée depuis près d'un an ( i ), et mon âme déchirée a trouvé , dans la continuité de votre attache-
(i) Son divorce avec l'empereur était prononcé depuis un an.
ment , upe consolation à laquelle elle n'a point été insensible , niais dont je goûte bien pins la douceur, maintenant que je suis plus calme. J'ai reçu avec reconnaissance la lettre touchante que vous avez bien voulu m'écrire ; et si je n'y ai pas répondu plutôt , c'est qu'en vérité j'étais incapable d'autre chose que de pleurer.
» Le souvenir de notreancienne intimité, que vous ne me rappelez que lorsque je suis déchue de cette grandeur qui faisait tant d'envieux, m'a vivement touchée. Croyez bien, Madame , que vous n'avez pas été oubliée un seul instant par celle qui eût désiré vous attacher à sa personne, si elle n'avait su que vos goûts étaient d'accord avec le devoir qui vous (ixait à la campagne , près d'un époux infirme qui ne voulait plus revoir Paris. ■ J ■ :
» Vous êtes libre à présent; je le suis aussi de m' entourer de ceux qui me plaisent ^ ne profiterons-nous donc pas toutes deux de cette possibilité de nous réunir r L'éducation de votre fille s'achèvera mieux à la Malmaison que partout ailleurs. Consentez à accepter une place de dame du palais , et nous ne nous quitterons plus.
» L'empereur , plein d'égards et d'.attacheraent pour moi , me permet de choisir qui je veux pour former mia maison ; ainsi votre volonté seule mettra un obstacle aux vœux que je forme pour notre réunion. Nous avons tant souffert toutes deux, que nous devons mutuellement éprouver le besoin d'épancher nos coeurs. Vous écouterez le récit de mes peines, plus cruelles que vous n'avez pu les imaginer; et en me contant les longs maux de votre époux , qui vous faisaient soufirir plus que luij en me parlant de vos soins envers lui, vous me procurerez le plus grand plaisir que je connaisse , celui d'admirer ce que l'on aime.
» Vous trouverez ici la société la plus douce et la plus agréable ; M"''' d'Arberg, d'Audenarde, de Vieil-Castei, de Colbert, sont obligeantes et bonnes ; elles n'ont pas été toujours heureuses; ainsi elles comprendront la mélancolie que vous conservez , sans vous forcer à la gai té ; M™"' de Rémusat, de Ségur, vous distrairont de vos chagrins par le charme de leur esprit ; et vous pourrez causer avec Bonplan , Deschamps et Horeau , des choses que vous cultivez avec plaisir et succès. Quelques jeunes per-
SUR josÉi'HiNE. aSy
sonnes, auxquelles je m'intéresse, étudieront avec votre aimable fille ; elle augmentera leur instruction en lui communiquant la sienne ; et recevra en retour quelques conseils sur la musique et la danse , qu'elle n'a pu apprendre parfaitement, dans le château de son respectable père.
)) Toutes les convenances se trouvent donc réunies pour vous décider à venir près de moi ; et j'ose assez compter sur votre affection , pour être certaine que la raison qui vous déterminera le plus, est la certitude de contribuer à me faire chérir la retraite où je dois vivre.
» Jusqu'ici j'ai été entourée de tous les témoignages d'intérêt imaginables ; j'ai reçu la visite de toute la cour de Napoléon ; on sait qu'il désire que l'on me traite toujours en impératrice , et d'ailleurs on est bien aise de voir par soi-même comment je supporte ma nouvelle position. Quand on aura plusieurs fois dit devant l'empereur que l'on est venu à la Malmaison ; que l'on aura bien examiné ma figure , contrôlé mes manières , on cessera de faire huit lieues, pour venir près d'une per sonne qui ne peut plus rien ; et je resterai
avec mes vrais amis , dont je veux que vous augmentiez le nombre.
» Ces motsy^ veux me sont échappés; c'est la suite d'une habitude dont je me corrigerai ; il en est une qîie je ne perdrai pas , c'est celle de vous aimer sincèrement. Venez, et croyez à l'attachement de
» Joséphine. »
Je n'ai jamais vu , à la Malmaison , personne dont la position se rapportât à celle de madame de **'^, à laquelle la lettre précédente a pu être adressée. Cette dame aura probablement préféré rester dans sa retraite, et ne pas exposer sa lille , objet de tant de sollicitudes , aux dangers d'une cour, où elle eût trouvé de grandes jouissances dans la société qui y était réunie; mais où tout n'était assurément pas également agréable. Le bon esprit de celte mère si tendre lui aura fait sentir que l'on doit se trouver heureux , partout où l'on est paisible , entouré de gens dévoués et reconnaissans ; et où l'on ne peut être en butte à l'envie et à la calomnie, if J'ai déjà parlé des personnes nommées dans
SUR JOSÉPHINF.. 269
îa lettre de Joséphine. J'ai rendu hommage à l'esprit , à l'iustruction et surtout à la boute de madame de Rémusat ; cependant j'éprouve tant de plaisir à citer une femme parfaite , que je dis de nouveavi , avec jcne, que jamais on ne trouva réuni plus de moyens de plaire , avec moins de prétentions ; une conduite plus irréprochable, avec moins de rigorisme et de sévérité pour les autres. Elle conseillait avec douceur, lorsqu'on la consultait; mais n'allait jamais au-devant d'un avis à donner; je ne l'ai pas une seule fois entendue critiquer ou blâmer personne. On peut , au reste , se faire une idée de ce qu'elle était , en approchant son aimable sœur (1), qui la rappelle beaucoup.
Madame la comtesse de Ségur était fort jolie, et l'expression de mélancolie répandue sur ses trai^s y prêtait un nouvel attrait.
Depuis dix ans elle n'avait reçu aucune nouvelle de son mari , qui avait disparu, sans qu'il eût été possible de savoir ce qu'il pouvait être devenu. Les recherches les plusactives n'avaient amené aucun résultat ; et toule sa famille pleu-
(i) Madame la cumlesse de INansoulv. i- ^ J ^'
rait sa mort , sans en avoir néanmoins la certitude.
M. le comte Octave de Ségur , fils , neveu, et frère, d'hommes également remarquables par l'étendue de leur esprit , et le rang qu'ils ont pris dans la littérature, était lui-même hors de la ligne ordinaire.
Un coeur susceptible d'éprouver les passions les plus violentes, une imagination exaltée au dernier point, causèrent son malheur et celui de tous ceux qui le chérissaient. Amoureux fou de sa femme, il nés' en croyaitpas assez aimé; et ne pouvant supporter cette froideur qui le désespérait, il prit le parti de fuir à jamais cette épouse adorée. Il partit sans calculer la douleur à laquelle serait en proie une femme , un père, une mère , un frère et trois enfans ! . . . 11 les laissa quatorze ans dans le désespoir , sans leur écrire un mot; et s'engagea comme simple hussard dans un régiment qui partait pour la première campagne d'Allemagne. En cherchant la mort il ne trouva , malgré lui , que la gloire ; et , de grade en grade , obtenus sur le champ de bataille , il parvint , je crois , à celui de lieutenant , et fut décoré de la croix des braves.
Lassé des succès continuels qu'il n'ambitionnait pas , et forcé de se convaincre qu'il ne pouvait être atteint par les balles de l'ennemi, auxquelles il s'était exposé plus que tout autre , il sentil le besoin de revoir cette famille désolée qui l'occupait sans cesse ; il revint en France , et écrivit enfin à sa femme pour lui exprimer ses regrets de l'avoir tant affligée. Il lui disait que l'âge , les fatigues de la guerre , avaient rendu sa tête plus calme , son coeur plus froid: qu'il saurait se contenter d'un attachement sincère ; et qu'enfin dans peu d'heures , il se réunirait à tous les objets de ses plus chères affections.
Il revint en effet près de tout ce qu'il aimait ; mais loin de jouir de ce qui lui était rendu , il parut mécontent , triste , et ne put surmonter cette humeur soupçonneuse dont il se disait corrigé. Vainement les soins les plus tendres lui furent prodigués , il disparut encore ! . . . Cette fois , hélas ! on ne put conserver le plus léger espoir de le revoir ! l'infortuné s'était noyé!...
N'étant point liée avec la famille de M. le comte de Ségur , il s'est peut-être glissé dans
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mon récit quelque chose d'incorrect; mais le fond de cette tragique histoire est parfaitement vrai ; et je ne crois même pas m'être trompée dans les détails, que je n'ose cependant donner tous comme parfaitement exacts.
On doit à M. le comte Octave de Ségur une Flore des demoiselles, livre instructif et amusant , qui ohtint un grand succès. Il était donné à ce nom de réussir dans tous les genres d'ouvrages ! (i)
Son fils aîné a épousé mademoiselle deRostopslvin, fille du célèbre général de ce nom.
(1) M. le comte Octave de Ségur était fils du comte de Ségur, grand-maître des cérémonie?, sous l'empire (auquel on doit de si inléressans Mémoires); neveu du vicomte de Ségur, jadis cité comme le fat le plus aimable de la cour; et qui a publié il y a vingt -huit ans un ouvrage intitulé : les Femmes; enfin il était frère du général, comte Philippe de Ségur, auteur de la Campagne de Russie; admirable et grand récit d'une des époques les plus mémorables de notre histoire! Peu de familles peuventoffiir de pareils titres à la postérité !
sur, JOSÉPHINE. 9.65
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