‹ Mémoires sur l'impératrice Joséphine (volume 2)Chapitre 46 sur 65 · LETTRE XXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIX

L IMPKRArniCE JOS£PinXF. A NAPOLtOJi.

Délails sur Navaiic. — Mesdames d'Audcnarde, d'Andlau. — MM. les abbés de Saint-Albin , de Saint-Fane. — Madame 'a duchesic doiiairiùie d'Orléans.

ISavarre,

ce Sll'.I

» .Fai reçu ce matin le billet si aimable que vous m'avez écrit au moment de partir pour Saint-Cloud; et je m'empresse de répondre à tout ce qu'il contient de tendre et de bienveillant. Je n'ai été étonnéoque de l'avoir reçu (juinze jours après mon établissement ici , tant j'étais persuadée que votre attacheraent cher-

dîerait à nie consoler d'un éloignement nécessaire à la tranquillité de tous deux. L'idée que votre intérêt me suit dans ma retraite me la fait trouver presque aj»réable.

M Après avoir connu toutes les douceurs d'un amour partagé , toutes les soufirances de celui qui ne l'est plus; après avoir épuisé toutes les jouissances que peut procurer la suprême puissance , et le bonheur d'entendre admirer avec enthousiasme celui que l'on aime, peut-on désirer autre chose que le repos? quelles illusions me reste-t-il ? Je les ai toutes perdues dès qu'il a fallu renoncer à vous. Aussi je ne tiens plus à la vie que par mes sentimeus pour vous, à celui que je porte à mes enlans; par la possibilité de faire encore quelque bien ; et surtout par la certitude que vous êtes heureux . INe me plaignez donc pas d'être ici loin de la cour, que vous paraissez croire que je regrette.

» Entourée de personnes dévouées , libre de suivre mon goût pour les arts , je me trouve mieux à Navarre que partout ailleurs; car je jouis mieux de la société des unes , et je forme mille projets qui seront utiles aux autres , et embelUrout les lieux que je dois à vos bontés.

11 y a beaucoup à faire ici , car partout on y découvre des traces de destruction, que je veux faire disparaître; afin qu'il ne reste aucun souvenir des malheurs horribles, que votre génie a su presque faire oublier. En réparant tout ce que des forcenés ont cherché à anéantir, je répandrai l'aisance autour de moi ; et les bénédictions du pauvre me plairont infiniment plus que les adulations mensongères des courtisans.

» Je vous ai déjà écrit ce que je pense des fonctionnaires de ce département; mais je ne vous ai pas dit encore assez de bien du respectable évêque (i). J'apprends chaque jour de nouveaux traits de lui , qui me font estimer davantage un homme qui réunit à la bienfaisaïice la plus éclairée, l'esprit le plus aimable. 11 se chargera des aumônes que je désire distribuer dans Evreux; et comme il visite luimême l'indigent, je serai sûre qu'elles seront bien placées.

» Je ne puis assez vous remercier , Sire, de la liberté que vous m'avez laissée de choisir les persoimes de ma maison , qui toutes contribuent à

(1) M. lioiulier, évêque d'Évieux. .

l'agrément d'ime société charmante. Une seule chose m'afflige, c'est que vous exigiez une étiquette de costume un peu gênante à la campagne.

» Vous craignez que l'on ne manque à ce cpie l'on doit au rang que j'ai conservé , si je permettais une petite infraction à la toilette de ces Messieurs ; mais je crois que vous avez tort de penser que l'on oublie une minute le respect que l'on porte à la femme qui fut votre compagne. Celui que l'on a pour vous , joint à l'attachement sincère que l'on a pour moi (et dont je ne puis douter) , me mettent à l'abri du danger d êt^^e obligée de rappeler jamais ce dont vous voulez que l'on sarde la mémoire. Mon titre le plus beau n'est pas d'avoir été sacrée , mais assurément d'avoir été choisie par vous : nul autre ne vaut celui-là ; il suffit à mou immortalité ! . . .

» J'attends Eugène. Il me larde doublement de le voir, car il m'apportera sans doute un nouveau témoignage de votre souvenir ; et je pourrai le questionner tout à mon aise sur mille choses que je désire savoir, que je ne puis vous demander, et que vous devez encore

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moins rne dire. Ma fille viendra plus tard; sa santé ne lui permet pas de voyager dans ce moment. De grâce, Sire, engagez-la à se soigner; et répétez-lui que , puisque je dois rester ici , il faut au moins qu'elle m'évite le cliagrin insupportable de l'inquiétude que j'éprouve , lorsqu'elle est plus souffrante. Sa poitrine affaiblie me tourmente au-delà de toute expression , je voudrais que Gorvisart m'écrivît sincèrement ce qu'il en pense.

» J'ai dans ce moment un cercle un peu plus étendu , mesdames d'Audenarde ( Charles ) et d'Andlau étant ici avec leurs maris. Je vois aussi beaucoup d babitans d'Evreux et des environs ; je suis contente de leurs manières, et de l'admiration qu'ils ont pour vous; et vous savez que de ce côté je ne suis pas aisée à satisfaire; enfin je me trouve Darfaitement au milieu de ma forêt ; et vous prie , Sire , de ne plus vous imaginer que loin de la cour il n'y a pas do salut. Hors vous je n'y regrette rien, puisque bientôt j'aurai mes enfans, et que j'ai déjà le petit nombre d'amis qui me sont restés iidèies. jN'oitbliez pas votre amie; dites-lui quelquefois que vous lui conservez un

attachement auquel elle attache le bonheur de sa vie ; répétez-lui que vous êtes heureux , et soyez certain que son avenir sera aussi paisible, que le passé fut pour elle orageux , et souvent cruel. »

L'Impératrice fit en effet d'immenses travaux à Navarre , et rendit à ce séjour son ancienne magnificence. Elle ne prodigua pas les ornemens de mauvais goût ; mais elle fit faire des plantations , dessécha des marais , fit bâtir des communs, et par l'occupation qu'elle donnait aux paysans, elle fit disparaître l'affreuse misère qui régnait dan.s le pays avant qu'elle vînt l'habiter. Les routes de la superbe forêt d'Evreux , impraticables jusqu'à son arrivée , devinrent de belles allées; en un mot tout changea de face dès que Sa Majesté fut propriétaire de l'ancien domaine des princes de Bouillon ; ayant ensuite appartenu à M. Roy (i) qui l'avait fort négligé, excepté pour tout ce qui pouvait augmenter les revenus.

L'Impératrice était sans cesse entourée .

(i) Aujourd'hui IM. le comte Roy, ministre des finances.

comme je l'ai dit déjà , des habitans d'Evreux ; plusieurs propriétaires des environs s'empressaient aussi de venir lui faire leur cour. De ce nombre était M. l'abbé de Saint-Albin (i) et madame d'Ambert, ils vinrent plusieurs fois pendant que j'y étais.

Sa Majesté aimait à causer, avec le premier , de madame la duchesse douairière d'Orléans et de sa fille, auxquelles elle portait le plus vif intérêt. Elle s'informait de l'exactitude du paiement de la pension que le gouvernement accordait à ces infortunées princesses; et lorsque cela était nécessaire, elle écrivaitpour hâter l'envoi de leurs rentes. C'est par de tels moyens, qu'elle s'est généralement fait aimer; et ce sont de pareils traits qui la feront citer d'âge en âge, comme le modèle des souveraines.

(i) Fils naturel de monseigoeurle duc d'Orléans, grandpère du duc actuel. M. l'abbé de Saint-Farre , frère de M. de Saint-Albin , était à cette époque en Espagne, près de S. A. S. madame la ducbesse douairière, qui, obligée de calculer ses dépenses, lui faisait cependant une pension ; c'est une nouvelle preuve de la belle âme de cette princesse.

Jamais 1 esprit de parti ne rempêcha de soulaaer le malheur ; tous les Français avaient droit à ses bienfaits. Elle ne pensait qu'ils étaient opposés à son élévation , que lorsqu'elle ne pouvait plus leur être utile.

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