‹ Mémoires sur l'impératrice Joséphine (volume 2)Chapitre 49 sur 65 · LETTRE XLII · texte numérisé non relu

LETTRE XLII

I)E 1,'lMPÈRATRICE A l'eMPEREUR.

Inquiétude de l'empereur sur la santé de Joséphine. — Tracasseries de famille. — Résolution de Josépbine. La reine de Naples. — La princesse Borghèse. Le roi Joseph. — La princesse de Galles. — Sa singularité pendant son séjour à Naples. — — Présent qu'elle fait aux dames du palais , de service auprès d'elle. — Harpe qu'elle donne à madame d'Arlincourt. — L;( princesse Charlotte. - Deuil général à sa mort.

a Sire,

» L'indisposition qui vous a inquiété |)Our moi n'a eu aucune suite , et je suis tentée de la bénir puisqu'elle m'a valu un billet qui ine prouve que vous me portez toujours le même mtérêt. Je ne puis assez vous dire rojubien je

SUR JOSEPHINE. 2yg

suis heureuse de ne pas le voir se refroidir par l'absence, et malgré tout ce que l'on cherche à faire près de vous pour me faire oublier ! Cette certitude de votre attachement contribuera à raffermir une santé déjà meilleure.

» Ce que vous me dites de vos contrariétés de famille , m'afflige d'autant plus , que je ne puis comme autrefois chercher à les dissiper. Je me suis imposé la loi , de ne plus me mêler de ce qui concerne vos sœurs; el je crois que SI je voulais manquer à ce que je me suis promis, j'en serais fort mal lecue. Avec l'espoir de réussir à les rendre ce qu'elles devraient être, je hasarderais peut-être quelques conseils: mais ils aigriraient au lieu d'adoucir.

» Je n'ai jamais été aimée de ces personnes qui m'intéressaient vivement, puisque votre bonheurdépendait en partie de leur conduite. L'euvie et la jalousie étaient malheureusement les seuls sentimens que je leur inspirais ; et mainte nant que je suisdéchued une puissance qui leur portait ombrage , il ne leur reste plus que l'humeur d'avoir été loug-temps obligées de cacher ce qu'elles éprouvaient. Vous vous exagérez, je crois, leurs torts envers vous ; el votre

■jSo MÉMOIIU'S

exigeance est une suite nécessaire de ratï'ectior» que vous leur portez. Elles vous aiment sincèrement, mais pas avec cette exaltation que vous mettez à tout ; et elles ne sentent pas le chagrin qu'elles peuvent vous faire , par clés démarches ou des actions , auxquelles le rang qu'elles occupent les oblige souvent.

>> La reine de Naplcs , par exemple, n'étailelîe pas forcée , non -seulement, de recevoir la princesse de Galles voyageant dans ses états, mais de lui faire rendre tous les honneurs dus à son titre ? Vous l'eussiez blâmée d'en agir autrement, carS. A. R. était malheureuse, ce qui, à vos yeux , est une raison qui doit attirer les égards bien plus encore qu'une naissance illustre.

)) Pourquoi donc en vouloir à la reine d'avoir accueilli une femme affligée, accusée peutêtre par l'injustice et la calomnie? Séparée d'un époux , d'une fille charmante qu'elle chérissait, n*était-elle pas assez à plaindre? et fallait - il lui refuser la triste consolation de se voir entourée d'honneurs et de soins? Soyez persuadé que ce n'est pas du tout pour vous braiser que la reine a été bienveillante

SIR JOSÉPHINE. '-'<^ï

poiii- la princesse de Galles; mais qu'elle a été entraînée par la compassion qu'inspire une princesse exilés du royaume où elle devrait commander. Ne voyez rien de politique dans toute cette affaire ; et croyez tout ce que vous dit la reine à ce sujet. Elle est vive, ambitieuse , mais pleine de tendresse pour vous , et trop Hère du titre de votre sœur, pour fiwre jamais rien qui puisse l'eu rendre indigne.

M Quant à la princesse Pauline , c'est une jolie enfant que nous avons tous pris plaisir à i^âter; ainsi nous ne pouvons ni nous étonner, ni nous plaindre de ses étourderies : avec elle, l'indulgence réussit mieux que la sévérité, qu'il faut d'ailleui's perdre dès que l'on regarde son ravissant visage. Ne la grondez donc pas , repreaez-la doucement, et elle se corrigera.

w Joseph est obligé de ménager les Espagnols; voilà ce qui explique parfaitement l'espèce de dissidence où vous êtes souvent ensemble. Le temps ramènera l'union entre vous, en consolidant une puissance qui commence, et qui trouvait tant d'obstacles. Lorsque vous serez plus content de votre famille, ne tardez pas à me l'appicndre. Personne,

Sire , ne pourra se réjouir plus que moi de la bonne harmonie qui doit y régner.

» Adieu , Sire , calmez votre tête , mais laissez agir votre cœur; j'y occupe une place que je désire v conserver, et que je mériterai éternellement par mon atlachement sans bornes.

» JoSÉPJlINE. »

L'empereur était presque toujours mécontent de cette famille, pour laquelle il avait tant fait, et qui jamais n'obtenait assez, puisqu'elle demandait sans cesse. 11 exigeait une soumission qu'il ne trouvait pas toujours chez ses .soeurs; et à la plus petite opposition à ses volontés, il s'imaginait qu'il n'était point aimé, ce qui lui causait un cliagrin dont il entretenait souvent Joséphine.

Etant régnante , elle avait souvent ramené la paix dans un intérieur qu'une faveur, une préférence légère obtenue du souverain , suffisait pour détruire. La douceur, la grâce de l'Impératrice savait accorder tontes l^s prétentions, tous les intérêts, et il arrivait rarement , quand elle se mêlait d'une querelle de ce genre , que tout

suK JOSÉ PHI m;. 3<So

ne ftit pas paciHë, d'une manière agréable pour tous. Depuis son divorce, elle ue voulut plus être pour rien dans les discussions de la famille impériale , qu'elle voyait d'ailleurs trèslaremeut.

La princesse de Galles séjourna quelque temps à Naples , et fut parfaitement recrue par la reine (Murât); elle ordonna à quatre dames du palais de faire le service près de S. A. R. pendant tout le temps qu'elle resterait à Naples. Je sais par l'une d'elles que la princesse était alors tout aussi singulière, qu'elle a été depuis inconsidérée, légère et inconvenante. , •

S. A. R. allait à la cour mise dj la manière du monde la plus ridicule. Une robe de percale, un turban de mousseline formait en général sa toilette de bal, ce qui contrastait tout à fait avec la magnificen ce de la reine , qui eiicusait peut-être une négligence fju'ellc eût dû réprimer , parce qu'elle paraissait plus jolie auprès d'une princesse peu occupée de son extérieur. Celle-ci disait tout ce qui lui passait par la tête , se soumettait difficilement à l'étiquette, et annonçait devoir être tout ce (jnclle a été depuis. ,

Lorsqu'elle quitta INaples , elle remercia beaucoup les dames qui avaient été de service auprès d'elle , et leur dit qu'elle voulait leur laisser un témoignage de sa reconnaissance, en leur offrant à chacune un souvenir. Elle ouvrit une grande cassette pleine de pierreries, et leur donna des boucles d'oreilles , des plaques de ceintures, etc., de topazes, émeraudes et saphirs d'une grosseur remarquable. « Quant » à vous, dit S. A. R. à l'aimable madame d'Ai'- » lincourt ( 1) , vous jouez si bien de la harpe , i) que je crois mieux faire de vous laisser la » mienne qui est parfaite. Des bijoux ne pare- » raient pas votre jcli visage que rien ne sau- » rait embellir, et votre goût pour les arts » vous fera sans doute préférer un bon instru- » ment à une parure inutile. Acceptez donc » celui-ci. »

Madame d'Arlincourt fut plaisantée sur la mesquinerie du présent qu'elle avait reçu, et qui en effet était d'une beaucoup moindre valeur en apparence que ceux offerts aux autres

(1) Belle-sœur de M. le vicoinle d'Arlincourt, auteur de tant de rouian? céièbrc.'^.

SLR JOSÉFHIiNE. 285

dames. Ayant trouvé les bijoux mai montés , elles furent chez le joaillier de la cour , pour les faire arranger. Quel fut leur étonnement, lorsque celui-ci leur dit que toutes les pierres étaient fausses ! La princesse n'avait laissé que des parures àejin glass ( i ) montées en chrysocal ! ■

Ce trait seul suffirait pour peindre la bizarrerie de caractère d'une femme dont le moindre défaut était une extrême étourderie; son plus grand titre à l'amour des Anglais ( parmi lesquels elle a trouvé pour défenseurs des hommes de talent , très-estimables), était celui de mère de la princesse Charlotte, idole de la nation , qui fut unanime dans les regrets que causa la mort la plus prompte et la plus douloureuse.

J'allai en Angleterre à peu près à cette époque , et je recueillis quelques détails qui me prouvèrent que l'esprit na'.;ioual des Anglais leur fait sacrifier leur opinion , lorsqu'une calamité publique menace le repos de leur

pays. A la mort de la princesse Charlotte, il

(i) Composition anglaise imitant parfaitement tontes les pierres de couleurs.

ii'}^ etil pas ime seule personne qui ne portât sur elle quelque signe de deuil. Les pauvres avaient du papier noir sur leurs habits, les enfans ne pouvaient jouer dans les rues, les spectacles étaient fermés , les diligences drapées de noir; en un mot la livrée de cette mort affreuse était partout, et des pleurs dans tous les yeux , l'éloge dans toutes les bouches, pouvaient faire croire que ce peuple tout entier n'avait qu'un sentiment et une même manière de voir.

Cependant nulle part il n'existe une opposition plus marquée wu gouvernement , uue plus entière liberté de la manifester, plus de respect pour la royauté, et moins d'amour en général pour la personne du roi et sa famille; mais l'béritièredu royaume venait d'expirer; son caractère ferme , son esprit éclairé , etla popularité pleine de dignité de ses manières, annonçaient inie grande reine , et de ce moment on ne connut plus de nuance dans les partis. Tous s'accordèrent pour pleurer ia femme charmante qui venait d'être enlevée si rapidement , et toutes les larmes coulèrent avec celles du roi.

LETTRE XLIIL

"DF. l'impératrice .toséphinf. a l'empereur.

M. Pierlot. — Désir de Joséphine de faire son testament. — L'Empereur s'y oppose. — Le roi et la reine de Naples. — M. Horeau. — Don que lui fait l'Impératrice, — Il n'en prolite pas. — Madame la comtesse d'Arberg.

« SîRE,

» Vos bontés pour moi vous donnent assurément le droit de diriger tout ce qui se passe dans ma maison: d'en régler les augmentations, les économies et les changemens ; aussi n'ai-je pas l'idée de chercher à vous détourner de ce que vous avez arrêté concernant ce qui doit suivre l'événement arrivé à M. Pierlot (i) ; seu-

(i) i\I. Pierlot, inlendant-général de la maison de l'Impératrice, venait de déposer son bilai;.

28rt MÉMOIRES

lement, coiiDaissant. son exacte probité, son clévouenient pour ma personne , il doit m'êli s permis de chercher à détruire les préventions que l'on va chercher à vous donner contre lui, afin d'obtenir une place aussi honorable quagréable. Elle ne peut être accordée qu'à la confiance , et c'est précisément cette raison qui me fait désirer vivement de la conserver à celui qui , certainement , en est toujours digne, car des pertes indépendantes de lui , causent sans doute le dérangement des affaires de M. Pierlot. Je ne doute pas un instant qu'il ne paie tout ce qu'il doit ; je le crois honnête dans toute l'acception du mot.

» Ne serait-il donc pas possible. Sire , de ne pas le remplacer près de moi? ce serait un avantage pour mes intérêts de conserver l'honnne qui m'a constamment bien servi ; et le malheur ne suffit pas , ce me semble, pour causer une destitution que l'infamie peut seule mériter.

» Avant de prononcer dans cette affaire , qui troublerait à jamais le bonheur d'une famille que j'aime , je vous supplie , Sire , de prendre toutes les informations possibles sur M. Pierlot , et si votre majesté ne jnge pas indispensable de

su« TosKPnrNE. 280

le priver de son emploi , j'ose la conjurer de le lui laisser.

n La dernière fois (jiie vous daii^nâtes venir à la Malniaison, Sire, je voulus vous parler du désir que j'.;vais de faire mon testament ; ce qui assurerait un sort aux personnes que j'aime ; et auxquelles je dois de la reconnaissance , pour le zèle qu'elles apportent à mon service.

M Placées sous votre auguste protection, j'auraisla certitude de voir mes dernières intentions remplies ; et je n'aurais plus l'inquiétude de quitter !a vie, sans achever le bien que je veux faire. Vous n'avez pas voulu , Sire , me laisser achever cette conversation; votre atlachement pour moi vovis la faisait trouver pénible ; m lis la réflexion vous aura prouvé que j'ai raison de vouloir tout régler , pendant que ma santé est assez bonne , pour que cette mesure n'ait ri n d'affligeant pour ma famille.

» Qui sait si une mort prompte ne m'enlèvera pas à sa tendresse? Quand même une maladie longue me donnerait le temps de songer à cet acte important, aurais-je la po.ssibilité de vous consulter? voudrais-je, quand la mort sera près, m' occuper de ce qui alors sera mêlé de lant

TOMK III. I«^

SgO MÉMOIRES

(l'amertume ? en aurais-je la force ? Sire , c'est mamtenant qu'il faut que tout soit arrêté ; afin que je sois tranquille , jusqu'à la fin d'une carrière , heureuse grâce à vous.

» Je vais donc incessamment vous envoyer le brouillon de ce papier ; vous voudrez bien , Sire, mettre vos observations, ou vos ordres en marge. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'ils seront sacrés pour moi. Ce sera la dernière preuve que je pourrai vous donner de ma soumission: et certes je ne la négligerai pas. Il me serait affreux de laisser une mémoire soupçonnée d'ingratitude j et votre majesté m'évitera ce cliagrin.

» Veuillez , Sire , ne pas parler de ce projet à mes enfans, qui n'y verraient que le côté affligeant ; sans chercher ce qu'il y a de doux et de consolant , dans la pensée que l'on a récompensé ceux qui nous ont aimé.

» Vous avez avons plaindre du roi de Naples , de sa femme ! Hélas ! Sire , il faut bien que , supérieur à l'humanité, par tant de qualités admirables , vous vous en rapprochiez par les douleurs du coeur. Je ne puis au reste parler de ceux qui vous affligent dans ce moment;

SUR .TOSÉPHINE. ^.gi

j'ai eu trop à m'en plaindre, pour leur accorder les vertus qu'ils n'ont pas; et je n'ai jamais, vous le savez, cherché «à me parer d'une fausse générosité. Je leur ai pardonné sincèrement les maux qu'ils ont voulu me faire ; je n'ai pas la même force pour ceux qu'ils vous causent ! J'espère encore que la puissante médiation de Madame mère pacifiera tout. A/ous avez trop besoin de l'affection de votre famille , pour que je ne fasse pas des vœux ardens , pour que le roi et la reine se conduisent comme ils le doivent. Le plaisir de les voir s'écarter de leur devoir ,>et de justifier ainsi mon opinion sur eux , ne saurait entrer dans mon âme ; et d'ailleurs il ne compenserait pas le chagrin de vous savoir tourmenté.

» Aujourd'hui , comme il y a quinze ans , je suis votre meilleure amie ,

«Joséphine. »

Le désir que témoigna l'Impératrice d'assurer l'exécution de ses dernières volontés ne put être exaucé. Les événemens qui se succédèrent à cette époque avec une si incroyable

promptitude , l'empêchèrent de s'occuper d'autre chose que des désastres de la France, et des malheurs inouis de l'empereur.

La manière cruelle dont elle fut enlevée, ne lui laissa pas le temps de faire pour ses amis, ce que lui dictait son âme généreuse.

Quelques mois avant sa maladie, elle voulut donner à M. Horeau une preuve de sa reconnaissaule amitié. Sachant qu'il désirait faire l'acquisition d'une petite propriété près de Malmaison , elle lui dit , devant M. Corvisart , qu'elle lui donnait 60,000 francs pour l'aider dans ce projet. « Dès que vous aurez » trouvé quelque chose qui vous convienne , » ajouta-t-eîle, cette somme vous sera comptée » par M. de Montlivault. En attendant , faites » des billets qui assurent ce que je vous pro- » mets. Je les signerai ; et telle chose qui arwrive, vous recevrez ce que je vous dois, » comme un gage de mon estime pour vous. »

La délicatesse de M. tloreau lui fit refuser cette précaution, qui lui semblait inutile, connaissant la générosité de Joséphine. La fin de l'année lui prouva qu'il avait eu tort : car l'Impératrice mourut; et il n'eut qu'une faible

pension , qui ne lui fut payée , je crois , que pendant très-peu de temps.

Plusieurs personnes attachées à sa majesté , ne furent pas plus heureuses. Madame d'Arberg, qui avait été son conseil le plus sûr , son amie la plus fidèle , reçut l'offre d'une voiture et de deux chevaux ;c(i qu'elle refusa.

Son dévouement absolu, son constant désintéressement , méritaient sans doute une autre récompense. Après la perte de Joséphine, il ne resta à Madame d'Arberg que la consolation de l'avoir servie avec un zèle qui ne s est jamais démenti; il fut utile en plusieurs occasions aux intérêts de la succession, qui n'a pas eu à liquider une seule dette, grâce à l'économie établie dans la maison par la dame d'honneur.

it"^ .'.-

■i ;;OJ

(ii'J

t«^WMy«»»»^^»<d^d9dd6ddd4»d«K)-!d*dd«#û»<!i*^dk'^^^

LETTRE XLIY.

DE l'impératrice JOSÉPHINE A l'uMPEREUB.

VImpératrice voit le roi de Rome a Bagatelle. — Madauic de Montesqiiiou. — LL. AA. RR. les enfans de France. — Mgr. le duc de Berry et Madame. — Leur bienfaisance.

Malmaison.

(c Sire ,

» Encore toute émue de notre entrevue d'hier; uniquement occupée de l'aimable et bel enfant (i) que vous m'avez amené ; pénétrée de

(i) L'Impératrice avait été à Bagatelle, où l'empereur s'était trouyé avec le roi de Rome.

SLK JOSl'l'HliMi. 2g5

reconnaissance pour la cléniarche que vous faites en ma faveur, et dont je calcule tous les inconvéniens qui pouvaient en résulter pour vous ; j'éprouve le besoin de ni'entretenir avec vous , afin de vous parler de nouveau d'une joie qui fut trop vive , pour être bien exprimée dans le premier moment. Votre cœur , qui pour satisfaire le mien , a couru le risque de voir sa tranquillité troublée , comprendra le désir que j'ai , de vous témoigner tout ce que m'inspire la grâce que j'ai obtenue.

» Ce n'est assurément pas par simple curiosité que je désirais rencontrer le roi de Rome ; sa ligure ne m'était point inconnue , puisque j'avais vu ses portraits les plus ressemblaus. Je voulais , Sire, étudier sa physionomie, entendre le son de sa voix , si semblable au vôtre , vous voir caresser ce lils qui comble toutes les espérances; enfin je brûlais de lui prodiguer les caresses que reçut de vous mon Eugène. En vous rappelant à quel point celui-ci vous fut cher, vous ne serez pas étonné de la tendresse que je porte à l'enfant d'une autre , puis([u'ii est aussi le vôtre ; et vous n'accuserez ni de fausseté , ni d'exagération , des senlimciis (jiie

29*^ -MÉMOJRLS

VOUS concevrez à morveille, les ayant s iitis vous-nicnie.

35 Le moment où je vous ai vu entrer, tenant le jeune Napoléon par la main, est, sans aucun doute, l'un des plus heureux de ma vie. 11 efface à lui seul tous ceux qui le précédèrent, car jamais je ne reçus de vous une plus touchante preuve d'affection. Ce n'était pas un amour passionné qui vous portait à exaucer mes vœux; c'était une estime et un attachement sincère. Ils ne pourront changer , et cette idée rend mon bonheur complet.

» Je ne pouvais sans frémir songer à la cassation de notre mariage, craignant avec raison , qu'une épouse, jeune, belle, et pleine de talens, vous fît totalement oublier celle qui , dépourvue de tous ces avantages , languirait loin de vous. En calculant les qualités de Marie-Louise, je tremblais de vous voir devenir bientôt toudement indifférent; c'était mal connaître votre âme, grande et généreuse, qui conserve le souvenir d'un dévouement extrême, et d'une tendresse , justifiée dans son excès par toutes les qualités qui étonnent l'Europe , vous font chérir de ce qui vous approche , et forcent

sur. JosÉPHii\E. 297

vos ennemis même à vous rendre justice.

«Oui, jel'avoue, Sire, vous avez encore trouvé le moyen de m'étonner, mol, si luibituée à vous admirer ; et vos procédés si parfaits pour moi , vos soins pour m' entourer de tous les égards , et enfin votre démarche d'hier me prouvent plus encore , que vous êtes supérieur à l'idée si favorable que j'avais de vous.

» Avec quel plaisir j'ai pressé sur mon coeur le jeune prince ! combien son visage si brillant de santé , m'a rendue heureuse ! connue je jouissais de vous voir gai et satisfait en nous regardant tous deux ! en vérité, je ne songeais plus que j'étais une étrangèi^e pour cet enfant; et en recevant ses douces caresses, j'oubliais totalement que je n étais pas sa mère! je n'enviais plus le sort de personne; et Je mien me paraissait au-dessus de la félicité qui est réservée aux pauvres mortels. En vous quittant, en m'arrachant d'auprès de ce petit être, que je connaissais à peine, j'ai éprouvé une douleur si violente , que j'ai bien senti toutes les douleurs de l'humanité.

» Avez-vous remarqué comme moi le petit ton inqiératif de votre fils, lorsqu'il m'a dit

2g8 MÉMOIRES

qu'il voulait que je lusse avec lui aux Tuileries ? et son petit air boudeur lorsque je lui ai répondu que cela n'était pas possible. Pourquoi, puisque papa et moi le voulons? a-t-il répliqué.

» Voilà qui annonce déjà qu'il saura commander; et loin de s'affliger d'un caractère qui dans un particulier aurait de graves inconvéniens , il faut, je pense, se réjouir de le remarquer dans un prince, destiné à régner dans un temps si voisin d'une affreuse et longue révolution. Après un bouleversement comme celui dont nous avons été témoins , ce n'est pas par la douceur et la bonté seules, qu'un souverain peut espérer de conserver le repos à son royaume. 11 faut que cette nation qu'il gouverne , sur la terre encore cbaude du volcan , ait la certitude qu'un crime serait puni aussi promptement que commis. Ce n'est, comme vous me l'avez mille fois répété , qu'après avoir inspiré la crainte , non de l'arbitraire , mais d'une justice sévère^ qu'il faut chercher à se faire aimer.

n Vous avez souvent usé du droit de faire grâce ; mais aussi vous avez quelquefois

SUR JOSÉPHlNli. 299

prouvé que vous ne tolériez pas une infraction aux lois , dictées par vous. C'est ainsi que vous êtes parvenu à maîtriser les jacobins, à adoucir les royalistes , et à satisfaire le parti modéré. Votre fils aura pour lui votre exemple; et plus heureux que vous , il pourra davantage employer la clémence envers les coupables. '

» J'ai eu avec lui une cionversation qui prouve toute la sensibilité de son coeur. Après avoir joué avec mon charivari. Cela est beau, m'a-t-il dit , mais en le donnant à un pauvre , il serait riche, n'est-ce pas, madame? — Sans doute. — Eh bien , j'en ai vu un dans le bois, voulez- vous que je le fasse venir? Je n'ai pas d'argent, moi, et il a besoin d'un bel habit. — L'empereur s'empressera de vous satisfaire à ce sujet; pourquoi Votre Altesse Impériale ne lui demande-t-elle pas sa bourse? — C'est déjà fait, madame. 11 me l'a donnée en sortant de Paris ; et comme vous avez l'air bien bonne , j'ai cru que vous feriez ce qui est bien naturel. ^ ,

» J'ai promis d'être utile à ce pauvre , et certainement je tiendrai parole. J'ai fait don-

3o() MÉMOIRES

lier mes ordres par un piqueur à ce malheureux homme, qui sera amené demain à la Malmaison , où on verra ce que l'on peut i'aire pour lui. 11 me sera bien doux de faire une bonne oeuvre qui m'ait été conseillée par un enfant de quatre ans. Dites-lui, je vous prie, Sire, que son pauvi'e ne l'est plus.

» J'ai pensé que vous seriez aise d'avoir ces détails sur une conversation faite à voix basse, pendant que vous examiniez un atlas au boutdu salon, ils vous prouveront combien le roi de Rome est heureux d'avoir près de lui une gouvernante, qui sait lui inspirer une compassion d'autant plus touchante, qu'elle est rare chez les princes , habitués en général à une adulation perpétuelle, qui lent- donne en quelque sorte le droit de croire qu'ils doivent tout rapporter à eux , et qu'ils peuvent se dispenser de songer aux autres. Les vertus de madame de Montesquiou la rendent digne de la tâche difficile et pénible que vous lui avez confiée ; et les sentimens du prince justifient le choix que vous avez fait. Pouvait-il ne pas être bienfaisant , élevé par la bienfaisance même?

» Je crains que , malgré vos ordres , S. A. 1

n'ait parlé de cette entrevue , qui doit rester secrète. Je lui ai recommandé de n'en pas ouvrir la bouche , en l'assurant que si on apprenait que j'étais venue à Bagatelle , il me serait impossible de l'y revoir. « Oh bien alors, » soyez tranquille , madame , je ne dirai rien , » car je vous aime ; promettez-moi , si je suis » obéissant , de revenir me voir. » Je l'ai assuré que je le désirais plus que lui ; et jamais je n'ai dit plus vrai.

» Cependant je sens parfaitement , Sire , que ces réunions , qui me comblent de joie , ne peuvent se renouvelé i- fréquemment; et je ne méconnaîtrai pas votre complaisance pour moi , en la mettant trop souvent à contribution. Le sacrifice que je ferai à votre tranquillité intérieure , sera ])Our vous une preuve de plus de mon désir de vous voir heureux ; cette pensée me consolera du regret que j'aurai de ne pas embrasser uion fils adoptif. JNe trouvez-vous pas cet échange d'enfans bien doux? Quant à moi , Sire , je m'afïlige de ne pouvoir que donner ce titre à votre fils , sans rien faire qui puisse lui être utile. Quelle différence de ma conduite à celle que vous avez eue pour

Eugène I Plus le temps s'écoule , plus vous faites pour lui j et moins je puis vous témoigner ma reconnaissance ! Au reste , je compte sur le vice-roi pour vous consoler des chagrins que vous cause votre famille : si par malheur ce que vous pensez du roi de Naples se justifiait , Eugène vous serait plus nécessaire que jamais ; et j'ose croire qu'il sera digne de vous par sa conduite militaire , et de moi par son attachement pour vous.

» Voici une lettre bien longue , Sire , mais j'ai été entraînée par le bonheur de causer de nos deux fils; et ce motif me fera excuser de vous avoir importuné si long-temps. Autant la douleur a besoin d'être concentrée , autant la joie est expansive. Voilà , Sire , ce qui explique ce volume , que je ne veux pas finir sans vous avoir encore témoigné ma respectueuse gratitude.

» Joséphine. »

Tout ce que Joséphine vient de dire sur le jeune Napoléon est applicable aux enfans de France. S. A. R. Mademoiselle, étant toute

SUR JOSÉPHINE. 5o5

jeune , s'empressait de demander la grâce des militaires qu elle voyait gronder et punir, pour des fautes de discipline, pendant ses courses journalières à Bagatelle.

On m'a assuré que dès qu'elle apercevait un pauvre sur la route , elle lui jetait , par la portière, de l'argent, et ce qui, à cet âge, est beaucoup plus précieux, sesbonbons et ses joujoux.

Cette bienfaisance , innée chez elle , ne saurait surprendre ; il faudrait s'étonner , au contraire , si les enfans de S. A. R. Madame et de l'infortuné duc de Berry en étaient dépourvus !

On m'a conté , sur ce mallieureux prince , plusieurs traits qui confirment tout ce que l'on savait déjà de la générosité de son coeur. En voici un , que je crois peu connu , et qui me parait le plus fait pour ajouter aux regrets d'avoir perdu un prince qui , tout en étant le protecteur des arts , était celui du malheur.

Adoré de toute sa maison , il récompensait avec plaisir la bonne conduite de ses gens. Il les assembla tous un jour , et après quelques questions bienveillantes adressées à plusieurs d'entre eux , il leur conseilla de tâcher d'éco-

3o4 MÉMOIRES

riomiser, alin de placer sur la caisse d'épargne, (t Par ce moyen , dit S. A. R. , vous obtien- » drez de Faisanre pour vos vieux jours; et « comme je veux que vous appreniez à vos » enfans à nous aimer , je veux contribuer à ce » bien être que je vous désire ; ainsi , mes amis, n chaque mois vous m'apporterez ce que vous » aurez pu mettre de côté : et j'y ajouterai une » somme pareille , que nous placerons immé- » diatement. C'est à vous , ajouta le prince en » riant , à ne pas trop aller aux barrières ; car » ceux qui dépenseront tous leurs appointe- » mens n'auront l'ien de moi. »

Ce que Monseigneur le duc de Berry avait promis fut iidèlement exécuté ; et je crois que son auguste veuve a continué ce bienfait, qui a le double avantage, d'assurer un doux avenir à de vieux serviteurs ; et de les éloigner de ce qui pourrait nuire à la régularité de leur service. L'idée d'une semblable récompense est bien digne d'un petit-fils du bon Henri.

SUR JOSEPHINK. 5o5

Page 1