‹ Mémoires sur l'impératrice Joséphine (volume 2)Chapitre 50 sur 65 · LETTRE XLV · texte numérisé non relu

LETTRE XLV

DE l'iMPKRATRICE IOSÏîPHINE A l'eMPERETJR.

Défection du roi de Naples. — L'Impératrice défend la Reine , de complicité dans cette circonstance. — Conseils qu'elle donne à Napoléon.

Malinaison.

« SlRE ,

» J'apprends à l'instaut que tous vos soupçons sont confirmés, et que le roi de Naples, oubliant le degré de parenté qui l'unit à vous , et les devoirs que devrait lui imposer le rang qu'il vous doit , grossit le nombre de vos

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ennemis, et trahit ainsi les Jiens les plus sacrés ! Je n'ai nialheureusenicnt rien à dire pour sa défense 5 et je ne trouve dans mon coeur aucun adoucissement à offrir pour le cliagrin accablant que vous devez éprouver. C'est vous dire que le mien est sans consolation ! Cependant je n'ai pas voulu garder le silence dans un pareil inoment , parce que j'ai pensé que beaucoup des personnes qui vous entourent vont augmenter vos doulem s , en vous aigrissant davantagecontrelecoupable. Moiquisais combien vous chérissez vos soeurs, je comprends ce que vous devez sentir ; et je devine les partis vioîens que vont vous dicter votre juste colère , et des conseillers complaisans , prompts à obéir à vos moindres désirs et résolus de louer tout ce que vous ferez.

« Je n'ai jamais, vous le savez, résisté à vos volontés ; mais j'ai quelquefois eu le courage de vous contredire , en vous faisant des observations, auxquelles vous rendiez justice, en changeant de projets, et en adoptant ceux dictés par une faible femme. Je dois continuer ce rôle, qui me convient aujourd'hui comme autrefois.

«Le roi de Naples est sans excuse ; mais, Sire,

SUR JOSÉPHINE. Soy

n'enveloppez pas sa femme dans votre ven geance , en la privant de la tendresse à laquelle elle attache toujoms un grand prix, et que vous ne devez pas lui ravir, si, comme je le crois, cette malheureuse princesse est entièrement opposée au crime de son époux. Loin de l'accabler du poids d'un courroux qu'elle ne mérite peut-être pas , adressez vous à son coeur, pour qu'elle emploie tous les moyens imaginables d'empêcher le roi de vous nuire et de se déshonorer.

» Si les choses ne peuvent plus changer , et qu'il faille absolument voir un ennemi dans un frère qui vous doit la couronne , qu'il est prêt à souiller, ne repoussez pas la reine , quand il ne lui restera bientôt plus que vous; car vous le répétez souvent, et l'histoire en ofîre mille exemples , les traîtres ne réussissent pas. Le roi que les puissances étrangères traitent maintenant en allié , sera sacrifié, si la paix avec vous est à ce prix ; si, contre toute apparence, on parvenait à vous vaincre , Murât serait de même victime : on ne souffrirait plus alors un roi que l'on traiterait d'usurpateur, et on lui enlèverait ce trône qu'il cherche à conserver

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par le moyen le plus blAniahlc , le plus maladroit, et même par une bassesse.

» Plaignez votre soeur , Sire , elle a trop d'esprit pour ne pas calculer l'affreux avenir qui la menace. Si jamais elle est errante , malheureuse, appelez-la près de vous; et consolezvous de l'ingratitude de son époux , en jouissant de la vive reconnaissance que lui inspirera votre modération.

» Si vous écoutez votre premier mouvement, bien excusable sans doute, et que vous vous livriez au triste plaisir de rendre le mal pour le mal , vous atteindrez des neveux bien innocens ; et tôt ou tard vous gémirez d'une sévérité qui vous aura coûté tant de larmes. Sire , je vous en supplie, dans votre intérêt, réfléchissez bien avant de prendre un parti définitif. Consultez, non les hommes dont l'humeur facile suit toutes les nuances de la vôtre -, mais les serviteurs dévoués que vous avez près de vous ; de braves et loyaux frères d'armes, qui ne transigèrent jamais avec leur conscience, et qui eussent préféré votre mécontentement même, à un conseil opposé à l'honneur. Ecoutez Madame mère; enfin ne punissez par votre

haine, que lorsqu'il vous sera prouvé que vous ne pouvez pardonner.

» Excusez , Sire , tout ce que je viens d'écrire. La crainte de vous voir vous repentir un jour d'avoir été trop prompt à condamner, m'a donné la force de vous déplaire peut-être. La certitude que je remplis un devoir achève de me rendre courageuse dans une occasion si pénible. Vous pardonnerez au zèle le plus vrai de m'avoir entraînée au point de vous conseiller; et vous direz que Joséphine n'a pas cessé d'être franche avec l'homme du monde qui apprécie le mieux la vérité , qu'il entend rarement.

M J'attends demain Eugène; veuillez, Sire, lui dire si vous me pardonnez cette lettre , écrite avec le désir , qui me poursuit sans cesse, de vous voir heureux. Ce n'est pas la vengeance envers une sœur , qui vous ferait parvenir au bonheur, lorsque, comme vous, on a l'âme disposée aux affections si douces de l'amour fraternel. Croyez moi , et conservez-moi votre amitié , qui m'est si précieuse.

» Joséphine. »

,<>lO MEMOIRES

L'Impératrice n'aimait point, comme je l'ai dit, la reine de Naples; la générosité avec laquelle elle la défendait, dans un moment où Napoléon devait être furieux contre sa sœur , qui n'avait pas empêché son mari de le trahir, mériîe les plus grands éloges, et me semble une des occasions où son caractère s'est montré sous le jour le plus favorable.

J'ignore absolument quels furent à cette époque les sentimens de la reine de Naples, il n'entre pas dans mon plan de faire des recherches à ce sujet. Si elle ne fut pas coupable à l'excès , elle dut être au comble du malheur. Si elle ne partageait pas l'horrible ingratitude du roi , que de larmes elle a du répandre ! . . .

SI n JOSÉPHINE. 3l 1

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LETTRE XLYI.

l.'lMPiRATRICE JOSÉPHINE AU VHINCE KUotiNE , VICE-ROI d'itALIE.

Un inconnu remet à Joséphine une lettre autographe du général Beauharnais. — L'inconnu refuse un présent. — Copie de la lett&e. — Le prince Primat. — Freyre , valet de chambre de riuipéralrice. — M. Méjan, isecrétaire des commandemens du Vice-Roi. — Anecdote touchante

iMaliTMison,

« J'apprends à Tinstant , mon cher fils, le chagrin horrible que vient d'éprouver l'empereur , en acquérant la certitude de la défection du roi de Naples; et pensant que vous en aurez

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un bien vif par cet événement, je m'enij^rcsse de vous écrire, persuadée que les consolations d'une mère adouciront l'amertume de vos larmes.

» Non-seulement vous gémirez d'une ingratitude révoltante , qui compromet les [)rojets de l'empereur sur ses armées d'Italie, dont vous êtes un des chefs ; mais vous vous affligerez aussi de perdre, parla fauted'un autre, quelques occasions brillantes d'acquérir une nouvelle gloire; et peut-être, pour atténuer la douleur de votre bienfaiteur, voudrez- vous tenter à vous seul ce qui était convenu pour le roi de JNaples et vous.

» Je viens donc , mon cher Eugène , vous conjurer de ne rien faire qui ne vous soit ordonné par l'empereur; il est essentiel , surtout dans ce moment où ses forces sont diminuées par la trahison , de mettre la prudence la plus extrême dans toutes vos démarches; de repousser constamment les tentations de faire phis que votre devoir, pour réparer le crime du roi de Naples. Songez bien que vous ne devez pas écouler dans cette occasion cette valeur qui vous pousserait à des actions qui ne

SUR JosEPHiN]'. r>i:<

]>ourraient vous illustrer davantage, et qui, par leurs suites , peut-être en opposition avec vos désirs, entraveraient des opérations calculées avec talent et sang-froid , dans le calme du cabinet des Tuileries.

» L'empereur ne doute ni de votre attachement, ni de votre mérite militaire j ainsi il ne faut lui prouver maintenant l'un et l'autre, que par une obéissance sans bornes ; qu'il trouve en vous , mon fils, tout ce qui lui manque dans sa famille; et qu'il voie bien que toutes vos ])ensées , toutes vos actions , tendent à l'assurer de la reconnaissance que nous lui devons. C'est surtout dans ce moment de danger , qu'il est doux de la témoigner ; aussi suis-je persuadée que jamais la vôtre ne fut plus vive.

» J'ignore entièrement <juelle part la reine de Naples a prise à tous ces événemens ; si vous en savez quelque chose , mandez-le moi. J'ai écrit à l'empereur dans un sens qui doit plutôt le calmer que l'irriter contre Caroline ; je suis convaincue que c'est d'elle dont il croit devoir le plus se plaindre; et j'ai de la peine à penser qu'une femme puisse être accessible à une ambition assez forte, poui l'entraîner hors desdoux

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devoirs dictés par les sentimeiis de son cœur. Jusqu'à ce qu'il m'ait été prouvé que la reine a été de moitié dans tout ce que vient de faire son époux , je croirai qu'elle a employé tous ses moyens de séduction , pour le conserver à l'empereur.

» Donnez-moi quelques détails sur la vicereine , sur vos enfans et même sur le prince primat : il est si parfaitement affectueux pour vous, que je lui suis tendrement attachée; et je vous prie de le lui mander.

» J'oubliais de vous dire qu'un homme assez mal vêtu est venu il y a peu de jours à Malmaison ; il a tant insisté pour me parler , assurant qu'il avait quelque chose d'important à me comnuiniquer , qu'on est venu me demander mes ordres. Plusieurs personnes m'observaient que , d'après son extérieur , je ne devais pas le recevoir ; mais seulement lui envoyer un chambellan. Voussavez, cher Eugène, que j'ai l'habitude de ne consulter que moi pour les choses de ce genre, aussi ai-je voulu causer avec cet homme , et je l'ai reçu dans le petit salon , qui précède ma chambre. Pour rassurer ceux qui s'intéressaient à moi sur ce

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qu'ils appelaient mon imprudence ^ j'ai fait rester mon fidèle Freyre et Dargeance dans l'antichambre; ils ont introduit ce pauvre homme, qui, nialgré son vêtement grossier, me parut fort distingué de figure et de manières; et nullement embarrassé en s'approchant de moi.

«Sans trop d'assurance, mais aussi sans aucune timidité , il m'a dit qu'il venait , non me demander un service , mais au contraire m'en rendre un. « Je suis, a-t-ii poursuivi, fort loin » d'être riche ; cependant je ne suis point dans » la misère, et ce ne sont point des secours que » je viens solliciter de Votre Majesté : je sais « qu'elle se plaît à les répandre sur tous ceux » qui souffrent; mais , je le répète, je suis con- 5) teut du sort modeste qui m'est réservé. Con- » naissant , Madame , le respect que votre au- )) guste fils porte à la mémoire de son respec- » table père , je viens prier Votre Majesté de lui » faire passer cette lettre autographe du géné- » rai Beauharnais , tombée en mes luains par » une suite de circonstances , trop longues à » raconter à Votre Majesté ; la voici. »

))En achevant ces mots , il me remit en effet une lettre dont l'écriture est bien celle de votre

père. N'osant la coufier à personne sans votre autorisation , je me borne à vous en envoyer une copie ; tenant à votre disposition l'original , dès que vous m'aurez fait dire par quelle voie je puis vous le faire parvenir. C'est un titre de plus à joindre à ceux que vous conservez religieusement ; et je pense que vous serez heureux de le recevoir.

» Ne voulant pas blesser cet homme, qui venait de me remettre une chose précieuse, je ne lui offris pas d'argent; mais, pour le forcera accepter une récompense qui pût lui être utile , je voulus lui remettre un portrait de vous, entouré de diamans. « Ah ! Madame , me dit-il 3) les larmes aux yeux , que Votre Majesté me « juge mal. Qu'elle daigne me donner le por- 3) trait du prince , mais sans entourage. Alors 33 je serai heureux. »

» Attendrie au dernier point , j'ai fait ce qu'il désirait, et il a paru enchanté. Il n'a jamais voulu me dire son nom ; et je n'ai pas cru devoir pousser l'indiscrétion jusqu'à le faire suivre. Il faut savoir respecter le secret des autres, lorsqu'on ne veut pas voir trahir les siens.

» Je ne saurais vous dire combien la vue de

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celte écriture m'a émue ! Tant d'évèneniens malheureux , bizarres , heureux , déchirans , doux et inconcevables, se sont passés depuis le jour où cette lettre fiit écrite , que je ne pus savoir , dans le moment où je la pris , si je regrettais ou non d'y avoir survécu. Cependant, je crois que , malgré tous les chagrins qui m'ont été réservés depuis quelques années, je ne consentirais pas à renoncer au souvenir des vingt nus qui viennent de s'écouler. Dans ce long espace de temps, vous avez toujours, mon Eugène , été pour moi le plus tendre des fils ; vous avez rempli au-delà des espérances que je pouvais former , vous m'avez appris jusqu'où peut aller le bonheur d'être mère ; pourrais-je donc me plaindre ?

» Adieu , mon bon et cher Eugène ; de grâce écrivez-moi , ne fut-ce que deux mots ; ou , si le temps vous manque , priez Méjan de me donner de vos nouvelles à tous.

n Je vous embrasse comme je vous aime.

» Joséphine. »

Copie de la lettre du gêncnd Alexandre Beau/iarnais , chef de farmce du Rhin, datée du quartier -général de Lamlau, le 20 juillet 1 795 , à la Convention nationale.

« Je vous préviens, Citoyens 1 eprésentaus , que j'ai quitté hier 19, dans là nuit, la position des hauteurs de Menfeld, pour aller prendre position près de Landau, et attaquer en même temps Fennemi établi dans les environs de cette place. J'ai dirigé l'armée sur six colonnes , dont trois étaient destinées à de fausses attaques; l'objet principal que je m'étais proposé , était de m'emparer des gorges d'Anweiller et des hauteurs de Franck wei lier , qui sont en avant de ces gorges, et où l'ennemi était fortement retranché.

» Tout a réussi suivant mes voeux : le général Arlandes, avec le 10*^ régiment d'infanterie, s'est emparé de la gorge d'Anweiller; le général Meynier , à la tête du ôj" , a occupé en même temps Alberwiller et les ramifications des gorges qui y conduisent; l'avant-garde,

sur, JOSÉPHINE. 019

conduite par les généraux Landremout , Loubat et Delnias , a repoussé avec perte les ennemis des hauteurs de Franckweiîïer, qui étaient gardées par les émigrés et le corps franc de Wurmser.

))Le général Gilot, sorti avec 5, 000 hommes de la brave garnison de Landau, destinée à occuper les ennemis vers le bois, a obtenu aussi des succès dans cette partie; les fausses attaques du général Ferrière et des brigades des généraux Lafarelle et Mequillet, sur plusieurs points des lignes de la Queich , ont fait une diversion très - utile à mes attaques véritables, en leur faisant évacuer les villages de Belheim, Kiuteisheim et Ottersheim. Partout les ennemis de la république ont été re poussés avec perte ; ils ont laissé , contre leur coutume, la terre couverte de leurs morts et de leurs blessés. Nous leur avons fait des prisonniers , et pris plusieurs redoutes , sans canons, il est vrai, mais où nos braves soldats ont trouvé du pain , des surtouts et différentes munitions.

» Cette journée heureuse, puisque les troupes de la république ont rempli avec succès ce que

je m'étais proposé , promet de plus grands avantages.

» Mes relations avec l'armée de laMoselle sont maintenant établies par le pays des Deux-Ponts, et le courage des républicains qui composent l'armée du Rhin, est garant qu'elle se rendra de plus en plus digne de la confiance publique , en remplissant lesengagemensquesa position, sa force et les intérêts d'une grande ville assiégée , ont fait contracter envers la patrie. Je ne peux encore parler avec détail des actions particulières qui méritent l'attention des représentans du peuple, qui appellent, dans un pays libre, la reconnaissance nationale; mais ma première lettre en fera mention.

» Je vous prie d'agréer de nouveau l'hommage de la fidélité de tous les républicains de l'armée du Rhin à la république une et indivisible ; de leur attachement à la constitution , et de leur reconnaissance pour les estimables législateurs auxquels ils la doivent.

» Le général en chef de l'armée du Rhin ,

» Alexandre Beauharnais. »

SLR JOSEPHINE. r>2 I

Freyre était le premier valet-de-chambrc dv. î'inipéralrice , il lui donna dans tous les temps les témoignages d'un dévouement absolu. Il est, je crois, attaché maintenant à la princesse Eugène de Leuchtenberg ; mais il vient régulièrement en France pour assister au service, qui a lieu tous les ans , le jour de la mort de Joséphine, dans l'église de Rueil. Il est affligeant de ne pouvoir citer à peu près que ce serviteur si capable d'un tel respect pour la mémoire do sa bienfaitrice.

J'ai appris d'un paysan de Rueil que ce service était rarement nombreux , si on en excepte les villageois des environs, qui se font un devoir d'v assister ; et quelques étrangers , attirés par la cérémonie et le désir de voir le monument sous lequel repose l'Impératrice.

Qui peut donc se flatter de laisser des regrets durables , quand on voit le tombeau de .Joséphine abandonné de ceux dont elle chercha à embellir la vie !

M. Méjan , secrétaire des commandemens du vice-roi , ne le quitta dans aucune de ses campagnes , et lui témoigna jusqu'à sa mort rattachement le plus soutenu. .Te l'ai beaucoup

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