‹ Mémoires sur l'impératrice Joséphine (volume 2)Chapitre 5 sur 65 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

A MADAME FANNY DE BliAUIlARNAIS.

Cajactère français ^ resté le même dans les prisons. — Madame de Montesson. — Ses guichetiers. — Mesdemoiselles Contât, Devienne et Raucourt. — M.idemoiselle Raucouit à iVavarre. — L'impératrice lui donne un camélia.

«Pourquoi votre mauvaise santé et les bons procédés de vos amis vous retiennent -ils à la campagne? chère tante, j'aurais grand besoin de vous. Voilà ma maison seule , et moi plus seule , plus délaissée encore. Depuis cinq jours <y;/ ïY(i) n'y est plus, tous ses amis ont disparu peu à peu. Il est six heures au moment où je vous écris, et personne n'est venu. Personne , je me trompe : mou brave jeune homme ne se rebute point; il vient deux ou trois

(i) M. Alexandre de iieauhainais , prisoiniier ai» .Liixeinboura;.

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fois par jour a^ec des nouvelles du Luxembourg; taul que son devoir n'est pas engagé, il se soucie peu d'exposer sa personne : la peste du malheur ne le rebute point. C'est à lui qu'Alexandre confie celles de ses lettres qu'il veut que je lise seule : les geôliers, le comité , ont la primeur des autres. En voici une dont je vous transmets la copie : l'original doit reposer toute nia vie sur mon cœur et mourir avec moi. « Eh bien ! pauvre petite , vous n'êtes donc M pas raisonnable , et il faut que ce soit moi qui » vous console? je le puis aisément, car c'est 3) ici le séjour de la paix , lorsque la conscience M est tranquille , et où l'on peut puiser pour soi » et pour les autres tous les bous sentimens du 31 cœur , toutes les bonnes idées de l'esprit , » toutes les douces affections de la nature ; je » serais troublé par notre séparation , si elle 3) devait être longue ; mais je suis soldat ; et loin 33 de vous , ma douce Joséphine , loin de nos 33 chers enfans , il me semble que je fais la 3) guerre ; en eifet , un petit événement est une 33 campagne contre le malheur. Ah ! si vous )) voyiez connue on sait le combattre ici , vous 33 rougiriez d'être aftligéc. Chaque détenu ,

» ceci est à la lettre , laisse les chagrins à la » porte , et ne montre ici que bonne liu- » meur et sérénité. Nous avons transporté au » Luxembourg la société , moins la politique ; » ainsi, vous m'avouerez que nous avons laissé » les ronces pour ne garder que les fleurs. 11 y » a des femmes charmantes qui ne sont ni co- » quettes ni prudes ; des vieillards qui ne fron- » dent et ne moralisent pas , mais reprennent » avec douceur ; des hommes mûrs qui ne spé- » culent point ; des jeunes gens presque rai- » sonnables , des artistes (i) polis, sobres, » sans orgueil , nous égayant par une foule de » traits plaisans , et d'anecdotes amusantes ;

(^i) Plusieurs artistes lurent en effet arrêtés, apparemment pour les punir d'avoir été reconnaissans delà protection qui leur était donnée par l'élite de la noblesse ; on se faisait alors un devoir, non-seulement d'encourager les arts, mais on recevait avec la politesse la plus recherchée, les hommes dont on admirait les talens; il est vrai que l'on choisissait ceux dont le ton et les manières annonçaient une éducation soignée : Gluck, Piccini, Sachini, Dusseck , Pradher, Duport , Garât, Vernet, Ménageot, étaient partout entourés d'égards et de soins. Si maintenant beaucoup d'artistes ont énerve ou perdu, dans des sociétés dangereuses.

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» et ce qui vous étonnera plus que tout , des î) financiers devenus aussi doux , aussi bien » élevés , qu ils étaient en générai inipertinens » et grossiers ( i ). Nous avons donc ici ce qu'il y » a de mieux , excepté pourtant ma José- )) pliine et nos cîiers enfans: oli ! c'est encore 5) du cboix , du bon et du meilleur que ce » trio cbéri. Je dois excepter aussi notre bon 3) ami Nevil; celui-là n'a de tort que de se

dans des cafés, les talens qui eussent pu les illustrer, il faut peut-être en accuser le peu de frais que l'on fait pour les attirer dans la bonne compagnie On peut en citer un nombre considérable qui s'y trouvent parfaitement placés, tels que Chérubini, Auber, Fetis, Paër, Boyeldicu, Baillot, Ralkbrenner, ZimmerraannjRhein, Gérard, Gros, Isabey, Cicéri, etc. , etc. ; c'est en les fMitourant de considération que les arts prospèrent et s'étendent !

(i) De tout temps l'insolence de l'argent fut la pire de toutes, et, de nos jours, on pourrait citermille traits qui viennent à l'appui de cette opinion. Nous ne voyons plus, il est vrai, les originaux des Mondor , des Turcarets d'autrefois, mais si nous pouvons citer avec orgueil plusieurs de nos compatriotes , riches banquiers, qui font de leur fortune le plus noble usage , et qui, par l'aménité de leurs manières, ajoutent à leurs bi(Mifaits. nous aurions aussi des modèles de PorgueiL

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« croire un parent de Brutus. Quant à son titre » du comité , je ne le lui reproche point : je «m'en trouve trop bien. C'est lui , ma chère î) amie , qui vous remettra cette lettre , dans « laquelle j'enferme mille baisers , jusqu'à ce « que je puisse vous les prodiguer plus rëelle- » ment et sans les compter. »

Tous ceux qui ont été en prison à cette afl'reuse époque tiennent le même langage que

démesuré que peuvent faire naître le.s millions. Voici un trait qui vient à l'appui de cette vérité.

On assure que M. R. , l'un de nos plus riches capitalistes, causant, il y a huit ans, avec le prince de Danemarck , exprima i'étonnement qu'il éprouvait de ce que S. A. R. eût choisi ce moment pour visiter la France : c Car, dit-il, Paris est d'une tristesse affreuse, «Monseigneur, ma chute en tilbury et la mort de Mgr. le ))duc de Berry ont jeté un voile funèbre sur la société, «qui ne saurait être jugée à présent par V. A. R. »

J'ai peine à croire cette anecdote vraie ; mais enfin , il faut que la suffisance et la sottise d'un personnage soient poussées à un grand degré, pour que l'on ose lui prêter une telle absurdité. Qui que ce soit n'eût eu l'idée de la mettre sur le compte de MM. Lafitte, Perrier ou Lapanouze , tandis que l'on inventera peut-être sur eux une foule d'actions honorables.

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M. de Beauharnais. 11 est certaiu que le caractère français dc changeait même pas sous les verroux des tyrans. Menacés à tout instant de sortir de ces tristes séjours pour marcher à la mort , il semblait que Ton voulut s'étourdir par le bruit d'éclats de rire , et toute la folie de l'inconséquence poussée à l'excès. C'était au milieu d'une histoire plaisannuent contée, d'une scène de proverbe jouée avec esprit, que les geôliers venaient annoncer la sentence de l'un de ces infortunés , qui ne paraissaient tenir à la vie que par le plaisir d'être réunis !

Ce courage me paraît inconcevable, car enfin on voyait disparaître connaissances, amis, parens. On restait entouré de personnages nouveaux , venant remplacer ceux qui , peu de jours avant , partageaient votre captivité et qui bientôt devaient a^ous précéder ou vous suivre ! Comment alors pouvait-on se dislralre lorsqu'on avait ou à regretter ceux qui vous étaient chers , ou à trembler pour leurs jours ! Je comprends beaucoup mieux l'insouciance des condamnés qui marchaient à Téchafaud , calmes , résignés, parés comme pour une fête. Ils allaient recevoir le martyr pour la cause qu'ils chéris-

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saient; ils pouvaient à ce dernier moment prononcer hautement des vœux pour leur roi et leur patrie; ils cessaient de craindre pour les objets de leurs affections , et ils allaient rejoindre ceux qu'ils avaient perdus !

Madame de Montesson a conté souvent devant moi des traits de ce temps , qui sembleraient exagérés à notre génération, déjà si éloignée des atrocités de la terreur. Madame de Montesson ne partageait pas la gaîté qui régnait autour d'elle. Pieuse, soumise aux décrets d'une Providence qu'elle révérait , elle n'était jamais découragée , mais elle s'éloignait des plaisirs qui lui paraissaient , avec raison, des contresens dans ces lieux de douleurs.

Les guichetiers admiraient sa douceur , sa patieuce; ils lui disaient fréquemment, en la regardant avec pitié : « C'est dommage que tu ailles » bientôt ^gurer avec les autres, t'es bonne » femme ; mais t'as un chien de nom qui te per- » dra, xoïs'tu? Oj'ié ans ca mène tout droit... » et ils faisaient un geste énergique pour peindre le but de cette course annoncée.

C'est dans de pareilles angoisses qu'elle est restée dix-huit mois. Sa santé, depuis lors, fut

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toujours chancelante , et elle s'éteignit après (le longues souffrances.

Toutes les femmes n'étaient pas aimables ; cependant, comme le dit M. de Beauliaruais, plusieurs étaient devenues aigres, acariâtres et méchantes ; d'autres fort impertinentes en se trouvant tout à coup les égales des dames de la cour. De ce nombre était, dit-on , mademoiselle Contât , qui se donnait tous les airs d'une duchesse mal élevée.

Mademoiselle Devienne ( aujourd'hui madame Gévaudan ), dont le talent laisse une place vide à la Comédie-Française, était au contraire polie , charmante , et fort recherchée par toutes ses compagnes, qui la trouvaient toujours gracieuse et obligeante. 11 est singulier que ce soit précisément la soubrette qui ait donné une leçon de bon ton.

Mademoiselle Devienne , lorsqu'elle fat sortie de prison , n'oublia pas ceux qui languissaient encore dans les fers. Elle fit de nombreuses démarches en leur faveur; plusieurs furent suivies d'un plein succès.

Mademoiselle Raucourt , devenue libre , rendit aussi de grands services aux prisonniers.

Elle obtint pour eux des sursis qui les sauvèrent . Dans je ne sais quelle occasion , elle obligea madamedeBeauharnais, qui s'en souvint toujours. Entrant un jour dans la salle à manger de Navarre pour déjeuner, je vis une dame que l'Impératrice fit placer auprès d'elle, et de laquelle elle s'occupait extrêmement. Je dis à M. de Viel Castel que je trouvais une grande ressemblance entre cette dame et mademoiselle Raucourt. «Jele conçois, répondit-il, car c'est elle. » Elle était venue de Paris pour voir de nou velles plantes, dont Tlmpératrice était fort avare. On visita la serre, moins belle que celle de laMalmaison . Sa Majesté expliqua les moyens de culture , et fit empailler devant elle plusieurs des fleurs admirées par mademoiselle Raucourt , afin qu'elle pût les emporter comme un souvenir de reconnaissance.

Mademoiselle Raucourt possédait près d'Orléans une belle terre , et soignait une foule de plantes exotiques , très- rares. J'v ai vu un camélia venant de Navarre, et entretenu avec un soin particulier. C'est à Joséphine qu'est due la naturalisation de cette belle fleur.

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