ADIEUX A LA VILLE DE GENÈVE
Il faut donc te quitter, ô respectable a?ile ,
Où le cours de l'hiver in'a paru si tranquille ,
Où j'ai pu vivre exempt des plaisirs de Paris,
Du travail, des devoirs, et surtout des soucis.
Où de mes jours plus doux, la compagne fidèle
Se crut mère (i) , en voyant ma douleur piternelle^
Auprès du seul enfant que m'a laissé le sort,
(i) M. Lehoc avait épousé en secondes noces une personne qui lui avait rendu de grands services dans le temps de la révolution.
SUR TOSÊPHINÉ; ^^5
Rappeler «es troiis sœurs , et les bénir encor.
Genève, je te fuis ! et mon âme attendrie Croit, en l'abandonnant, déserter sa patrie. ' . Oui, j'avais dans tes murs, avec sécurité. De tes antiques droits senti la liberté; J'étais concitoyen de ce modeste empire. Où régna la loi seule; où la vertu respire.
Je ne veux point ici supposer des regrets Aux hommes, par leurs vœux, devenus des Français; Mais combien je révère et chéris la sagesse, Qui tient lieu de la force, en servant la faiblesse. Par des voisins jaloux, pressés de toutes parts, ;
J'aime à voir leur orgueil respecter vos remparts : Vous fûtes leurs amis, et non leurs tributaires. Le temps consolidait vos titres séculaires.
Heureux si des rivaux d'eux-mêmes raécontens TN'avaient par leurs débats avili leurs talens. Si calme comme vous l'un et l'autre grand homme Eût pu laisser Genève , en dispute avec Fxome. Vous jouissiez en paix du spectacle pompeux Qui pour élever l'âme, et pour complaire aux yeux, Avec profusion vous offre la nature.
Terrible en ses excès , riante en sa parure , Sans doute elle a partout dispersé sa beauté; Tci règne sa grâce, et là sa majesté; Mais sur les bords chéris de la libre Helvétie, A sa mâle grandeur son luxe s'associe.
Si le sombre Jura, de son front caverneux. Toit jaillir d'un torrent les flots tumultueux. .<
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Plus loin il en revoit l'eau pure et divisée Kafraîchir l'herbe et l'air , dans sa plaine arrosée. Ces vallons toujours verds, ces sinueux coteaux, Admirés mille fois, mille fois sont nouveaux. Que ne puis-je tracer des couleurs du génie Ces bords qu'avec Sainl-Preux dût habiter Julie; La colline ombragée où s'élève en gradins L'or brillant des moissons, la pourpre des raisins; La route que sa courbe, heureusement docile, Rend toujours admirable, et jamais difficile , Qui s'attache à ta rive, ô Léman fortuné! Toi qui du voyageur, charmant l'œil étonné. Dessine et reproduis dans ton onde bleuâtre De tant d'objets divers, le riche amphithéâtre, Et de ton flot timide arroses les hameaux , Les arbres, les jardins, suspendus sur tes eaux. De là j'ai contemplé cette immense structure Du mont aérien, qu'a su dompter Saussure. De cet Alpe géant dont le front argenté Du soleil fugitif prolongeant la clarté, Et bravant tous ses traits et leur chaleur stérile , Maintient l'étei-nité de sa glace immobile.
Oh vous! par la tendresse ou par le sang unis. Dans vosmaisons des champs, qu'il est doux d'être admis! Un jardin vous sépare, un instant vous rassemble, Non pour être envieux ou pour médire ensemble, Le bonheur n'admet point ces tristes sentimens. Et les cœurs satisfaits sont toujours indulgens. Quand j'ai vu du Lémun la terre hospitalière ,
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L'Iuimide scorpion el le froid sagittaire ,
Pour de plus longues nuits el des jours plus obscurs.
Déjà vous commandaient de rentrer dans vos murs.
La neige à gros flocons accourant des montagnes
Exhausse vos vallons, étend sur vos campagnes
Sa blancheur monotone, et rappelle à notre œil
Les pâles vêtemens, le livide cercueil
D'une jeune beauté dans sa fleur moissonnée,
Sans époux, sans amant, au trépas condamnée.
De ce sublime deuil détournons nos regards. La nature est sévère ; ayons recours aux arts. Pour secourir Thalie appelez Melpomène : Que Corneille et Racine honorant votre scène Et reprenant leurs droits par le drame usurpés. Retentissent encor dans vos cœurs détrompés ; De Grétry, de Méhul , dans une douce ivresse. Admirez les accords, la lyre enchanteresse. Si, le soir, en famille, en cercle réunis. Vous composez, par classes, un grand nombre d'ami-, De l'arbuste chinois, la feuille bienfaisante. Pourra dorer plus tard, sa liqueur odorante. Et vous aurez du moins varié vos loisirs; C'est en les racontant qu'on double ses plaisirs.
Dans vos bals sérieux, qui pourtant sont des fêles^ Terpsichore à l'Amour offrirait des conquêtes; Mais sur vos airs anglais, en colonne rangés , Je crois voir de Dolon , deux tubes allongés; Et frères el maris , de la walse suspecte j S'emparent avec vous, afin qu'on la respecte.
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Oui, (]u?sé-je médire, en tournanl sur vos pas.
Vous errez dans la foule, et vous ne dansez pas.
Des invitations, ainsi la règle ordonne
De vous pousser trois cents, pour ne blesser personne.
Sans doute un tel usage a dû me convenir ;
Plus vous étiez nombreux, plus j'ai su l'applaudir.
Rien, même le bonheur, n'échappe à la censure; Mes vers plus courageux, vont repousser l'injure Ouc prodigue l'envie ù vos travaux heureux.
Le Genevois , ilil-elle, actif, industrieux, Hardi spéculateur, et commerçant habile, Abuse du talent de rendre l'or utile ; Un peu plus qu'économe, et prolond dans son art , Calcule l'espérance, et chiffre le hasard; Mais, les fruits que le temps et le travail amène . Toujours il les amasse, et s'en prive avec peine; De ce vice.... Arrêtez! quel horrible métier, D'avouer la raison pour la calomnier?
Détracteurs insensés, montez vers cette ville. Où, dans tous les États, l'instruction fertile. Si souvent du génie alluma le flambeau ; Et, malgré ses erreurs, éternisa Jlousseau ; Où le fils estimé, d'un estimable père. Transmet à ses enfans l'honneur héréditaire , Achète leurs talens par des biens superflus , Et sait ennoblir l'or en créant des vertus. Où vites-vous jamais l'auguste bienfaisance De secours plus touchans entourer l'indigence ? iiloire à Thomme opulent, qui, près des malheureux.
Avare pour lui-même, est prodigue envers eux!
Le besoin qui les pi'esse , est le seul qu'il consulte ; i
Les plaindre est un devoir, les servir est un culte, j." <;
(Qu'importe qu'un rival, jaloux de vos efforts.
Vous dénigre ; le pauvre a béni vos trésors !...
L'âge, l'inûrmité, la fièvre dévorante,
Consume le vieillard, menace une parente;
Ils sont plaints tous les jours, tous les jours caressés;
Une cour d'amis vrais , tour à tour empressés, «
Religieusement à ce poste honorable -, .; , t
Apportent de l'espoir le baume secourable. • .. î
Sur la mer en fureur, ainsi les passagers, > ,
En se les partageant craignent moins les dangers. .', '
Peut-être, redoutant l'influence étrangère,
Genève, au voyageur, offre un aspect sévère ; .• '
Ces vieux républicains, du vain luxe des rois, ' :
Ennemis par leurs mœurs, ennemis par leui's lois ,
De soucis ombrageux n'ont pas perdu l'usage, ■
Et pensent qu'on acquiert peu d'amis en voyage.
O ! vous , sexe adoré , dont le plus «impie accueil , Au déclin de nos ans, flatte encor notre orgueil. Montrez-leur par quel art, par quels pouvoirs suprêmes, Vous savez doucement les sulijuguer eux-mêmes; Alors, ainsi que moi, les voyageurs surpris , Arrivés étrangers, partiront vos amis.
Je vous invoque aussi , vénérable jeunesse, Vous en qui la beauté dispute à la sagesse. Dans l'abus des erreurs, en d'autres lieux vieilli , Souffrez que parmi vous un instant accueilli, TOME m. aa
J'entre Jan« ce salon , sans mères, «ansaieules,
Beau de votre innocence, et peuplé ilc vous senles.
Dans votre république on livre A l'unisson
Le cœur à l'amitié , l'esprit à la raison ;
On chérit le modèle auquel on sert d'exemple.
Vesta plus d'une fois vit profaner son temple.
Vous choisissez bien mieux les amis , les parens,
Dignes du sanctuaire où brûle un pur encens.
Plus calme librement, qu'on ne l'est par contrainte,
La fille est sans danger et la mère est san^ crainte.
Là, le jeune homme admis, sur la foi de ses mœurs,
West qu'un frère à leurs yeux, appelé par ses sœurs.
S'il inspire bientôt un sentiment plus tendre
Il faut le mériter, et non pas le surprendre.
Chacun peut assortir ses penchans et ses goûts ;
Elle bonheur de l'un, est le garant de tous.
Mais j'épanche mon cœur , et le temps qui m'entraîne
Pour mes embrassemens ne suffira qu'à peine.
Salut au magistrat qui sage autant qu'heureux (i)
Gouverne avec son âme un peuple généreux.
Le protecteur des arts, qu'il cultive et qu'il aime,
Leur rend tous les honneurs, mérités pour lui-même. ..
Au guerrier (2), vrai Français, qui par goût, par devoir,
Aime l'ordre du jour et les plaisirs du soir.
(1) M. de Barante, préfet du département dont j'ai déjà eu l'occasion de louer le noble caractère , l'esprit et l'instruction.
(2) Le général Dupuch.
SLR JOSÉPHINE. SSq
Toi (i), chef des citoyens, dont l'aimable justice Déplaça Saint- Antoine , et consacra Maurice En inscrivant ton nom, on ne t'a pas flatté; Tout monument est beau , quand il est mérité. Recevez mon adieu, vous tous qui devez croire Vos bontés et vos noms gravés dans ma mémoire. Cet adieu, je le sens, il n'est point éternel. J'en dépose en vos mains le serment solennel. Oui, je vous reverrai, oui, je saurai peut-être Préférer ces beaux lieux aux lieux qui m'ont vu naître. Adieu , c'est dans la nuit que je dois vous quitter, En revoyant Genève il faudrait y rester.
Lehoc.
(i) M. Maurice, maire de Genève, auquel la ville dut de grands embellissemens , entre autres le déblaiement et la plantation d'une place dominant le lac, et qui, devenue une magniûque promenade, a pris le nom de Jardin Maurice , au lieu de celui de place Saint-Antoine, qu'elle portait avant sou heureux changement.
Les Genevois partageaient leur amour entre MM. de Barante et Maurice, qui, tous deux, par la sagesse de leur administration, surent maintenir le calme dans un pays qui regrettait son indépendance, qu'on ne pouvait supposer devoir lui être si promptement rendue.
Ces respectables magistrats ont tous deux été récompensés du bien qu'ils ont fait, par le bonheur d'avoir des enfans dignes d'eux. M. le baron de Barante est fils du premier; et le second est le père de M. Maurice, préfet aussi aimé que savant , modeste et estimé.
Ces vers donneut une idée fort juste des mœurs genevoises, des usages de cette ville beaucoup trop décriée par des voyageurs , qui n'ont pu la juger, n'y étant pas restés. M. Lehoc n'a pas même omis le seul défaut réel qu on puisse peut-être reprocher à ce peuple industrieux , celui de tenir à l'argent ; il ne le prodigue pas , en effet , en frivolités de luxe, en fêtes brillantes; mais qu'un malheur non mérité frappe un concitoyen, un voisin, une souscription ouverte immédiatement, est aussitôt remplie; et ces hommes , si économes pour tout ce qui ne concerne qu'eux , se disputent l'honneur de secourir l'infortune de leur semblable.
La petite ville de Sion fut presque entièrement brûlée il y a vingt-cinq ans , je crois : toute la Suisse vint au secours des habitans , plongés dans une affreuse misère ; mais la ville de Genève fit à elle seule plus que toutes celles des cantons réunis.
Peu hospitaliers pour les étrangers , dont ils ont été souvent dupes , ils perdent toute leur défiance et leur sécheresse avec eux si l'un d'eux est atteint de quelque chagrin. Loin de
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le fuir alors, les Genevois le recherchent avec empressement.
C'est ainsi que madame d'Aymar, femme du préfet , prédécesseur de M. de Barante , se vit entourée de toutes les dames les plus considérées de la ville, lorsqu'elle perdit son mari, et qu'elle resta seule dans une ville où elle n'avait point d'amis. Dans la saison des concerts, des bals, ces dames se relayaient pour aller passer les soirées avec elle, et sacrifiaient sans regret une partie agréable , au plaisir de consoler une affligée.
On pourrait multiplier les citations de traits semblables , qui suffisent pour répondre aux détracteurs d'un peuple au milieu duquel il faut vivre pour le bien apprécier. 11 n'est peut-être pas aussi brillant , aussi élégant que le nôtre; mais il ne lui cède ni eu vraie générosité , ni en nobles sentimens.
MÉMOIRES SLK JOSJFHlMi. 545
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