TOME III
04 MEi\roillF.S
je ne m'explique pas cette révt'lalion. Nous avions d'abord eru à un horrible abus de confiance , en imaginant que Nëvil, devant lequel mou époux pense tout haut , était un fourbe , un traître , un ingrat, en un mot , que sous les apparences les plus attrayantes et les plus honnêtes, il cachait l'âme la plus atroce; car enfin , ce ne sont plus de simples relations officieuses, qui nous lient, mais l'accord sympathique du coeur, la réunion des sentimens, l'ascendant du bienfait et le poids si doux et si léger de la reconnaissance. Vous sentez avec f[uellc indignation contre nous-mêmes, nous rejetons une hypothèse, qui pourtant s'est présentée à notre imagination inquiète ; l'une des plus tristes misères du malheur est de rendre injuste, et de faire surtout douter de la sincérité de l'amitié, accordée rarement à l'infortune. En jiensaut bien de la <'onduitede cet excellent jeune liomme, et en repoussant toute idée qui lui fût désavantageuse , j'ai eu raison , car c'est encore à lui que je dois les détails que je vais vous transmettre. J'ignore donc absolument par qui, et conmientnoasavonsété ti^his. w Aussitôt que lecomité révolutionnaire eut
connaissance du discours de mou pauvre Alexandre, il interrompit toutes communications entre lui et les autres détenus , et , ce qui nous consterna davantage , entre lui et sa famille. Le lendemain, il fut renfermé dans sa chambre , qui heureusement ouvre sur un petit corridor , communiquant à une seconde pièce, maintenant inoccupée , ce qui augmente du triple l'espace dans lequel il peut se promener. Deux jours après , ses portes furent ouvertes , et il reçut la visite bien imprévue d'un membre du comité de sûreté générale : c'était Vadier , son collègue à l'assemblée constituante, vieillard farouche et défiant, qui prend conseil de sa misanthropie habituelle , et pour qui les soupçons équivalent à des preuves. Au ton qu'il prit avec mon mari , celui-ci reconnut la prévention, devina l'animosité personnelle, et craignit de pénétrer plus avant. Pour moi , l'idée seule me fait frissonner , et si je m'y arrêtais un moment , je sens que l'effroi glacerait ma plume et mes esprits.
)) Sans demander par quel moyen vous avez connu mes pensées , lui dit Alexandre, je suis
fort éloigne de désavouer la maxime que vous me répétez et les principes que vous nie supposez. De telles pensées ne sont-elles pas toute la théorie de la révolution ? n'enseiguent-elles pas une pratique à votre usage ? Ces principes ne sont-ils pas les vôtres ? — Je conviendrai de tout cela , répondit Vadier ; mais le temps , les lieux , les personnes , cbangent tout ; et telle vérité , excellente en spéculation , devient un poignard quand on ne sait pas s'en servir. Les vôtres sont de ce nombre : c'est une arme à deux tranchans , qu'on a bien fait de diriger contre les ennemis de la liberté ; mais s'il arrivait qu'eux-mêmes blessés et non hors de combat , essayassent de la retourner contre ses défenseurs ; si dans cette manoeuvre rétrograde et criminelle , ils étaient guidés par une de ces mains qui les combattit , et qui, en les protégeant aujourd'hui , voulût les venger des blessures qu'ils recurent autrefois ?.... cette main , dites-le-moi , serait-elie innocente? Les intentions auxquelles elle obéirait seraient-elles pures ? et y aurait-il trop de sévérité à en prévenir l'effet , plutôt que d'avoir à en punir les conséquences ? — Je reconnais à ces inductions
dangereuses et peu méritées , la doctrine du maître , répondit M. de Beauharnais : sur des hypothèses perfides on élève comme on veut l'échafaudage de toutes les suppositions ; et concluant du possible au positif , on livre l'innocent au supplice pour l'empêcher de devenir coupable. — Quiconque est soupçonné, mérite qu'on le soupçonne. — Parlez plus franchement , répliqua votre neveu ; quiconque est innocent est bientôt soupçonné , et dès qu'il est soupçonné , il périt , si ou imagine qu'il puisse cesser d'être innocent, onlepunitbientôt en criminel. — Vous pressez la conséquence avec plus d'humeur que de raison, reprit Vadier; nous n'appelons criminel, nous ne traitons comme tel que celui qui intervertit , arrête ou corrompt les principes de la révolution. N'auriez-vous parlé que parce que , malgré nous, et même ànotre insu, cette doctrine vous atteint? malheur au coupable qui se livre lui-même ! — Malheur plutôt , s'écria mon époux , malheur aux tyrans qui expliquent , ou plutôt cpii embrouillent par une métaphysique obscure et insidieuse leur système homicide ! On repousse aisément le glaive tout nu; et, comme
disait le président du Harlay , il y a loin du cœur de l'homme de bien au poignard du scélérat ; mais comment éviter une arme cachée ^ il faut se taire et tendre la gorge. A ces mots , que je blâme beaucoup , le vieux président du comité de sûreté générale sortit ; et Névil, qui écoutait dans le corridor , crut remarquer sur sa physionomie naturellement sévère, je ne sais quelle expression équivoque d'un trèsmauvais augure.
)) Je vous tiendrai au courant, jour par jour, des suites de cette affaire qui me livre aux plus dévorantes inquiétudes. »
SI II JO.SÉPHINE. 5g