CHAPITRE X
Voyage en Suisse. — Notre arrivée à Genève. ^ Accueil aimable du préfet, M. de i'arante* — Moeurs et habitudes genevoises. — La aociét('> des dimaoches. — Madame de Staël exilée. — Le comte de St.-Priert et ses trois filles. — M» Je Hoc^ ancien amiNinadeiir k Genète, ^uni dki doc de Baïaaiio.
La 9anté de mon père devenae très-mauvaise , par suite de Jongs et nombreux chagrins, les médecins jugèrent qu'il lui fallait la distraction des voyages , et lui proposèrent ' d aller en Suisse. Il choisit la ville de Genèye , dontle climat était tempéré ; et qui» do moins» étant devenue France, lui permettait de ne plus s'éloigner de sa patrie. Un exil rigoureux loi avait fait sentir davantage encore le bonheur de ne pas quitter soa pays.
Nous fûmes accueillis avec la plus grande bienveillance par le préfet, M. de Barante ,
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homme fort instruit , 'sans la moindre P^^' tentico» aimable» bon» et ajanl troévé lé moyen ée ^ ftMre addrer, daoa tine ville où tout ce qui était français était en général mal To. Les Geaefoiëy ai éclairée , m fiera de leur indépendance , ne pouvaient se con^ scier d'avoir été contraints de se voir rsm, et de pèrdre>ehaqae année «né foule de feanea gens enlevés par la conscription , les gardesd'honnenr » on lea bmreta de aona-lieu tonnna. ^Jnoiqolla fussent dc^nns mendireB de Tempire 9 ils avaient conservé toutes leurs habitudes et leum idées républicaines : ils étaient conquis , mais nullement soumis ; et , sans la profonde vénération qu'inspirait le préfet, il eût été 9 je crois » fort difficile d'éviter de grands troubles. U sut san# yiolei^qe , et paf ia seule perittAsion de ao« caractèce 00MiUaiit> foire exécuter avec exactitude toutes les lois dictées par l'empereur, et adoucir ce que ses ordres avaient souvent de trop sévère. Il né. craignit jamais de se compromettre en recevant chez lui des personnes qu'il savait n'être pas bien vues de son soi|ver^în (i).
(i) C'est aiaA qull fol Tami le plus iotlme de madame de Staël exilée, et de 91. de Salnt-Priefll,
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tirâcé à i'obligèance de M. de Barante» et à l'amitié de la charmaate famille Boissier, noq^ Aimes parfaitement reçu» dans la société; et 410US n'eûmes jamais qu'à nous louer des Genevois» doût les usages sont si diilérens de^ nôtres, que je crois devdir en parler ici avec jquelques détails^ Ils contribuent certaiaemenl ;à cette pureté de mœurs que la révôioUon n'a jpn même altérer, et dont toute personne de Jbonne foi ne contestera pas la réalité.
. Pendant trcHS ans, j'ai vu de prislesdifférentes
-ancien ambassadeur à GoastantiiM^le, <)ui .avait suivi Iiouis XVIII à Mittau» Devant beaucoup de recouoaissaoce au gouTeraeinent russe, il était resté près d'Alexandre avec ses trois fils. Vieux et infirme, il eut un grand désir de revoir ses filles élevées en France; il sollicita la perailssion de retoanier à Montpellier; mais après beaucoup de dUfieultès, il ne put obtenir -que de venir à Genève avee ses fils. Ses filles passaient alternative- luentquelques mois avec lui; elles étaient toutes trois remarquables par leur figure .et leur conduite c;Kemplaire*
Les malheureux frères Faucher trouvèrent aussi un . prbtecteurdans M. deBarante. Il fut toujours prêt à accorder son appui à tous les êtres souffrans ou malixnireuj^.; il a laissé des enfans dignes de lui, par la noblesse des sentimens et Tétendiie de leurs connaissances* .
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classes de la société, mon titre d'étrangère me permettant de ne pas opter pour une seule , je jouissais des agrémenade éhacane, aans m 'embarrasser des différences établies entre les habitans de la ville. Malgré leur libéralisme , les Crénett>is ont tous une fierté singulière. Les anciennes familles patriciennes sont des nobles , tout aussi {alonx de leur rang que pei:t?ent l'être en France les ducs et pairs. On ne peut habiter /e bas de la vUie (quartier le plus agi*éable) , sans éprouver quelques airs dédaigneux de ceux qui demeurent dans le haut. Les marchands sont relégués dans lés rues voisines du lac ; lea fonctionnaires, les banquiers, et les gens dont la fortune est faite , s'empressent d acquérir une maison dans une des rues où on ne parvient qu'après avoir gravi avec peine des montées assez raides*
Lorsque nous Arrivâmes, ma mère loua un trèsjoli logement sur une belle place bien aërée (i ) ; dé nos fenêtres, bù découYràit la vue la plus délicieuse. Enchantée des arrangemens qu elle venait de prèiidrë , iha mère détailla tous les avantages de son appaHén&ent ^ en s'étonnant
( 1 ) La place du filolard.
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de son bon marché. £Jie fut fort surprise de
l'air glacial que prit une de nos amies, en écoutaot cette description, t Ne trouvez-vous pas que j'ai bien fait de me décider tout de suite f lui demanda ma mère. — Oh ! pour cela, non. — Et pourquoi ? ne serons-nous pas à merveille tous ? — Ouï, sans doute. — L'air n est-il pas excellent, purifié par le Uhone, si près de Ja maison? — Si fait — La vue du lac ravissante? — D'accord; mais vous ne pouvez demeurer là. — Je n'en vois pas la raison.
Personne ne vous verrait , vous habiteriez le bus, de la ville. Laissez cela aux marchands , et cherchez à vous rapprocher de la société. »
Il fallut, bon gré, mal gré, chercher une autre habitation, et rompre l'arrangement con* venu , car toutes les personnes que nous consultions étaient du même avis.
Nous voilà donc en campagne pour trouver quelque chose qui nous plut Nous finîmes par découvrir, dans une vilaine petite rue sale et étroite, une laide maison bien noire ^ dont le mur était mitoyen avec celui des prisons. Notre amie , qui commençait à craindre que nous ne puissions nous loger dans ee beau quartier , pa-* rut ravie à l'aspect de cette trouvaille.
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ÎNous parcourûmes les différentes pièces composant ce logement: elles communiquaient les unes avec les autres par de petites marcbes^ qui étaient d'autant plus dangereuses « que les chambres 9 étant mal éclairées* on risquait à tous momens de se casser le cou. Les papiers étaient à grands ramages peu frais, et du plus mauvais goût. Il fut impossible de ' se refuser à louer cet agréable appartement y le seul qui fût disponible.
Ma mère était désolée d'être obligée de faire un tel sacrifice aux personnes de sa connaissance. Pour la consoler un peu » on lui répétait à toute minute qu'elle habiterait la chambre de Calvin (i). «Mon salon est affreux» ^Qu'importe ? votre chambre est celle d'un homme célèbre. — On n'y voit pas cjair ! . — Il y écrivit cependant tous, ses ouvrages. ^ Hais le bruit des prisons est însupportahle : le chant des malheureuses qui y sont renfermées l'aboiement des chiens 9 les injures des geôliers m'empêcheront de dormir ? — Bah ! Calvin y
(i) C'était eo effet celle qu'il occupait; et à l'état de dégradatîoD où elle est, à rincoiambdité de sa distribatioD, il est permis de croire qu'elle n*a point' été réparée depuis*cette époque.
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dormait. » Il n y eut pas moyen de se dispenser de noos y installer. Il est mi que nous étions des dames du haut.
Ce préjugé est poussé si loin y que les jeunes personnes qui sortent toujours seules $ même pour se promener, prennent une femme de chambre avec elles , dàs qu'elles deieendent pour faire des emplettes ; cependant , on se conduit tout aussi bien dans cette partie de la ▼ille si dédaignée : les ménages y yirent dans la même union , et on cite très-peu de personnes dont la conduite j soil équiVôque.
Nous vonlfimes donner une soirée un dimanche , et fûmes très-surpris de recevoir des excuses de toutes les dames genèvoises qui se disaient engagées. Ma mère questionna madame de Staël qui avait accepté ; elle répondit que ce jour était toujours pris , et que jamais on ne priait que les étrangères, parce qu'il y avait pour les Genèvoises des cercles appelés êodétés du dimanche^ et qu'une maladie seule y faisait manquer.
Yoici ce que sont ces cercles : on réunit 12 petites filles Je 4 ^ 5 ans, qui se conviennent par les relations de leurs familles, et tons les dimanches elles passent la soirée ensemble ,
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et ne peuvent admettre aucune étrangère à ces réunions (pas même ieuff» sqmm» qui ont leet soeiëlé^ plus âgée ou plus jeune). Quand une d'eJJes estmanée » eUeest censée poa¥oir serfir de^phaperdn àtouteslesantres; alorson invite les jeunes gens^ ce qui s'appelle ouvrir la iociété^ Onne s'amuse guères à ees soirées ; car pour* empêcher les inconvéniens qui pourraient eu résulter » on éfke tout <^e qui eseite k gaîeé.
On place dans Te salon ira nombrë dé tablas proportionné à celui des assistans 9 et on établit desparties de wisk. A 10 heures et demie , on apporte du thé et des meringues (chose de première nécessité pourFes gastronomes du pays) » et à 1 1 heures on se retire.
On y donne quelquefois des bais , mais rarement. 11 n'y a pas d'exemple qu'il soit résulté aucun abus de cette liberté laissée à ces jeunes, personnes livrées à la surveillance d'une seule de leurs compagnes. Un homme qui se permettrait un mot inconvenant serait immédiatement banni de la société de Genève*
On recommence la semaine d'après, et ainsr de suite jusqu'à ce que . la mort d'une des amiejs mtienompe lea h^uls. On prend k. deuil pour.
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trois semaines lorsqu'on en perd une , et toute» les réonioa» sont suspendues*. .
Cet engagement que Ton prend dès l'en-, fance, auquel on ne manque jamais, a quel-que chose de très-ionchant ^ et doit offrir une grande douceur pour ravenir à ceux qui le contractent» Ils sont sûrs de vieillir ensemble, et lorsqu'ils parviennent à un âge avancé , ib sont entourés, au pioins une. fois par semaine, de personnes qui ont les mêmes goûts et les mêmessouvenirs ; ils peuvent se livrer au charme de se rappeler leurs belles années, de parler de leurs habitudes , sans risquer de voir de jeunes étourdis se moquer de ce qu'ils ne peuvent comprendre ; ils reviennent avec plaisir sur ce temps passé , regretté par tous. Les femmes entendent vanter leurs beaux visages sur lesquels il ne reste plus que des rides ; les hommes sont loués sur leur élégance, leur galanterie devenues des traditions ; enfin ce jour procure les dernières jouissances d'amonr -propre si souvent froissé lorsque l'on compare ce que Ton était et ce que l'on est devenu. La vieille bonne grand'mère , après avoir bien joui des succès de sa petite-fille chérie , n'est pas fâchée de se rappeler les siens; et en se reportant
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ainsi à sa jeunesse, elle devient plus indulgenle pour ce qui rentoure (i\ ■ >•
(1) M. Raoul Rochettc, dans ses lettres sur la Suisse, traitait bien seyèrement GenèTe et ses habitaus. 11 parlait beaucoup de leurs défaiits, et très-peu de leurs qualités 9 qui, je crois, sont infiniment plus remarquables. M. Rocbette a fiiit on noureau voyage dans celte yille, qu'il avait jugée si défavorablement; et il est reyeou, dit-0|n, de son opinion, comme d'une injustice, avec toute la franchise que. mettent les gens de mérite à reconnaître leurs torts. Il a dû Toir par les égards qu'on lui. témoignait , par Tempressement que l'on mettait à le recevoir, combien toutes les classes de la société savent apprécier les hommes distingués; ayant TU de près les GenèTois justement estimés pour leur înstmctioD, leur taleas; ayant causé ayvo mesdemoiselles Necker, Boissier, remarquables par leur esprit et leurs talens, il a pris des idées plus conformes à la vérité , et parle maintenant de mesdemoiselles Naville, Pictet, Boissier, comme tous ceux assez heu* reux pour les connaitre* - . * r - . •
La CanimpiBrmê a aussi porté un jugement :pod arantageuzsur les dames genèToises. 'Heureusement ellê avoue qu'elle n'a passé que huit jours près d'eUcs. Ce n'est pas en une semaine que l'on peut apprécier toutes les qualités qui. les randent les modèles de- leur sëx6« Plus instruite que nous ne le soqimes en génèfal, eUet s'occupent de scîencesi et d'art ^ ce qui peut nous paraître de la pédanterie, n'est que la àuite nécessaire
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M« Lehoc était à Genève peu de temps avant nous. Charmé de la ville et de ses habitai»» il
a fait de jolis vers que je vais transcrire ici ; ils sont inédits» duu auteur qui obtint un beau succès au Théâtre -Français, Sa tragédie de Pyrrlius l'ut applaudie et admirablement jouée psir notre Talma* I^^ sujet offirait des allusioiia qui déplurent è Tempereor, l'ouvrage fut fendu. Ou ne pouvait laisser dire à un usurpateur auquel on propose de céder le irône où il est parvenu à tbrce de victoires :
Je pourrais «n.tolnher , je ii*en veuz'pas desoeadre»
(Je leur éducalion, qui les. éloigne de tout ce qui est futile. Si ia C^^n^^^n^rniiitf avait pu pénétrer dans les fiuniUas aussi «aétaeiit. ai aussi- vite qu'elle- Iravenait llSurope , elle eût paitag;^ sans, douta mon adasiiation pour ces mèref^, ces épouses , ces. filles parfaites ; elle eût avoué que nulle part on ne peut trouver plus de décence 9 d'esprii et de vertus. J'ai été si parfaitement beureiiae à Çeoàve peodaiifr trois ans; faireçu là tant êa preuves d'amitié, jTam ai éprouvé une si vive pour une. aaiie qui n*eet phis , que j'éprouTe un véritable chagrin à entendre dire du mal de Genève, et que je mets tous mes soins à.biw faire conoaitre ses habitans : pour cala y il ne tot> ^ue dire oe que {'ai vu. Ma rèeon* naissanae doit km pardannar dfiasistar aussi looguement suk ee sujet.
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Taima voulut plusieurs £ois faire remettre celte pièce au courant da répertoire ; il ne put y réussir; ce fut une occasion de moins de déployer toute U puisfiaoce de son beau talent. H. Lehoc avait été ambassadeur en Suède , après être revenu de Grèce avec M. le comte de Choiseuil auquel il était attacbé comme secrétaire (i). Je ne sais pour quelle raison il fut rappelé et laissé sans emploi. Le duc de Bassano 9 son ami intime, essaya vainement de lui faire obtenir une nouvelle ambassade.
Napoléon s'y refusa» et ne voulut pas même lui accôffder la pension de retrait* qui lui était due ; il est mort sans avoir été plus heureux.
(i) L*abbé Delille était aussi de et voya|;c«
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