CHAPITRE XI
Portraitt d« madame de 6eiilia.et de madame de 8taël.v
Admis dans 1 mtiimté de madame de Staël »
nous fûmes à portée d'apprécier lexcellence de son cœur, et d'adiûirer Je génie si brillant qui l'a rendue Tégale de nos grands prosateurs. Je suis persuadée de l'impossibilité de comparer son talent avec celui de madame de Genlis, puisqu'ils sont entièrement différens, ainsi quç le caractère de ces deux femmes si célèbres. Madame de Staël, dans Jes conversations générales , semblait vouloir éblouir plutôt que plaire par son esprit ; rien •n'était plus facile , car elle discutait sur tous les sujets avec une perspicacité rare. Elle ne cauêoU jamais $ improvisant des espèces de plai-
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doyers de soq opinion quand il y avait beaucoup de monde, autour d'elle , il fallait écouter' toujours ; si par hasard , dans ce mouvement de conversation, elle adressait une question , c'était avec une telle distraction , que Ton' pouvait se dispenser de répondre , certain qu'elle n'écouterait pas la réponse. On était souvent entraîné à être de son avis , subjugué par son extraordinaire éloquence ; tant qu'elle parlait , on pensait comme elle ; il fallait en être éloigné pour s'apercevoir en réfléchissant qu'elle avait soutenu des opinions contraires à' celles que l'on avait avant de l'aToir entendue. Ses impressions étaient mobiles; les objets lui paraissaient successivement sous des points de vue différens; ce qui provenait d'une impartiale sincérité y semblait quelquefois contradictoire : on aurait pu croire que par ce jeu d'esprit elle soutenait alternativement le pour et le contre.
Elle avait quarante -cinq ans quand fe l'ai connue ; el elle conservait tous les goûts de la jeunesse y- et toute la coquetterie de toilette,* qui eussent convenus à une jeune femme..
Bile n'avait jamais pu avoir un Tisage agréable. Sa bouche et son nez étaient laids ; mais
ses yeux superbes exprimaient à merveille tout oe qui se fiuffcédût dt^ns Q^ite tètis si riehe eo. p^DééeSt levées, ei énergique^. Se$. mains étaient parfaites ; elle avait soin de led mettre; toujosurs. ea éyiïdetnctd par Thabîtiide de tourner continuellêment dans ses doigts uae branche d/8 peuplier g^cme de deux ou troift fieuilles , oe qui occarioniiait un -pelilt bruit qui. lui plaj^sait Elle prétejoidait que c'étak tacean^gnmtnf, obligé de- ses pwrolfiis.» et qu'elle demndrait muette si on lui ôtait s»
branche chérie» qu'elle remplaçai! en hiver par 3e petitsi mpoceaus de papiers roulés* Lofs-, (ju'elle arrivait dans une maison , on lui apportait plusieurs de ces espèces de joujoux.: elle oiMÎsiflsaiil celui qui. devait lui sentir tpute: Ift soirée,
Slle éuît bonae-» obUgeante.,. iocapidïle. de
se venger d'un mauvais procédé; elle aimait ceux qui n étaient pas hahitueilemenidu même ras qu'elle, et sawaîeut dUeeuteir avec sincérité et avec esprit : bien sure qu'elle brillerait encoit plus dans ces combats de conFersation»
pour lui plaire 9 il fallait quelquefois la contue* dire : singulier moyen de réussir auprès d une Comme ! HadAmid de Staët voyait en génénal peu.
biyitizeu by GoOglc
SDR JOSéPHlNS. 12à
les Genevoises, dont la sévérité parfois légèremenl austère, s'arrangeait mal duo esprit et d'oa caractère dont llndëpendance s'accordail mal avec l'idée qu'on se fait de la destinée d'une femme. Madame Mecker» sa cdusiûe, et Madame Rilliet-Huber, tontes detn célèbres par leur esprit y étaient les seules compatriotes liées avec elles ; mais toutes les étrangères se faisaient un plaisir d'aller près d'elle écouter à quel point leur sexe pouvait être supérieur«
Elle aimait le monde où elle brillait tant, mais pas beaucoup lii société des femmes» qui offraient généralemetit peu de ressourcés à uil esprit comme le sien. Tous les devoirs factices et les discours coùvenus des SfeloOft hii déplais* saient mortellement. Elle ne savait pas recon* naître ce quil peut j avoir de vrai et de moral SOUS des apparences dViffectatioti. Le Ibot , leê convenances, lui était insupportable; et elle l'avait rayé de son dictionnaire , impatientée du sens étroit et hypocrite qu'on lui donne vulgairement. Madame de Staël n'était tout*à-fait à
Taise qu'avec les hommes capables de la juger ^
etde discuter sur des sujets étrangers à nos habitudes. Plus le cercle était étendu » plus son génie
s*exaltait La célébrité lui était nécessaire , et
elle a su l'obtenir par une toute autre route que Ja rivale que Ton veut à toute force lui opposer.
» Madame de Geolis^ loin de chercher à monlrersa prodigieuse instmotîon , sait toujours se mettre à la portée de ceux avec lesquels elle cause. £lle n a jamais plus desprit qu'eux; découvre avec une étonnante promptitude quel est le sujet sur lequel on a quelque connaissance » et s'en entretient avec un intérêt qui rassure sur-le-champ llnterlocuteur , presque toujours embarrassé en approchant une femme dont la réputation est européenne. Je lui ai entendu dire mille fois qu'il y a toujours à apprendre, même avec l'homme le plus borné »
parce qu'il y a toujours une chose qu'il sait bien , que le tqut est de la trouver , pour l'en entretenir. Le mot ahnabl^p^vable avoir été^ait pour peindre la conversation de madame de Genlis. Douée d'une mémoire extraordinaire , ayant lu des milliers de volumes dont elle n'a rien oublié , ses citations sont précises. Le grand monde et la cour où elle a vécu lui ont laissé dans la tète une foule d'anecdotes qu'elle conte mieux que personne , et sans la moindre
suH JosÉpuir^Ë. la^
prétention. Elle est dans ses ouvrais sérire «
rigide et intolérante pour tout ce qui a rapport à la religion ; dans la société eUe est indulgente et bonne ; ne s'informant jamais de ce que font les autres 9 ne leur adressant pas une question sur leur conduite » et prête à excuser ce que d'autres blâment avec amertume. Elle croit difficilement au mal ; et je l'ai vue par cette raison liée souvent avec des gens qui ne le méritaient pas. Il lui faut des preuves pour ajouter foi à ce qui peutfaire tort aux personnes qu'elle aime , car elle sait mieux qu'une autre jusqu'où peut aller la calomnie. Ayant constamment écrit en faveur d'une religion qu'elle a toujours suivie, elle croit de sa conscience d'attaquer avec fermeté dans ses écrits tout ce qui tend à la renverser ; mais dès qu'elle a quitté la plume, elle ne soutient son avis qu'avec toute la douceur qui convient à notre sexe. Ses ennemis s'obstinent à répéter qu'elle est éevenm dévote. C'est une absurdité qu'il faut pourtant relever, car elle est si souvent reproduite qu'elle a , outre sa fausseté , le tort d'être monotone. Madame de Genlis, jolie comme un ange , pleine d'esprit , de talens , d'élégance , venant d'hériter d'une fortune considérable.
IdS MEMOIRES
joui^Mait d'une place fort «gré$ible auprès 4e S. A. S. Madame la duchesse de Chartres, qai lacon^l^it^torsde bontés, se retira à trente-ua ans dansle oouTent de Belle-Chasue pour élever les enfans de S. A. S. , les siens et son neveu. Elle, suivait toutes leurs le^pons, nç sprUit quQ fort rarement , pour allerdans sa famîHe et pour conduire ses élèves aux représentations de nos chefs-d'ceuvre. G est dans cett^ retraite où elk» admettait peu de visites , qu'elle a achevé d'acquérir cette in^tractiiPA solide qui I4 distingue» et qu'elle a ^acé le plan de plusieurs ouvrages qu'elle a publiés depuis» et du produit desquels ellq 1^ fait un si notde 091^ ^ soitfj^al mftder moîselle d'Orléans pendloit plus de ditThml mois» en émigraliQP*
•L'ciiiEipereur se connaissaîlt ait mérite.; il a dé$iré avoir avec uuidame de Genlis une corres-' poiidance.8uivie'/a«r ^iis les sujetequilni con- ▼îendraient. Il liii a accordé plnsieurs choses pour des artistes et des gens de lettres qui languissaient datisaAepiositîon.de gène qui était un reproche pour le gouvernement. Elle donna pluûeurs avis qui lurent auivia ; certes.» une bigalê n'eût pas obtenu un tel succès d'oa homme comme iMapoléon.
Digilized
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• Jamais madame de Geaiisn'arefusé de rendre < un service (i). Son premier ouvrage fut vendu
pour procurer la liberté à d'intéressans prison-
(i) Cette obligeance de caractère rend inexplic.ible racharnement a?ec lequel on les poursuit dans les journaux, les brochures du jour, et même dans quelques ourrages destinés à surnyre aux circonstances , par les détails qu'ils donnent sur notre histoire moderne.
Ne doit - on pas s'ctonner, par exemple, de voir M. ïoulotte, homme de mérite, juge intègre, s'enfermer pendant plusieurs mois dans son cabinet^ pour critiquer amèrement tous les ouvrages de madame de Geulis? Puisqu'ils sont si mauvais, pourquoi prendre la peine de s'en occuper? l'oubli en ferait mieux justice, que deux gros volumes de dissertations tendant à prouver qu'ils n'ont aucun mérite; M» Toulotte aurait évité de fixer l'attention sur ce qui n'en vaut pas la peine ; et il n'aurait pas à se reprocher d'avoir attaqué sans mesure un auteur, que sa qualité de femme octogénaire devait l'engager ^ traiter avec plus d'indulgence. Les amis de madame de Genlis peuvent s'afiliger de cette animosilé^ qui cesserait peut->être , si on savait que jamais la personne qui en est Tohjet ne peut recevoir les coups que Ton cherche c\ lui porter, puisqu'elle ne lit plus les journaux, et que dès qu'elle voit son nom dans un ouvrage, elle ferme le livre; ainsi elle finira sa longue carrière sans savoir tout ce que l'envie aura essayé pour ternir sa brillante réputation. Elle persistera peut-être à croire qu'un grand nombre de relations est une preuve de succès, tandis
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niers. Depuis elle a plusieurs fois destiné ses œu- Tresàdes actes de bieDfaistnce«Lamde madame de Bonchamp (i) n a été écrite par elle qu a la conque M* Xoulotte n'y Terra que celle de la décadence dn goût
M.Tott!ottea9«iir« que madame de Genlis s'est appelée
Saint- Aubin jusqu'à son mariage. Il se trompe : chanoinesse à quatre ans, elle a constamment porté le nom de comtesse de Laney, et ne Ta chan(|[é qu'en épousant le comte de Genlis, non pas secriUment, comme l'affirme encore M. Toolotte, car cette union fut publique aussitôt que formée.
(i) J'ai beaucoup connu madame de Bonebamp , dont la conduite a été si admirable pendant toute la guerre de la Vendée. Elle est petite, brune^ n'a jamais dû être jolie ; mais sa physionomie piquante pouvait lui tenir lieu de beauté* Je la vis la première fols ayec an enthousiasme qui se conçoit aisément, puisqu'il était général. Elle avait suivi son mari au milieu de tous les dangers 9 avait été cachée dans un tronc d'arbre avec ses enfims malades de la petite yérole. L'un d*euxy était mort; et cette mère infortunée l'ayait tenu ainsi dans ses bras pendant trente-six heures f...
Ces événemens, racontés par un étranger, me touchaient infiniment ; j'étais impatiente de les entendre de la bouche même de rbéroîne ; mais j'avoue que lorsqu'elle prit la parole , |e fùs tout à coup refroidieii Elle racontait j«sca»v^^nej avec toute l'énergie d'un Tiens
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dition que le prix de la Tente serait distribué à de pauvres familles yendëennes.
Elle a peut-être le tort de se laisser aisément prévenir et maîtriser par des personnes pour lesquelles elle devient ensuite indifférente* Mais quel portrait n'offre quelques petites taches F celle-ci est si légère qu'à peine en parle*
soldat qui aime à se reporter aux batailles auxquelles U s'est cUstiDgtté ; elle avait l'air gai et satisfidten se rappelant les coups de sabre distribués aua bleus; en uo
mot, elle me parut trop masculine dans ses récits. Ce n'est pas ainsi que madame delaRoche-Jaqueleiaa peint ses malheurs dans ses Mémoires; ses craintes, en s'ezposant anxplus grands périls pour suivre son mari, sont aussi toucbantes que naturelles, et ajoutent un intérêC de plus à celui de sa position.
Madame de Bonchamp nous conta que se trouvant dans une réunion de dames Vendéennes, où il faisait une chaleur étouffante, Tune déciles lui demanda de lui prêter son éventail , parce qu'elle arait oublié le sien. « Oh moi, je ne marche jamais sans le mien; le voilà .0 madame :» en prononçant ces mots, elle tira de sa poche un pistolet, qu'elle présenta à la dame, qui, disaitelle en riant, pensa tomber à la renrerse de peur.
L'empereur, apprenant que madame de Bonchamp était sans aucune fortune, lui accorda une pension de six mi)le francs ; et lui promit de marier sa ûUe. £Ue a depuis épousé kr comte Arthur de Bouillé.
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railKm; s'il ne fallait trouTer an maiâ aux plas
nobles caractères.
Du reste, je le répète, je ne pense pas que Ton puisseeoaiparer mesdames de Staël et de Genlis. La première avait dans ses ouvrages toute l'énergie, toute la philosophie d'un homme; la seconde tonte la grice et toute la sensibilité qui conviennent à une femme. Madame de Staël n'aimait qu'un cercle nombreux et tous les plaisirs du monde où elle trouvait l'admiration qui lui était due ; madame de Genlis vivait dans la solitude, ne se plaisait qu'à la campagne. La première ne.possédait aucun talent agréable^ et dédaignait tous les ouvrages d'adresse , tandis que la. seconde y excellait Jouissons donc des productions de ces deux femmes illustres , sans faire un rapprochement qui nuit à nos plaisirs, en nous faisant chercher les défauts de chacune.
Oigitized
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