‹ Mémoires sur l'impératrice JoséphineChapitre 15 sur 47 · M1ÉM0IRES · texte numérisé non relu

M1ÉM0IRES

M. Catnifp 9 qui vint depuis à Paris où il composa Félicie qui obtint du succès. Se sentant capable de faire un opéra» il pria M. de Sabran de lui écrire un poëmè: Celui-ci toujours bon et obligeant, se mit à l'œuvre, et au bout de fort peu de temps, lui donna ï Amant alchimiste , opéra en trois actes , qui deyaît être représenté sur le théâtre de Genève. N attachant pas la moindre importance .à cet ouvrage » il prévint Catrufo qu'il ne le croyait pas bon ; mais qu'avec de jolie musique , il passerait comme tant d'autres, et qu'il ne l'avait au reste fait que pour lui donner loccasion de se faire connaître.

Oo lit circuler dans la ville que M. de Sabran avait dit , cela est assez bon pour des Ge^ névoU. 11 fallait bien peu connaître le caractère si modeste et si bienveillant de M. de Sabran» pour lui attribuer un propos d autant plus déplacé» que les Genévois sont presque tous instruits, et qu'il était plus qu'un autre en état d'en juger; mais enQn on le lui attribua , et la perte de la pièce fut jurée d'une manière si peu cachée , que les auteurs en furent instruits la veille de la représentation' Il était trop, tard pour l'empêcher d'avoir lieu , et ils se dévouèrent à leur malheureux sort. M. de §abran fit lem*

sna JOSÉPHINE. iù(j

pUt&dVine fonle de sifflets qu'il apportale matin

à tous ses amis , voulant au moias qu 'ils pussent faire leur partie daos le eoncert qui devait rem* placer l'opéra. La salle était comble ; à peine madame de Staël entrait dans sa loge, qu'un bruit confus annonça Torage qui devait éclater. Tel bon qu'eût été cet opéra, il serait tombé; mais la cabale eutbem }eo » car il commençait par un trio entre ralchîraiste , son garçon et une nièce tenant des soufflets , et chantant à toe tète êouffianê, $oufflez , etc. U n'est pas besoin de dire qu'on y substitua : si/Jlons j sifflez; et ce vacarme ne cessa que lorsque la toile fut baissée. Je n'ai jamais entendu un pareil tapage. Il y avait d'assez jolies choses dans la musique. IL de Sabran fit pendant la représentation l'épi* gramme suivante ;

A ralchimiste épargnez les siflïets.

Plaignez plutôt sa malencontre extfême.

Car cet ouvrage est si plat, si suiurois»

Que l'autear est forcé de le siffler lui-mfime.

H. de Sabrauysi connu par ses jolies fables.

Test aussi par une inconcevable distraction ;ea. ypici tr^t dpnt j'ai été témoin.

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ÉtanlàCopet, il aTaitrhabiiude d'aller se pro«

mener tous les jours après dîner. Sa promenade seprolÔDgèant plus que de coutume. Madame de Staël en fut inquiète. Nous le yîmes enfin rentrer dans l'équipage le plus singulier. Ses cheveux en désordre , entièrement défrisés , et ^ ses jambes mouillées jusqu'aux genoux. — Mais, qu'êtes-vous donc devenu ? ^ Je me suis promené 9 madame. — Tous êtes si horriblement mouillé , que certainement vous êtes tombé dans Teau. Pas du tout, c'est la rosée , car je n'ai pas quitté la grande allée , près du moulin. — - £h bien , vous avea marché dans Teau , car on a détourné le ruisseau , et il passait précisément dans cette allée. Il fut le premier à rire et à £aire mille aimables plaisanteries sur sa gaucherie , sa distraction , etc. Il a tant de qualités essentielles qu'il ne risque rien à convenir d'une si petite imperfection; elle ne s!esU jamais montrée lorsqu'il a fallu rendre service à ses V am^s , ou soigner l'excellente mère qu'il vient de perdre (i).

C'est à Copet que j'ai vu pour la première fois

(i) M"* de Sabran avait épousé, en seconde noces, le célèbre chevalier de BouOlers, dont elle embellit l'existence par toute la grâce de l'esprit le plus aimable ,

SUE ^SÉPHINS. l4l

M. Prosper de Barante (i), alors fort jeune; il n'éiaît ^ je crois 9 connu que par la publication de son Tableau de la Littérature française. Il venait d'écrire lesintéressans Mémoires deMa^ dame la marquise de la Roche" Jaquelein, qui n'étaient point imprimés. Je fus assez heureuse pour entendre la lecture de quelques chapitres -qui me panirent ce qu'ils sont en effet 9 écrits à ravir et pleins de faits touchans et curieux. Ce qui leur donne , à mes yeux, un charme qui leur est particulier , c'est l'extrême simplicité avec laquelle Théroine ra-* conte tout ce qu'elle a fait, guidée par son coeur. C'est lui qui la faisait surmonter toutes les craintes naturelles à notre, sexe et à son caractère timide* C'est précisément ce manque de bravoure qui rend admirable tout ce qu'elle a affronté } en tremblant , elle s'exposait à une

les soins aussi assidas qae touchans ^ et par une bonté

inaltérable ^ qu'elle semble avoir léguée à son fils.

(1] Aujourd'hui pair de France 9 et membre de l'Académie Française. Il doit le premier de ces litres à Testime due à son noble caractère , à la francbise de ses opinions 9 etàses talensadmiDistratifs; le second a été la )ttste récompense de ses trayaux littéraires » si remarquables et si étendus.

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mort presque certaine. Voilà l'héroïsme qui me plaît dans une remmé, et non celui d'un grenadier ; car alors elle va au feu parce que cela lui convient ; la nature s'est trompée ne la créant pas lioninie*

M. de Barante a eu le secret de donner au récit toute la grâce et toute la vérité féminines , sans nuire à l'énergie nécessaire dans plusieurs descriptions. Il a depuis acquis des droits réels à Tadmiration des savans et des gens de lettres; mais il doit m'etre permis de préférer ce qui m*a si profondément attendrie 9 et ce que je puis juger infiniment mieux que ses autres ouvrages.

Il sufiisait de lentendre causer pour deviner tout ce qu'il devait être un jour; il se livrait peu» écoutait beaucoup, et mûrissait, pour ainsi dire, le beau talent qu'on lui connaît maintenant. Hlr«« dame de Staël avait pour lui Tamitié la plus tendre , et répétait sans cesse qu'il devait avoir une réputation que lui-même était fort loin de soupçonner.

Cet horoscope s'est vérifié ; mais le bonheur de Uadame de Staël , en voyant son opinion si bien justifiée , fut cruellement troublé par le chagrin que lui causa la destitution de M. de Baranle père, préfet de Genève. Il Taj^prit en

Usant dans le Moniteur qu*on lui avait donné pour successeur le baron Capelie. Celui-ci fut d'abord asses mal yn des Crenévois, qai regrettaient vivement leur ancien préfet. Ils inventèrent mille fables sar le cbef qu'on leur envoyait si inopinément. Une des plus accréditées fut qu'il avait été acteur amj^ulant avant de connaitiNe la princesse £lisa, première cause de sa fortune.

On raconte qu'une troupe française voulants'établir à Genève 9 n'en obtenait pas la permission du maire 9 homme d'une sévérité extrême « qui n'aimait rien de ce qui était en opposition avec Taustérité des moeurs de ses compatriotes. Le jeune premier , plus entêté que le directeur ( qui avait déjà emballé ses décorations, ses costumes et ses actrices) , se rend à la préfecture, et s'obtine à vouloir parler au préfet Celui-ci entend du bruit Jans son antichambre, et sort pour en connaître la cause. Que Ton imaginesa surprise envoyant celui qui élevait la voix 9 se précipiter dans ses bras, et lui dire avec une extrême volubilité : « Je suis charmé de te ren-

• contrer ici, mon camarade. Puisque tu sors du «cabinet du préfet, tu dois le connaître; ob-

• tiens donc de lui qu'il nous délivre l'ordre de

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• donner quelques représentations; car , enfin ^

• les arts doivent être protèges; tu me parais

• caUé toi, mais tes ancien» ne le sont pas; » c'est le ciel qui m'a inspiré le dessein de venir » implorer le préfet. Tu nous serviras, mon vieux,

• n'est-ce pas?» Tous les gens de la préfecture étaient prcsens, et l'embarras Ju maître était à son comble* La troupe eut la permission de séjourner quelque temps dans la ville.

Cette anecdote est-elle vraie ou fausse? je n'en sais rien ; mais elle me fut mandée de Genève, où, au reste, on finit par aimer assez M. Capelle, sans qu'il fût pourtant , à beaucoup près, honoré comme Tétait M. de Barante.

Puisque je parle des autorités de cette ville» s il m'est impossible de ne pas dire quelques mots du commandant de la place , le général Duspuch^qui évitait , disait-il, les parties de lac , parce qu'il craignait l'eau comme le feu.

Sa figure était toiit-à-fait convenable à l'emploi qui lui était confié ; il y attachait une importance tout-à-fait amusante, puisqu'il était parfaitement inutile de fermer les portes d'une ville dont tous les pays environnans appartenaient à nos armées triomphantes. Jamais commandant de comédie n'eût un costume plus

exact que lui : poudré à frimats, friséà Toiseau royal armé .d'une épée looflensive et d'une énorme tcanne à pomme d*or. C'était on homme excellent^ tant que Ton n'altaquaît pasles prérogatifes de sa charge» également soutenues par la dignité de sa majestueuse compagne.

Rien de si nul que lesprit du général. Yoici quelques mots qui prouveront combien Napoléon l'avait bien jugé , en lui donnant une retraite ; il est resté je crois jusqu'à la restauration.

La ville de Genève est bâtie sur un terrain fort inégal. Quelqu'un voyant le général mon* ter fort doucement la grande rue, qui est fort rapide , lui dit qu'il avait raison de ne pas aller vite , que c'était le bon moyen d'arriver sûrement. — Oui » oui , répondit-il » je suis le principe de l'évangile, qui va piano va $ano.

Une pièce attirait la foule au théâtre : c'était le Tyran domestique. Le général s'y rend avec toute sa famille, et lorsque le spectacle est fini : « £n vérité, dit-il, je trouve l'ouvrage assez bien ; mais le titre n'a pas le sens commun ; car ce domestique au lieu d'être tyran , est

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bien le meilleur homme de la terre, et c'est tromper le public que d'annoncer le contraire. »

II avait, comme on toit, bien compris ce qui se

passait sur la scène.

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