‹ Mémoires sur l'impératrice JoséphineChapitre 16 sur 47 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

y\, Eynard à Genève. — Les Grecs Démétrius f.t Garianthès daaaent la pirrique chez madame de Staël. — M. Rocca reiH contre madame de Staël à un bal chez M. Uottinger. •«-> M. Rocca père. — Son originalité. — M. Huber , neveu de l'ami de VolUire.— Trait tonchant d'une jeune Genévoise (|aiépoiiie •on ■mut devenu aveugle. — MBi. l'oppfer , Delarive , pa/lft* giitet. — MM. Maawt et Arland » peiotie» de portreita. Mœine geoévoieee.

Jb vis ^ Genève M. Ëynard ; il arrivait de Florenee , où ii avait joué le rôle përilleoz et brillant de favori de la souveraine. Il avait alors me figure agréable, quoique très-fatiguée; on vantait Tagrément de son esprit ; mais on était loin de se douter de la réputation européenne qu'il s'acquerrait II l'a due au dévoû**' ment qu'il a mis à soutenir la cause si belle des Grecs, dont le courage, pour reconquérir leur indépendance, fait oublier la dégradation

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individuelle ; en masse ils redeviennent des

héros; et Ton est heureux de pouvoir admirer toajours cette nation , qui nous a légué tant de brillans souvenirs 1

11 y avait aussi à Genève deux Grecs qui allaient beaucoup chez madame de Slaël. I^eur nom mecausait une émotion , dont on se moquait, et dont je n'ai pu me défendre : Tun s'appelait Déuiétrius et l'autre Carianthès. Ils étaient laids, mais leurs yeux avaieut une expression que je n'ai vue à aucun autre homme ; on lisait dans leurs regards le présage de la réhabilitation de leur patrie. Ils dansaient la Pyrrique , et nous l'apprirent à mademoiselle de Staël (i) et à moi. Je ne suis pas assurément brave » mais en tenant ces Grecs par la main , et en dansant ce pas dont Tair est si martial , je me croyais capable des plus grands actes de courage; peut-être un seul coup de pistolet m'eût tout de suite rendue à moi-même ; mais enfin je me sentais alors une valeur réelle.

Ce pauvre Carianthès est mort à lli6pital !••• Il

(i) Elle a épousé depuis M. le duo de Broglie. Sa jolie figure, son esprit, Tétcndue de ses connaissances, sà douceur 9 et sa conduite parfaite la reodent Texemple des femmes de son âge*

St'R lOSÉPBINS. t49

était attaché à unKusse (M.deBalk) qui voyageait sans cesse. Ennuyë d'avoir ches lui un homme malade , il eut la cruauté de ie faire transporter . dans un hospice, où ses souffiraoces fioireat enfin. Démétriusest retourné dans sa patrie , où peut-être plus heureux que son compatriote»

il a péri glorieusement en défendant son pays d'une indigne oppression.

C'est à cette époque lÔoS, je crois, que M- de Staël vit, ponr la première fois, H. Rocca, qu'elle a épousé depuis. M. Hottinger , banquier fort riche, dwna un superbe bal pour célébrer le mariage de son ami M. James Portalès , qui ve-> nait d'épouser mademoiselle Falconnet.

M» Rocca passait parCrenève, sa ville natale , pour voirsa famille. Uétaitàce balenuniformede hussard, et partait le lendemain pour l'Espagne. Je dansais avec hii , lorsque madame de Staël entra, suivie comme de coutume dune cour assez nombreuse. Elle était fort parée , et point à son avantage. C*est donc là celte femme si vantée ? me dit M. Rocca ; elle est bien laide , et je déteste qu'on veuille ainsi faire de l'effet. — Elle est si habituée à tous les hommages qu'il faut lui savoir gré d'être restée bonne et indulgente. — Oh ! tout ce que TOUS me dires.de ses

qualités ne me persuadera pas qu elle ait raiton d'arriver avec tonte tam brigtide; et eertainement je ne figurerai jamais dans cette troupe d'esclaves qu'elle traîne à sà suite. Comme fai* «aient autrefois les triomphateurs^ elle Teut que Ton compte ses prisonniers ; je n'en grossirai pas le nombre.

Madame de Staël fut firappëe du bearo visage de M. Rocca , plutôt embelli que déûgurë par uiie longue cicatrice; il était fort jeune » et déjà décoré de la légion d'iionneur. Ces deux aignes dun brillant courage devaient naturel- . lemént fixer l'attention d'une femme 9 si paik sionnée pour la gloire. Au bout de quelques instans , voyait que M. Rocca ne s'approchait pas d'elle, elle le prit en dëplaisance, et dit qu'il était bien» mais que «on air suffisant lui •déplaisait aoaveracinement Peot-èbre cepen*dant cette insouciance pour elle, à laquelle oh ne l'avait pas accoutamée, fut-elle préeî- «sément la cause des frafs qu'elle fit plus tar^ •près de Thomme qui devait lui être assez •cher » pour lui faire ohaiiger 09 nom qu'elle avait rendu si illustre.

Quelques années après , M. Rocoa revint à ^Genève itiou^erC die blessui^s. Ses sonflhinces

SUE JosfiFaiifs. ïHi

étaient an motif de plusdlntérèt; il fat asseï heureox pour faire éprouver tout Tainour qu'il conçut pour cette femme extraordinaire ; il

trouva des occasions de lui en donner des preuves, et fut enfin aaseï heureux pour la décider à Vëpouser. Il n'a pu sonrivre à sa perte s il estmort peu de mois après elle*

Son père était loin d une pareille sensibilité» Ayant perdu sa femme, il fut, suivant l'usage de Genève , conduire le 4^uil jusqu'au cime-* tière qui est hors de la ville* QaelquW le ren<*. contrant au retour de cette pénible cérémonie , prit ane mine de circonstance , et lai demanda de ses nouvelles avec Tair du monde le plus attendri ; mais, répondit M. ilocca» je suis bien mieux maintenant; cette petite promenade m*a remis; il ny a rien de tel que Tair de la campagne.

Le lendemain était un dimanche^ M. Rocea, en grand deuil, arrive chez la dame gui tenait la ëoeiété; il sonne ; la servante qui vint lai ouvrir fit un geste dctonnement en Tapercevaot Surpris de ne pas voir T^ntichambre éclairée, il demande si fat maîtresse de la mai«son est malade. — Non , monsieur ; mais madame ne reçoit pas. — Ah ! et p^r qufd hasard ?

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Monsieur, c'est qae... — Achevez donc. —

Cest que madame Kocca est morte ^ et comme madame était son amie... — C'est, ma foi, vrai...

Que vais-je faire de ma soirée à présent? Vous direz à votre maîtresse qu'elle est joliment nioque (i). El il s'en fut en murmurant sur ia bêtise de pareils usages.

Pendant un séjour de* trois ans» on aura'peine à concevoir que je n'aie pas visité la Suisse. J'en avais ua désir extrême ; mais n'étant pas mariée, je ne pouvais voyager seule ; mes parens avaient l'horreur des déplacemens ; et nos excursions se bornaient à aller à Copet, dans quelques eampagaesdes environs de Genève, et à Femey, dont je donnerai la description dans le chapitre suivant.

Nous visitions souvent un homme intéressant et bien remarquable : M. Huber, neveu de Fami de Yollaire ; il était aveugle depuis l'âge de 1 7 ans. Il avait ^ à cette époque, conçu une véritable passion pour une jeune personne riche qui partageait ses sentiroens, mais les, parens . s opposaient à leur union. On sépara les amans; peu de mois après, une goutte

(i) Motgenévoli qui veut dire nime.

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sereine priva sans retour de la lumière celui

qui la regretta surtout , parce qu'il ue pouvait plus voir sa bien aimée. On l'envoya à Paris dans l'espoir quil pourrait être opéré; mais tous les soins des plus célèbres oculistes lureut inutiles; il revint désespéré à Genève.

Mademoiselle LuUia, iostruite de son malheur, déclara à ses parens qu'elle se serait soumise à leur volonté , si l'homme de son choix eût pu se passer d'elle ; «maintenant qu'il a besoin d'un > guide qui lui consacre tous ses momens 9 dittelle, rien ne pourra m*empêcher de m'unirà »lui. » Sa famille y plus obstinée que jamaisà refuser son consentement , reçut à sa majorité les sommations respectueuses. Mademoiselle Lullin refusa de briilans. partis, répétant toujours : « il t est si malheureux qu'il serait lâche et vil à moi »de labandonner. » ËUe épousa enfin l'objet d'un amour si fidèle; et leur conduite mutuelle fit pardonner leur dcsoliéissance. Madame Huber a été constamment l'épouse la plus irréprochable.

.£lle savait trouver mille moyens d'adoucir la cruelle position de son mari. Pendant les guerres, elle composait des armées avec des épingles de plusieurs grosseurs, et faisaient ainsi

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distmgaer Ica différens corps | elle les piquait

mr la carte et le pauvre ayeogle se formait une idée exacte de la marche des troupes. On avait ÎATenté pour faii une manière d'écrire. Sa Ismme lui faisait les plans en relief des lieux qu'ils habitaient s en un mot, elle n'eut qu'une unique occupation, celle de lui &ire trourer l'existence agréable ; elle y était parvenue au point qu'il assurait qu'il eût été désolé de ne plus êire aveugle. « Je ne connaîtrais pas à » quel point on peut être aimé, et quel bonheur • vaut celui-là? D'ailleurs ma femme est toujours »pour moi jeune, fraîche et jolie, et c'est quel- » que chose. »

M. Huber, comine la plupart des Genévois, était assez instruit à 1 7 ans pour que ses études fussent è peu près finies. Il a? ait un goût prononcé pourl'histoire naturelle. Il se faisait lire par sa compagne tout ce qui y avait rapport, et parti-* culièrement tout ce qui était relatif aux abeilles, qu'il aimait extrêmement. Il trouva que tous les ouvrages qui en parlaient étaient incomplets. Il pria madama Huber de s'amier d une loupe et d'observer scrupuleusement toutes lesparties de cet insecte ; avec ce secours il fit plusieurs découvertes qu'il publia sous le titre de Re"

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cherches sur les abeille*. Ce livre est, dit-on, Mtiitté. A de vastes caonaissances » M* Huber joignait une mémoire extraordinaire ; il raconiftii avec une grâ^e parfaite une foule d'aneo* dote^ fort piquantes. Il était boa musicien ; ^ien n'était plus touchant que de lui entendre icbanter la scène d'Œdipe avec sa fille.

Son oncle> ami de Voltaire, et son admira* leur passionné , avait la 6gure du grand hamme si bien gravée dans la tète» qgè sans y songer» il la reproduisait sans cesse ; c'est d'après ses croquis que 1 on a eu le portrait le plus ressem- Màttt d'on visage dont k mobilité était fort di^Euûle à saisir. On prétend que , faisant manger un morceau de pain à son cbien » il s'arraii^ geait de manière que ce qui en restait» était une silhouette exacte de l'homme auquel il était, absolument dévoué. On en a conservé dans sa famille pendant fort long-temps de ces singuliers taUeaux; il découpait aussi avec une rare pérfec-* 4ioa. C'est au reste un talent particulier aux Ge* n^^ûis» qui copient ainsi de chanuans paysages «rec des figures et de& animaux; ils se servent de vélin, ne dessinent rien, ce qui n'empêche pasdedistinguerparfaitement lesdifférens plan.H» «t ies divers feuiUés des arbres. M. LuUin ibt

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madame NavilleBoîssier, ont fait, dans ce genre^ des choses surprenantes, ils découpaient en se promenant , sans avoir l'air de penser à ce quils faisaient; rien n'était plus amusant que de ?oir naître ainsi , sous leurs ciseaux , les objets qu'un pinceau n'eut pas mieux reproduit.

Il y a à Genève plusieurs peintres, dont les ouvrages ont obtenu beaucoup de succès à Paris. Ce sont MM. Tôppfer, Deiarive , paysagistes; Massot et Arlaud» dont les portraits étaient frap^ pans de ressemblance. Je crois qu'il est rare de trouver plus de genres de mérite réunis , que dans cette ville ^ resserrée, mais si peuplée ; et certainement nulle part il n'existe un esprit national mieux prononcé.

A lepoque où je l'habitais il y avait* encore une multitude de maisons en bois , dont les portes étaient si étroites qu'il était difficile d'y faire entrer les pompes en cas d'incendie. Tous les jeunes gens de la société composaient le corps des pompiers > et suivant leurs actions y recevaient de l'avancement ; ils s exposaient ainsi gratuitement à des dangers fréqaens.La gloire de sauver quelques compatriotes leur faisait désirer avec ardeur les occasions d'affronter les périls les plus gvands.

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Lorsque ie feu se déclarait dans quelque quartier de ]a yiliQ , on soûoait le tocsio ; on battait Ja générale , et rien n'eut pu retenir les jeunes gens qui entendaient ces signaux de détresse. Plusieurs fois je les ai vu quitter tous un bal brillant, et courirenbasde soie, au lieu de l'incendie, où ils restaient jusqu a ce q^e tout fut éteint.

Pendant que j'étais à Genèye, il y en eut un terrible : sept maisons furent brûlées; vingtdeux personnes, périreni. Le théâtre fut fermé pendant quinze jours; personne de la ville n'eut eu la pensée de s aller amuser avant que ce désastre ne fût en partie réparé. On ouvrit une souscription pour les victimes; elle fut promptement remplie.

Dans toutes les circonstances importantes les Génevois ont toujours été les mêmes. Ou doit donc leur pardonner un peu de parcimonie dans leur maison. Ils sont avares dès qu'il s'agit d'eux; mais jamais lorsqu'il faut réparer le malheur véritable de leurs concitoyens».

Je suis étonnée qu'on n'ait pas adopté en France leur échelle à incendie; elle peut être dressée en deux minutes jusqu'aux étages les plus élevés ; un énorme sac est attaché à l'extrémité; les infortunés qui ne peuvent plus se sauver par

des escaliers embrâsés, se jettent dedans, et leorpokb ea fail remonter imiDédiatemeat on autre qui sauve de nouyelles TÎctiiivas. L'empereur Alexandre demanda des modèles de ces machines si simples $ il en fat tellement tatisfait qu'il envoya des bagues superbes à l'inventeur, an dessinateur et au maire.

La plus belle promenade de GenèVe (i) était toujours déserte. La statue de Rousseau y avait ^té élevée en 1 792 ; les itisillades dé la lerrëor s'étaient faites à ses pieds; et depuis cet horrible^ instant , aucun habitant de la ville n'avait voulu y aller. Si quelqu'un s y promenait» oïl pouvait parier que c était un étranger.

La statue a été abattue; la promenade rettir placéè par des maisons nombreuses. Il n'est plus possible de connaûtre la place où furent commis tant de crimes ^ qui peuvent être {Mtrdonnés , mais non oubliés.

Nous vîmes aussi à Genève M. Sybourg» suisse de naissance, qui avait été long*temps sooS* gouverneur des grands ducs de'Hussie. Il était parti.de Petersbourg, comblé des Ulenfaits de ses élèves ^ avec une fortune dont il ût le plui

(1) hté hfuûtmi»

noble usage y en étant utile à toute' sa famille. Une vaste itfsiractîon , un caractère ferme sans rudesse, une probité rigoureuse et une grande pureté de mœurs, le rendaient digne de la tâche si difficile qui lui avait été imposée. Les empereurs Alexandre et Nicolas furent élevés en grande partie par lui ; ce qui prouve combien le choix que Ton avait fait d un pareil instituteur était heureux. Il nous donna sur la cour de Russie des détails intérressans ; mais les souverains qulls concernaient n'existest plus , et les^ld« ges que je leur donnerais en répétant ce qui ma été dît » sont déjÀ du domaine de l'histoire» M. Auguste Boutems, capitaine de génie, arrivait de Perse , et fixait alors lattention générale» parrîntérèt qui s'attache tonfonrsànn voyageur qui a couru de grands dangers, et qui s'en est tiré avec courage. 11 faisait partie de Jexpédi- Uon dn général Gardanne. Après de grandes persécutions, il obtint l'amitié du prifice royal de Pense, ^lui donna Tordi» du soleil; U le portait auprès de la légion d'honneur, qui lui avait été accordée long-temps avant. Ayant rapporté un costume fort exact» il avait lacolapiai» sance de le revêtir quelquefois, pour satisfaire la curiosité desfemmes de iasociété desa mère» p§r-

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sonne émlDeiiient distinguée; digne d'être la

descendante, du célèbre Lefort^wm dePierrele-Grand), lun de ses aieuz.

Nous nous préparions à quitter Genève avec un regret sincère ; nous y laissions des amis yéniables* Ces trois années» écoulées si doucement, sont sans aucuo doute les plus paisibles,de ma vie. Lsu du moins» je n'éprouyai pas de chagrin TÎolent ; je ne fus pas poursuivie par d'odieuses CfJouinies, et je n'ai pas souffert tout ce que l'ingratitude a d'amer! Pourquoi ai«je refusé .de m'y fixer? J'aurais évité toutes les peines déchirantes qui m'ont accablée ; je pourrais sans regret regarder en arrière ; et porter avec sécurité mes pensées vers l'avenir !...

J'ai besoin de consigner la profonde reconnaissance que je conserve pour l'extrôme amitié qu'on a bien voulu m'y témoigner. 11 est une famille surtout à laquelle j'ai dû. les plus doux momens : je n'ai pas besoin de la nommer; en parlant de toutes les qualités réunies» qui ne la reconnaîtra? Il faudrait , si je m'appesantissais sur ce que je lui dois, parler de deux êtres chéris» enleyés -au milieu de leur carrière; ce serait r ouvrir les plaies inguérissables des malheureux parens. Je pleures e|t me tais.

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