‹ Mémoires sur l'impératrice JoséphineChapitre 17 sur 47 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Peroey. — La maitoa de Voltaire. — Detcription de ta chambre à covcber. — Voyage de nmpèralfice à Genève. — Réceptioii aiaabJe de Sm Ifajetté.— -MM. Bclet, BcMeret PrevMt.— Une fête sur k lac. — Le Tîce-roi et la vicenreioe Tiennent Toir leorflaère.— Accenil aimable de l'impératrice. — Elle TisHe tons let établiasemens publics.

J'allai à Feraey, avec la persuasion que madame de Geuiis avait exagéré daas ses Mémoires le peu d'agrément de ce séjour. Je me disais que son éloignement pour Voltaire avait sans doute dénaluré tous les objets, et que, contre son ordinaire, elle avait mal observé ce qu elle décrivait. J'étais convaincue que, partoulà Ferney, je trouverais des. motifs d'admiration. Ce lieu, créé par un grand génie, devait èire beau, sévère et nob!c. Pourjuslifierinon enthousiasme anticipé, je tâchais d'oublier Tinsipide et fati-

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puante mouotonîe dn Délices ( i ) ; enfin , j'étais décidée à trouver tout bien dans l'habitatioa de Tollaire. Il répandait autour de lui de nombreux bienfaits; ainsi, c'était surtout là qu'on devait l'admirer ! Cette pensée donnait le désir de n'avoir rien à critiquer.

En arrivant à Teruey , mes idées restèrent les mêmes. Je vis une quantité de maisons bâties par les ordres de Voltaire; leur architecture, quoique simple , était élégante et gracieuse, et toutes annonçaient l'aisance. Je remarquai une belle église, élevée aussi par celui qui, souvent, semblait repousser tout ce que la religion a de doux et de sublime. Mon impatience de voir le cbâteau devenait de plus en plus vive; et j'arrivai à la grille dans les dispositions les plus favorables.

• Je fus subitement désenchantée en apercevant une maison fort ordinaire, à laquelle con-' tluisait une vilaine allée tortueuse, tout juste •assez large pour qu'une voiture pût y tourner. L'entrée de ce lieu si fameux par le séjour prolongé de Tun tle nos plus grand» génies, devait

(i) ililaison A la porte de Genève, habitée long-temps par Tollaire^ qui lui donna ce nom. Elle appartenait aux • descendans du célèbre docteur Tnmelm*

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être une avenue majestueuse^ et n'avoir rien de la mesquinerie des environs de Paris. Rien

de commun ne devait annoncer la demeure de Voltaire 1 On me dit que M. de Badé» propriétaire actuel , avait fait changer en grande partie tout l'extérieur du château , devenu historique. C'était donner aux nombreux étrangers qui s'y succèdent une bien triste opinion de son goût et de son esprit. Il était digne d a^pp&rtenir ^ cette cruelle bande noire , qui détruit on dé* fiature tout ce qui devrait être respecté.

Le concierge nous introduisit dans la chambre de Voltaire, et d'un ton monotone , nous récita tout ce que notre intelligence aurait très-bien deviné. Son air ennuyé » sa physionomie impassible y étaient la preuve que les mêmes mots, les mêmes phrases , étaient répétés par lui depuis dix ans. D nous expliquait ce qui n'avait pas besoin d'explication ; et loin d'être utile aux voyageurs, il était non-seulement ennuyeux»

mais insupportable par son inutile bavardage.

Celte chambre est petite « sale | et horriblement tenue. Les rideaux du lit d'un damas fort épais, sont en lambeaux; chaque visiteur se permettant d'en couper un morceau , afin . d'avoir une relique du grand homme. Il me semble que

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Ton devrait exiger des étrangers qu'ils ne profanassent pas ainsi le lieu qu'on leur permet de yîsiter. Tout, dan« cet appartement, atteste le peu de soin qu'on en prend. Les fauteuils sont presque tous brisés ; une mauTaise table » quel* ques détestables portraits au pastel (celui de Lekain » dans le costume d'Orosmane , et de madame la marquise du Ghâtelet ) forment l'aincublement de celte pièce. On y voit un mausolée en marbre ncir et blanc, de fort mauvais gont. Il est placé dans une niche, en face de la cheminée, et contient le cœur de Voltaire. Des noms obscurs, écrits au crayon, couvrent tout ce monument, ainsi que la muraille, le lit, etc. Comment permet-on de souiller ainsi ce que la mort devrait an moins rendre sacré?

Avant de sortir de cette chambre , qui laisse une impression de tristesse extrême , le concierge ne manque pas de demander pour boire.

Cette phrase , toujours triviale , devient une inconvenance choquante dans cette occasion.

Le jardin est laid. On y remarque un long berceau couvert , qui servait de promenade à Voltaire; il y composa beaucoup; ou s'étonne qu'il ait pû y trouver une seule inspiration, car rien n'est plus triste que cette immense allée

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de charmille, dans laquelle quelques lucarnes étroites et rares, laissent appercevoir une partie du lac, à line très-grande distance. En un mot, rien ne peut satisfaire à Feracy, si ce n'est la pensée qu'un homme remarquable y trouva le repos. Les environs de Genève offrent une si prodigieuse quantité de jolies maisons, de points de Tue rayissans , que Ton est à concevoir que Voltaire ait préféré un lieu privé de tous les charmes qui se rencontrent à chaque pas dans ce magnifique pays.

Peut-être Voltaire a-t-il mis une sorte de coquetterie à n'avoir autour de lui rien qui pût plaire; il devait croire que sa colébrité suffisait pour attirer; il n'était pas possible d'en douter, lorsque de tous les coins du monde, on sollicitait la faveur d'être adtnis pendant une journée dans l'endroit le moins agréable de cette superbe contrée. Les oisifs, les demi-savans y accouraient pour pouvoir dire : fai vu VoUaire* Les gens instruits, pour admirer de près cet esprit universel, qui a depuis, peut-être, entraîné * tant de gens dans la fausse route.

Joséphine voyageait à cette époque sous le nom de la comtesse d'Arberg ; elle n en pouvait choisir un plus honorable. Elle vint à Genève

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voir le vice^-roi et sa femme, qui arriTèrent de Milan pour passer quelques jours avec elle. Nous ne Taytons pas rue depuis long^temps; notre fortune, comme je crois l'avoir dit, ne nouspennettant pas d'aller à la cour , où le luxe était poussé au dernier degré. Ma mère pensa qu'ayant quelques anciennes obligations à Sa Majesté» il était de notre devoir d'aller lui présenter nos hommages, quand elle était abandonnée de gens auxquels elle avait été mille fois plus utile qu'à nous. Nous demandâmes donc à avoir l'honneur de lui être présentées de nouveau. Nous reçûmes une réponse pleine d'obli-* geance , qui nous assignait une audience fort prochaine.

Limpératrice habitait l'hôtel d'Angleterre y

situé à Sécberon, joli village, voisin de Genève f et sur les bords du lac. Mous y allftmes^ persuadées que tout devait être bouleversé par la présence de tels personnages , et convaincues que les étrangers ordinaires avaient dû être renvoyés pour faire place à cette cour. Quelle fut notre surprise en arrivant, dejrouver tout aussi ealme en apparence, qu'avant l'arrivée de l'impératrice, qui voyageait avec la simplicité d'une riche {Nurliculière.

Madame d'Audenarde qui était dame du Palais depuis le divorce, nous introduisit dans une * fort petite pièce, sans antichambre. C'était où couchait Sa Majesté; elle était eu demitoilette, mais infiniment mieux .que lors-»

qu'elle était sur le trône. Elle avait pris de l'embonpoint , sans que sa taille perdît de son extrême perfection ; son tehit était moins bmo, le charme de ses manières aimables et nobles, la rendait la femme la plus séduisante. S. M. nous reçut avec la plus grande bienveil* lance, nous rappela plusieurs circonstances de nos anciennes relations; et fit «enir le vice*roi, pour nous le présenter, 11 était comme sa charmante mère, ennemi jure de toute étiquette, et ftttaTee nous absolumentcomme lorsqu'il n'était encore qu Eugène de Beauhirnais, L'impératrice nous dit qu'elle partait lé lendemataponr retou iw ner à Paris ; qu elle savait que notre projet était aussi de reprendre bientôt le chemin de la ville par eàeeUence; qu'elle serait eharmée de nous recevoir à Mahnaisou et à INavarre , non comme

prîmes cette invitation comme une chose que i on oublierait dès que l'on ne nous verrait |iMi^ naaifr nous inaxè fort^toiichées de la ibonlé

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parfaite de S. M. , qui causa plus d'une heure

avec nous, avec une amabililé et uq iutérôt eitrèmes*

Pendant que nous étions avec elle , elle reçut plusieurs persounages marquans de la ville : M. tfaurice, maire; les professeurs Pictet, Boissier et Prévost, justement célèbres par leur instruction et leur noble caractère* Elle s'entretînt a?ec eux de sciences et d'arts avec une aisance dont ils furent étonnés. £lle parlait de tout, et en parlait bien. Elle écoutait les réponses avec une attention bienveillante qui attirait la confiance , ayant toujours Tair de s'intéresser à celui qui lui parlait. Elle fit quelques citations sans aucune pédanterie, et qui eussent pu surprendre , si on ne s'était souvenu que l'empereur l'appelait son agenda. En racontant un trait, il affeclatt de se tromper de date, pour avoir le plaisir d'être repris par celle qu il avait su juger.

Le jour où nous vimes Timpératrice était pré* eisément celui d'une fêle célèbre à Genève :

celle du Lac. Toutes les baïques des propriétaires qui ont des maisons sur ses bords en-^* chantés, sont richement pavoisées, décorées de guirlande»» et conduites par des matelots

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vêtus de blanc , a^ant des ceintures de couleur ; plusieurs sont pleioes de musiciens; au milieu de cette petite flotille se promène majestueusement la grande barque de la ville, montée par la garde nationale « dont la musique fait entendre des airs analogues à la circonstance. Le soir on tire sur le pont un magnifique feu d arlilice , au* quel répondent des milliers de fusées lancées par tous les ijalciets, aux cris d'une loule immense qui borde le rivage. Rien né peut donner 1 idée de la magnificence de ce lac ainsi éclairé, ni de la majesté du Mont-Blanc, qui se montre par intervalle 9 au reflet de- ces feux si brîllans qui. le dorent. L'écho des nionlagnes répétant ces bruits si éclatans, achèvent de rendre cette scène incomparable ; je défie de l'oublier, lorsqu'on en a été témoin.

On avait orné une barque pour l'impératrice.

Elle était traînée par deux cygnes; toutes les autres se pressaient autour de la sienne; ou voulut les faire éloigner, mais Sa Majesté ordonna de les laisser s'approcher. « Je suis bien » aise que Ton voie à quel point je suis ent thousiaste de ce qui m'entoure , et combien > je suis heureuse de la manière dont je suis » reçue. Il est si consolant d'être aimée ! » On

1 y O . |1UM0IU£S

se répétait ses paroles > et mîJie cris de vive

l'impératrice ! vive le vice-roi l assuraient qu'en eifet elle devait être consolée.

Elle yisita toutes l^s manufactures , fit beaucoup d emplettesy et partit comblée de ia population tout entière. La société avait pu juger de ses manières parfaites, de la justesse de son esprit, de 1 étendue de ses connaissances acquises depuis son second mariage y de son goût éclairé pour les arts; el les pauvres pouvaient attester la bonté de son cœur » car ils n'avaient point été oubliés. Au milieu du tumulte des fêtes, riaipëratrice pensait aux malheureux , et voulait qu'ils eussent une part de ses plaisir&

C'est ainsi qu elle a acquis une célébrité que le temps ne lui ravira pas. Les louanges des êtres souffrans sont recueillies ; et les bonM roU sont plus immortels encore que les grands rois.

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