CHAPITRE XV
Voyages nux Glaciers. — Imprudences de deux merveilleuses de Paris. — Les Albinos de Cliainouny, après avoir parcouni rEurope, acquièrent une jiclile Tortunt; à se faire voir; iU parlent anglais. — Le guide Bahnat et M. de Saussure. — Trait de courage d'une fille d'auberge. — Un Crétin deChamouny. — L'album des voyageurs. — Madame de Staël ne monte point aux gUcien, elle ie«te à Teuberge de Charnoony.
Deux femmesde mes amies, venues pour parcourir les glaciers de Savoie, voulurent bien me mener avec elles. Nous partîmes par un temps foit douteux* et ne pûmes jouir qu'à moitié
la beauté admirable des sites que Ton trouve à tout instant de Genève à Ciiamouny. L élégante cascade de Ghède, son lac enchanteur, la vallée de Maglan , étaient sans soleil ; et cependant ils étaient ravissans ! J'avais pris mes informations en quittant Genève , sur le cos-
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tome coDvenable à cette excaraion. Mes compagnes, jolies et merveilleuses parisiennes, n'avaient pas fait de même; elles eurent fort à s en repentir, car nous gravîmes les montagnes par uu brouillard fort épais, qui défrisa les plumes de leurs chapeaux, et les tendit asseï semblables à des balais. Leurs robes légères et entrouvertes à la poitrine , les fit geler ; et leurs petits souliers, de couleur claire , à semelle fort mince, pure t)t à peine les ramener jusqu'à l'auberge ; tandis que mon chapeau de paille noire, mes souliers de rouliers et mon ample donillelle ouatée, me iirentfi peine sentir qu'il faisait froid.
Arrivées sur le* sommet do Hou tan vert , et prêtes à descendre sur la mer de glace, nous fûmes aifublées dënormes couvertures d'une laine {»rossîère et rayée; ce qui achevait de rendre cet équipage fort burlesque , était de gros bouquets de rhododendrum que nous nous mîmes au coté. Je n'essayerai pas de donner une idée de la majesté imposante de cette mer de glace dont on a tant parlé. Des écrivains célèbres ont fait des descriptions pompeuses , qui , selon moi, laissent le lecteur froid comme le sujet dont . on les enl relient. Ce bouleversement de la nature , l'immensité des pics qui vous entourent,
et qui ressemblent à d'innombrables châteaux^ ces crevasses éaorihes , en forme d'entooDoir» où un seul pas peut vous faire trouver une mort inévitable; ce silence profond qui nest interrompu que par le bruit si effrayant des avalanches qui se succèdent pour rouler dans des gouilres affreux, ou par le son mélancolique de la trompe des bergers relégués sur ces montagnes pendant plusieurs mois de l'année: tout porte dans le cœur une admiration , mêlée de tristesse, qui ne peut s'exprimer comme on la sentie. On ne songe à rien , on regarde, on est .attendri, et nulle phrase ne peut rendre ces émotions si vives et si rapides. Les larmes s'échappent sans effort. C'est du moins ce que j*ai éprouvé ainsi que mes charmantes compagnes, toutes deux étonnées d'être réfléchies et occupées d'autre chose que des parures qui pouvaient faire remarquer davantage leur beauté , mais non l'augmenter.
Il ne tiendrait qu'à moi d'inventer quelque épiso<le bien romanesque, pour rendre piquant ce voyage à jaipais gravé dans ma mémoire ; mais j'ai promis d'être franche , et de me singulariser des auteurs de notre époque par une sincérité parfaite, ne pouvant le faire par mon talent;
ainsi, à mon grand regret, je suis forcée d'avouer que rien d extraordioaîre ne m'est arrivé. J'ai, comme tout le monde, fait une station à la fontaine devenue célèbre, grâce à la nouvelle de Claudine par Florian; j'ai cueilli des fraises sur la glace , des plantes précieuses dont j'ai fait un herbier auquel je tenais beaucoup (i). J'ai vu un chamois, un aigle royal et les Albinos, Ils sont nés à Chamouny ; y étaient revenus après avoir parcouru toute l'Europe ; ils avaient gagné une petite fortune à se faire voir. Ils ont à leur retour acheté un troupeau qu'ils gardent cotbme de simples pâtres. Leurs cheveux sont parfaitement blancs, ainsi que leurs cils et leurs sourcils. Leurs yeux, intérieurement rouges , sont en perpétuel mouvement ; et le jour leur fait un tel mal, qu'ils portent habituellement un chapeau à énormes bords rabattus. Si on leurôte brusquement, ils tombent immédiatement, et prétendent qu'ils éprouvent une douleur si vive , qu'ils croyent recevoir un
(i) Méhul, dont le nom rappelle tout ce que le lalent, Tesprit et la bonté peuvent avoir de plus attachant, étant déjà condamné par le» médecins, le désira vivement. Je le lui donnai Quelques mois après il n'existait plus l....
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coup de canif daos l'œil, lis parlent superieurementaiiglais^ ayant long-temps exploité leur UUde figure aux dépens de la Grande-Bretagne.
Je leur demandai si leurs parensctaient comme eux $ ils me répondirent que non ; mais que leur mère avait eu peur d'un lapin blanc, et que voilà pourquoi ils étaient ainsi, qu'elle était morte ; que les chirurgiens avaient voulu qu'on rouvrît pour savoir si sa conformation différait de celle des autres femmes; que rien n'expliquait le phénomène qui avait étonné tous les gens de 1 art Je les questionnai sur leurs voyages, le cadet avait de l'esprit naturel, il causait fort bien des pays qu'il avait visités. Suivant l'usage de tous les montagnards , il préférait ses montagnes à tout ce qu'il avait vu. Il avait raison, car tout ce qui est grand, beau , sublime, est là. Il dit qu'il était marié ainsi que son frère , mais que , malheureusement ^ ils n avaient que des filles qui n'étaient que de joliet bru-nettes : aussi , ajouta-t-il , elles seront obligées de n'avoir que ce que notre figure nous a fait gagner» Ils sont tous deux d'une humeur fort donce qui les fait aimer de tous les habîtans de la vallée. Les voyageurs leur donnent toujours quelques pièces de monnaie , qu'ils reçoivent
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avec reconnaissance, et qu'ils mettent de côté pour augmenter la dot de Jeurs infortunées jolie* ^brimelteê.
J'avais pour guide Baluiat , surnommé le Mont-B/anc, parce qu'il fut le guide de M* de Saussure. C'est un homme fort remarquable.
Quoique resté paysan par ses expressions et sa mise 9 il est fort intéressant et fort instructif de l'entendre causer. Il sait parfaitement la minéralogie 9 la botanique , et connaît toutes les singularités de ce coin privilégié de la terre, oA se réunissent les personnes les plus illustres de toutes les parties du monde. Ayant toujours été en relation avec elles , il a retenu une foule de traits qui les concernent » et qu'il raconte avec une énergie que Ton ne trouverait pas dans un homme de la société. Il se souvient de tous ceux qu'il a conduits; trace facilement des portraits qui doivent être ressemblans. Quand un mot lui manque pour exprimer sa pensée, il y supplée par un geste qui le fait deviner*
Il nous raconta q II* une seule /l^mmf' était montée au Mont-Blanc» aussi haut que M. de Saussure. C'était une fille d'auberge , qui trouvait honteux que notre sexe ne fut pas plus courageux. Elle annonça la volonté de suivre les premiers voya«
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geurs qui teatetaient cette excursiou. Vainement on lui obsenra qu'elle ne pourrait souteuir la fatigue d'une course si pénible . qu'il fallait coucher deux nuits sur la glace , etc. Elle persista, et partit en effet avec deux anglais et sept guides. Arrivée à la moitié de l'espace qu'elle devait parcourir, elle était déjà malade ; on voulut la taire renoncer à son projet, mais il n'y eut pas moyen ; elle jura qu'elle aimait mieux mourir que de redescendre avant d avoir posé le pied sur la place où M. de Saussure avait mis le sien. Plus elle s'élevait, plus sa santé s'altérait, sans que son courage s'affaiblît. Le froid excessif que l'on éprouve , parvenu à une certaine hauteur , lui causa d'affreux vomissemens que rien ne pouvait calmer; mais lorsqu'on voulait la faire rétrograder, elle avait des attaques de ner&si effrayantes, qu'on se voyait obligé de la laisser s'exposer à un danger qu'elle voulait afironter. c Traînes-moi, portez-moi, mais que je touche cette pierre posée pour perpétuer ce voyage à jamais célèbre, et je mourrai contente. Enfin , après des fatigues , des peines et des souffrances inouies, ses vœux furent exaucés ; elle ajouta son nom à celui du voyageur qu elle révérait. Les guides furent obligés
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de Ift porter presque toujours en descendant; elle ne pouvait se soutenir sur ses jambes : elle fut six semaines entre k vie et la mort Je suis inexcusable d avoir oublié le nom de cette Iieroine villagoise. Je l'avais inscrit sor un petit agenda , qui a été perdu dana on de mes nombreux voyages.
Balmat a introduit la raee des mérinoa dans sa chère vallée. Il reçut une médaille d'or du ministre de l'intérieur » et la montrait avec fierté r elle lui avait été remise, par son ami Barant^, C'est aiusi qu'il nommait le préfet, avec lequel U dînait toutes les fois qu'il allait à Genève.
11 y avait à Chamouoy un malheureux sourd' muet y presque crétin , par son imbécillité. Oa ne croirait pas qu'une pauvre créature si dégradée pût rendre quelque service; cela est cependant, et ▼oici comment:
Si par malheur une vache , une brebis , ou (ce qui est arrivé deux fois depuis vingt anB)^-^ un homme lombaient dans ces crevasses redoutables, on y descendait cet infortuné, après lui avoir passé d'énorme» cordes autour du corps et dessous le$ bras. A force de signes , on était parvenu à lui expliquer qu'il fallait qu'il rap«
portât ce qu'il trouverait dans Ifi gCMifïre* .U ft'enipairàit en effet dxt corps qu'il y renémtndt» et remontait avec, sans savoir ce qu'il fatôait, laissant maahinalemeal. Pour le.recopipeA«eP| on lui donnait un peu de mnde , quUI nimait beaucoup et dont des babi tans de la vallée xnan*geni rarement y livant de fromage et de kit caillé. Quand on lui présentait une nourriture qui lui plaisait» il riail aux éclata d'mie mmoSkpt iqni faiaatt mal à enlendm. 'Ainsi la gdtté même de ce malheureux, attristait tous». ceujL qui en étaient les témoins; Le rir^ eur œ nuigeiflélli ne pouvait jamais paraître qu'une convulsion effrayante.
L'Album sur lequel les voyageurs inscrivent leurs pensées et des vers est si rempli d ab^ surdités , que je ne conçois pas que Ton ose en augmenter le nombre. Il est fort curieux de voir ainsi rapprochés les noms des savans et des poètes de tous les pays ; mais ce n'est assurément pas en lisant leurs impromptus que . Ton pourrait se. faire une idée de leurs talens^ car ils sont presque tous détestables : ce qui prouve qu*une nature admirable n'est pas suffisante pour inspirer.
Madame de Staël , si hardie dans ses concep-
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tiom liUéraires et dans sa conduite politique , avait tonte la firiblesse d'one femme » lorsqu'il s'agissait de dangers physiques , et fort peu de eounage pour affronter la fiatigue. Elle est res> tiée; *dit-K>n, à Taoberge de Chamoiiny, pen* dent que sa société visitait les glaciers. Elle disait qu'elle en saurait autant que les autres» en se faisant raconter ce qu'ils avaient fait; que son imagination suppléerait à ce qu'elle n^urait pas vul Elle ^tait en effet assez étendue et assez brillante pour deviner toute la magnifièence doiit elle se privait
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SDB JOSÉPHINB.