‹ Mémoires sur l'impératrice JoséphineChapitre 21 sur 47 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Lechftteau de Navarre avant cl après la révolution. — Notre élabltasement dans ce palais. — Nous jouons des charades en action.— Jalousie et caprice des comédiens. — La ville d'Évreux offire un bal à la maison de rimpératrlce. — Madame de Rémiuat. • — Anecdotes sur la maréclial Lefebvre , contées par l'impératrice. — Histoire de la perte d'un gros diamant.

Nataïbb était y dit-on y ayant la révolution, le

lieu le plus enchanteur que l'on pût voir. Entouré et dominé par la belle forêt d'£vreux , le parc était immense ; de superbes eaux se répandant dans des canaux^ formaient des cascades admirables.; on en avait détourné une partie pour faire une charmante rivière dans le parc particulier appelé il le d* Amour. Un

temple d'une architecture noble » mais un peu

gothique, était décoré dans Fintérieur de la manière la plus élégante. Dënormes colonnes de cristal bleu , dans lesquelles on introduisait des milliers de lumières > produisaient le jour le plus doux et le plus agréable. Des peintures à fresques des grands maîtres , des statues superbes, achevaient de rendre cet asile digne du dieu auquel il était consacré.

L'impératrice fut obligée de dépenser beaucoup pour le faire réparer. La révolution avait pénétré là comme ailleurs. Partout il existait des traces de ses ravages ; et ce temple au bout de cinquante ans d'existence n'était plus qu'une ruioe. Des mains plus cruelles encore que le temps avaient hâté sa destruction ! Quand je le vis , il était restauré , mais il fallait avoir recours aux traditions pour se faire l'idée de ce qu'avait été ce séjinir.

Sa Majesté s'était principalement occupée de Tentretien des eaux qui^ étant négligées, crou^ pissaient , et causaient des fièires tous les automnes. Elles étaient maintenant magnifiques, dans plusieurs endroits tellement claires, qu'il ' fallait les troubler pour y pécher.

On arrivait par une longue et piagnifiq[ue

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a? eaue à ce que i oa nommait h palaii » tandis

cpjte ce n'était, à bien dire, qu'un pavillon de chasse , beaucoup trop resserré pour limpéraratrice, dont l'appartement était petit et incom*» plet; la salle des gardes seule convenait à une habitation de prince s elle était éclairée par one grande coupolede la hauteur de tout le palais. Les chambres que nous occupions étaient toutes dans le corridor qui entourait cette coupole. Leur distribution les rendait fort incommodes e t d'unfroid glacial, parce qu'elles n'avaientpoint d*antiehambre.

Les valets-de-pieds étaient entassés dans des espèces de greniers» ce qui n'empêchait pas Joséphine d y monter chaque fois qu'il y en avait un de sérieusement malade. Sa présence était inévitable là où on souffrait ; et elle ne quittait jamais le lit de douleur , sans y laisser des marques de sa magnificence.

Sa Majesté augmenta le bâtiment des écuries; il était environné de marais infects» quelle fit assainir : ce qui fut un bienCaît pour toute la contrée.

Nous eûmes la fantaisie de jouer des chiH rades en actions. L'impératrice donna Tordre de mettre à notre disposition sa garde-robe

d'atours; nos costumes forent donc magnifiques ; ce fut peut-être tout ce luxe qui nous lassa de ce divertissement , dont le plus grand attrait est sans contredit la bizarrerie et ie ridicule des accoutremens improvisés.

Lorsqu'on put disposer de plumes, de fleurs , de cachemires, de robes couvertes dor, on ne chercha plus qu'à être le mieux possible ; la prétention et la coquetterie remplacèrent la gaîté ; on s'arrachait les rôles brilians de la scène , longuement préparée y à laquelle ou pensait dès le matin) on boudait lorsqu'on ne les obtenait pas; et si cela eût continué, nous eussions eu, j'en sois sûre , toutes les petites querelles qui désunissent les troupes de société ; heureusement madame d'Arberg observa qoe nous gâtions beaucoup de belles choses; les femmesde-chambre se plaignirent, et on retira la permission donnée -9 ce qui nous arrêta à temps pour continuer à vivre en bon accord. L'amourpropre blessé a souvent troublé des royaumes; faudrait-il donc s'étonner qu'il eût bouleversé un cercle de femmes?

La ville d'Évreux offrit un bal à la maison de l'impératrice : il eut lieu dans la salle de spectacle; nous y fûmes tous, excepté Sa Majesté Madame

Oigitized

d'Arberg et ma ibère restèrent pour fhfre sà par** tie. Sa Majesté voulut que les jeunes personnes fussent bien mises ; elle fit descendre mesdemoiselles de Hackaa , de Castetlaifeet moi , pou r examiner nos toilettes; comme ii faisait un froid extrême, eHe nous prêta dé magnifiques pêlisses dé velours, doublées de fourrures du plus grand prix.

Lorsque fe fus montée dan» line voftiii^ traînée par six ehevaux, que je me vis dans une loge décorée de velours rouge, engagée h danser par les premières autorités de la ville, il ne tenait qaà moi de me croire un personnage dimpoi>tance ; faeurèusement je me rappelai ma modeste fortune, l'humble iiacre qui me conduisait ordinairement, et ma pauvre tête ramenée à la vérité par la comparaison ne tourna pas au milieu, de toutes ces grandeurs passagères.'

Nous menions à Navarre un genre de vie qui mb plaisait extrèmeniënt* On y était si bie&en général, qu'on désîrtiit n'en jamais sortir; cependant il y avait souvent de la cour dans notre intérieur» Les petites intrigues, lès' jalousies allaient leur train; un sourire de plus accordé par Sa Majesté allongeait plusieurs mi*

ItlO BIÉMOIRIS

nés; maïs on revenait vite à l'air gracieux de cemmande, jusqu'à ce qu'une nouvelle faveur

fît reparaître un nouveau nuage. Un camellia, fleur alors fort rare , qui me fut donnë par Joa^ phine,me suscita une ennemie que j'ai conservée depuis. Elle n'est plus; ainsi je dois sacri« fier cette petite histoire, qui a eu plus tard une grande inilueuce^ puisque cette femme, qui ne devait craindre personne , m'avait assez redoutée , pour finir par refroidir Joséphine à mon égard.

Plusieurs personnes dans ce cercle n*ont jamais connu lenvie; de ce nombre était madame de Rémusat dont la perte a été si généralement sentie. A un esprit supérieur, aux idées les plus élevées, dont son ouvrage (i) si remarquable à révélé une partie , elle joignait une âme noble et généreuse ; si on sollicitait quelque grâce de Sa Majesté , c'était toujours k elle qu'il fallait s'adresser. On était certain qu'elle se chargerait de la demande de Tinfortune , qu'elle • i'appuierait avec chaleur. Son long dévouement à Joséphine lui donnait un crédit qu'elle utilisait pour les autres. Je

(i) Essai sur l'éducdiion des femmss.

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Tai vue dans la même semaine obtenir trois ou quatre choses, dont d autres avaient refusé de parler à rimpérati ice. « On n \nnuie ni n'impor- • tune Joséf^ûne, lonqu'on la met à même de » eecourîr les malheureux, disait-elle ; ainsi je n 'ai » aucun mérite à rn'adresser à elle. ». C'est ainsi qu'elle cherchait à diminuer lé prix de ce qu'elle faisait. La reconnaissance s'est chargée de publier ses actions , et l'estime de tout ce qui la connu en a été la fusle récompense.

L'impératrice nous parlait de l'ennui qui la dévorait aux TuUeries , et du plaisir qu'elle éprouvait, lorsque quelque chose interrompait Je fatiguant cérémonial qu'il fallait y observer. A ce sujet , elle nous conta quelques anecdotes sur la maréchale Lefèbvre, dont tout le monde sait que l'éducation avait été plus que négligée.

Un soir qu'il y avait cercle , elle arrive couverte de diaiuans, de perles , de plumés-, de fleurs, d'argent, d'or, etc., car elle voulait «voir de tout sur elle , disait-elle. M. de Beaumont, chambellan de service, annonça madame

k maréchale Lefèbvre L'empereur vint au

-devant d'elle, et lui dit: bonjour madame la m^réi^le duchesse de Dantzick (titre que M. de fieamnont avait oublié). Elle se retourna pré-

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cipitammentducùté de ce dernier ^ ea riant, et lai cria à toe^tèle : Ahl paieia Ton juge de l'iiilarilé gi'înérale, et de l'embarras mortel de M. de Beaumoat qui avait le pias grand usage da monde , el un sérieux qu'il croyait nécessaire à la dignité de sa charge, li fut ainsi l'objet de tous les regards el de rires immodérés. Pendant cinq minutes il fut impossible de rétablir la gravité convenable à la ré* ceptîon , et l'empereur fut le premier i s'aiiiu** ser de cette singulière sortie.

La maréchale fut voir un jour des hôtelSf dé* sirant en acheter un. Elle arrive dans une pièce , autour de laquelle était des armoires grilléefi» et garnies de taffetas ▼ert.-~Qn'est-ce que'c'est que ça? demanda-t-elle au concierge. — Ma* dame lamaréchale, c'est une bibliothèque.

quoi que c'est ^c?n? —-A serrer les livres, madaoïe. ^Ahf bak^ c'te àétisel mon mari n!est pa8 /f«ear> je n>e sois p^n^iisMrdé^ ûimt jen ftrai mon fruitier ^ ça vaudra mieux. En effet cette pièce eut cette deistinaiion ; ce qui- donnait à tout l'oppaitement une odeur peu agréable.

Elle arrivaun jour pour déjeûner avec Timpé* ratrice qui était aui Tuileries/ entourée de toutes SCS dames. S. M. trouve à la maréchale un

SUR aosÉvtti^E.

air effaré qui ne loi ^ait pas or£iioirc ; et avec sa grâce habituelle, lui demanda avec intérêt co qui lui donnait de l'inquiétude ou du cbagrin. — Oh , madame , c*est une longue histoire que je yeux bien raconter k Votre Majesté ; mais pour cela il faut qu'elle fasse én aller ces pisseusêê (les dam^s du palais ) qui ricanent ià en me regardant. — ^Veuilles bien^mesdames, passer dans le salon de service, leur dit Joséphine, persuadée qu'il s'agissait d'un secret de famille. -i-£h bien 9 maintenant, madame la duchesse, contes** moi vos peines. — Je n'en ai plus, madame ; mais voyez** TOUS», j'suis encore tout émue d'un malheur qui m'a menacé ce matin. —Oh, mon dieu, votre hls s est-ii battu P^r-Pas si bète.-rLe maréchal?.. — ^11 n'est pas question de lui: j'ai cru avoir perdu mon gros diamant ^ j'étais sûre de l'avoir laissé dans ma chambre ; en y rentrant je ne le trouve plus. Je questionne sur les pei^ sonnes qui y sont été ; on m'dit comme ça quy gnia que mon froteur. Il était dans le salon qu'il finissait; je le fais entrer chez moi, et jeliii dis: Coquin y t'as mon gros diamant, j'veux l'ravoir parce que j'y tiens; c'est l'premier que Lefèbvre m'a donné ; rends-moi-le et je ne te ferai rien. Mon gaillard me répond qu'il ne l'a pas. Il était

nègre , je né vois pas s'il rougit ; mais je cmUioue dire que je veux mon gros diament, et lui ordonne de se fouiller. Rien dam les mainSs dan» les poches , qu'il médit; eh bien, guerdin, d^shabiile-toi. 11 veut faire des. diiEcultës ; mais on ue me fait pm aller comme ça; déshabille* toi y gueux; nu que j'te dis , où je te ferai tuer par mes domestiques» Enfin , il se met nir comme un ver, et j ai trouvé mon gros diamant. Le V là. Une mijaurée l'aurait perdu tout de même (i).

Yoici un trait qui honore son caractère , et qui fait aimer une femme qoi a tant fait rire ' à ses dépens des gens qui valaient beaucoup moins qu'elle. Madame de Walsh-Sérent étant de servîcè près de Sa. Majesté. Elle se sent donner un grand coup sur l'épaule , et une voix un peu rauque lui dit : Bonjour, ma commère.

Etonnée de ce ton auquel elle était si peu habituée^ madame de Sérent se retourne et recon- '

(i) gros diamant auquel elle tenait tant a depuis été vendu par elle , avec plusieurs autres, pour ériger un monument au duc de Dantzick, qui' l*a laissée dans un état de fortune aussi médiocre qu'honorable. Son ftombeau reçoit chaque jour la visite de la duchesse, inconsolabliB d« la perte de son mari et de son fils.

naît lamaréchale. — ^Madame» je. — Bah! bah ! pas de beaux discours! Est-ee que tu ne me reconnais pas, voyons? Avant d'être une grosse dame» j'étais garde-malade. J'ai gardé tonpauTre bonhomme de mari; t'as été bonne pour moi , et marraine d'un de mes enfans > quoi ! je m'en souviens; embrasse-moi.

Il faut convenir qu il y a beaucoup de mérite h aller ainsi au-devant d'une reconnaissance qui ferait souffrir l'amour - propre de tant d'autres, et qu'une pareille bonhomie est bien préférable à la morgue insolente de tant de parvenus qui, par leurimpertinence, obligent à se souvenir davantage de ce qu'ils étaient* Bonne mëre , épouse dévouée^ cette excêllente femme est aimée de tous ses inférieurs , pour lesquels elle se montre toujours égale et gé-^ néreuse.

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