I. de Chambiodoin , préiSet d'Énen. — Dîner donné ptr Ini
— Singulier lurtont.—» Aventure arriTée den« la forêt. — Portrait dtt iiénit. — Son coatomé. — Madaie de Montg;.
— Froideur de llmpératrîce.
M. de Chambaudoin , préfet d'Évreux , nous engagea à un grand dîner ; nous y fûmes tous. Le service était fort beau , et le surtout charmant Un immense plateau en glace était cpu- ▼ért de jolis yases pleins de fleurs artificielles. M. de Pourtalès, avec son obligeance naturelle, fit remarquer Télégance de la table , en ajoutant qu'elle était'sûrement due à madame de Cham* baudoin. — Vous avez raison » M. le comte , répondit le préfet, c'est en efiet à Mineiie (c'est ainsi qu'il appelait toujours sa femme)
SUR JOSEPHINE. 3lQ
que je suis redevable de tout ce que vous voyez. . £lle ma rapporté les vases dllalie; elle mea- ▼oie , tous les étés 9 les fleurs dont elle s'est coifTée pendant l'hiver. Vous voyez que ses pensées sont toutes pour moi 9 ajouta-t-il, eu nous désignant un paquet de ces fleurs. Ce ^ bon mot, d'un goût si parfait , fut accompagné
• d'on sourire de satisfa^ction.
Nous nous ragardâmes , fort étonnés de ces conBdences de ménage ; et M. de Pourtalès prétendit qu'il ne pouvait plus manger, croyant toujours voir des poignées de cheveux à chaque bouquet. Ce fut un sujet de plaisanterie de plus sur le préfet » qui ne devait sa place qu*à la fayeur dont jouissait madame de Chambaudoin auprè$ de Joséphine et de la reine Hoptense. Je ne l'ai pas connue. L'éducation de sa fille exigeait sa présence à Paris. Tout le monde s'accordait à louer la douceur de soli caractère, Famabilité d'un, esprit cultivé et sans prétention.
Quelque jours après ce dîner, mesdames 6azani , de Castellane et deMackau, voulurent faire une promenade à pied dlans ia forêt d'Ëvreux; :
• je n'ai jamais aimé à marcher; la promenade sans but ma toujours, pa^rue ennuyeuse. Je
3aO KÉMOIBIS
trouvai plus commode de la faire dans une charmante calèche , et je refusai d'être de la partie projetée. Gomme de coutume , je suivis l'impératrice ; nous rentrâmes de bonne heure. Je m'informai si ces dames étaient de retour de leur excursion. On me répondit que non.
Leur absence se prolongeant , on devint
inquiet au palais. On envoya de plusieurs côtés au-devant d'elles, imaginant qu'elles s'étaient perdues. Enfin elles arrivèrent exténuées de fatigue 9 mais enchantées d'une découverte qu'elles avaient faite» et qui était, disaient-elles , une véritable aventure de roman. Impatiente d'en savoir les détails» nousles ques- . tîonnâmes tous à la fois, et elles nous racontèrent que s'étant totalement perdues» elles avaient aperçu une jolie maisonette, entourée de fleurs, entretenues avec un soin parfait. Embarrassées pour retrouver leur chemin» elles priren t le parti dWtrer dans cette charmante retraite, dont on n'avait jamais dit un mot au palais , et que dans nos courses nous n'avons pas aperçue. Une servante fort polie les pria d'entrer dans le salon , où elles trouvèrent une très-agréable femme; bien mise» assise sur un canapé» ayant dans ses
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bras un enfant beau comme l'amour, qui jouait avec un plus petit , qui était à genoux devant sa mère.
Les voyageuses restèrent stupéfaites en contemplant ce tableau 9* et Tétrangère parut étonnée de recevoir la visite de trois personnes d'une remarquable beauté. On se fiit mutuellement mille questions; la jeunesse est eommunicative , aussi la conversation fut-^Ue très animée; cependant, la solitaire répondait avec une réserve extrême. Elle témoigna à ces dames le regret quelle éprouvait de ne pouvoir leur offrir «m mari pour guide ; il était à Paris , depuis la veille. Elle dit à sa femme de cham:^ bre de «montrer le chemin le plus court pour retourner à Navarre; et après avoir fait servir d'excellent laitage et des fruits, eUe reconduisit nos belles égarées à quelques centaines de.pas de son habitation. Les enfarts qui aiment vite surtoutlesjoliesûguresys'accrochaientauxrobçs de leurs amiM/ et voulaient aller avec elles vpjr l'impératrice, qui donnait du pain. aux, pauyrç^ et . dis joujom aux enfàm èiensit^et. .
: M'"'' Gazanidit*qtt'élteétàit certaine que S. M« serait ravie d'apprendre qu'elle avait un^ .^le voisine, et. que sûrement, elle kiferailpri^
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de venir au palais. La jeune dame répondit avec politesse» mais froidemeat, et n engagea point les voyageuses à renouveler la visite qu'elle avait reçue.
» Fendant tout ledineri iine fut question que de tetie rencontre. L'impératrice promit de fure prendre des informations , et d'engager toute cette intéressante famille.
Le lendemain elle apprit que cette maison avait été achetée parées personnes qui y étaient établies ; qn'elletfne recevaient qui que ce soit $ que 1 on pensait qoe la jeune femme n'était point hedreuse, parée qu'elle avait été vue detn fois dans la forêt, pleurant beaucoup. S. M. fit inViterM/^'àdiner.
' Nous n6us figurions qu'il devait être beau,
spirituel, aimable, pour suffire ainsi à une peiv âoniie qUe ces dames prétemlaient être fort bien élevf^e ; elle causait à merveille , On la supposait musicienne puisqu'une harpe était dans le salon » atiprès d'un ohenalet sur lequel était placé un tableau esquissé. Chacun de nous faisait à sa ma nière le portrait de ce héros séduisant > et nous attendions avecimpatience le moment de le voir. Il avait accepté Tinvitation de S. M. ainsi dans peu de joufs notre emiosité aérait satisfaite.
SUR JOSÉPHINE. 3ll3
MT Gazani surtout désirait connaître àtAui que
la belle de la forêt ( nom que nous lui donnions, comme plus romanesque » que celui de M"^*^) avait appelé plusieurs fois le plu» charmant des hommes. Que l'on se figure donc notre désajh' pointement en voyant un gros homme fort marqué de la petite vérole, les cheveux plats, d'une toumureignoble^que faisait mieux ressortir en^ core un habit bleu de ciel ayan tdes boutons à insectes. Nous crûmes, dans le premier moment, que c'était un mystificateur que S. M. avaitfait venir, et nous rîmes beaucoup de la caricature qu'il avait prise. M'°''d'ArbergetM. deBeaumont nous assurèrent si sérieusement que c'était' bien l'homme que nous désirions voir, qu'il fallut le croire.
Ce qui acheva de porter notre étonnement à son comble , fut d'apprendre qu'il avait déjà inspiré une violente passion» à une desfemmes les plus célèh res de notre époque , M"' de Monlg. . . . Elle l'avait épousé; ce petit séducteiurlui fut infidèle; il enleva cette jeune personne qu'il faisait passer pour sa femme ; et elle l'aimait si éperduement, qu'elle ne voulait pas retourner dans sa famille , qui lui pardonnait tout, si elle consentait à renoncer à cette coupable liaison.
..3ll4 M£H01R£S
M.*** était fort instruit ; mab je n'en sais pas moins surprise qu 'il ait pu tourner la tête à deux personnes si remarquables. 11 avoua tous les détails que je viens de donner, à l'impératrice , qui lui demandait de lui amener sa compagne ; en apprenant le scandale de sa conduite , S. M» le reçut si froidement qu'il ne revint plus.
SUR JOSÉPHINE. 5d5
GHAPITIŒ XXX.
Superttilioo de Plmpératrice. — P^diction qui lai est faile a ia Mardoique. — M. de Beauharaais. — Madame la duclicsse d*Aigni]l0D* — Mort de Robespierre, singulièrement aanoncéc «m pritODiiiers. — M. Guiliotin. — Ses regrcis.
LliiPBRATRiGB était supertîtîeuse» mats pas à beaucoup près autant qu'oa l'a dit. Elle n'aimait pas» il est vrai» que Ton s'entretint devant elle de prédictions; celle qui lui avait été faite lui anaoj^çant une fin funeste. Cependant elle^sati^fit l'ardent désir que nous éprouvions de savoir au juste ce qui lui avait été prédit à la Martinique.Yoici ce qu'elle nous raconta.
Elle n'était point encore mariée. En se pro* menant elle vit plusieurs esclaves réunies autour d'une vieille femme, qui disait la bonne aven*
tare; elle s'arrêta pour l'éoooter* En l'aper»
cevant la sorcière fil un cri, se jetlasur la maiu de de Tascher, et pamt dans une extrême agitation.
Celle-ci s'amusaît de ces simagrées, et la lais* saijfc continuer. — Vous voyez donc sur ma 6gure quelque chose de bien extraordinaire ? — Oui.
— Sont -ce des malheurs, ou du bonheur qui doivent m'anîver. ~ Des malheurs !• . • Oh oui.. . du bonheur aussi. . . — Vous ne vous compromettez pas, ma chère sibylle; vos oracles ne sont pas clairs. — Je n'oserais les rendre plus intelligibles, dit cette femme en levant les yeux an ciel avec une expression singulière.
— Mais enfin, que lisez-vous pour moi dans l'avenir? dit Joséphine, «lont la curiosité com- « mencait à être piquée. — Ce que j'y vois!...
vous ne me croirez pas si je parle... —-Si fait, je vous assure. Allons ma bonne mère, que dois-je craindre et espérer? — Vous le voulez; écoutez! vous vous marierez bientôt; cette union ne sera point heureuse ; vous deviendrez veuve et alors.... alors vous serez Heine de France; vous aurez de belles années, mais
, vous périrez dans une émeute. En achevant ces mots, cette i'emme s arracha du groupe qui
Slîft JOSÉPHINE. 5^7
l*entourait, et s'enfuk aussi vite que le permeU iaîeiit ses jambes affaiblies par l'âge.
Joséphine défendit qu'on plaisanta cette prétendue sorcière, sur sa ridicule prédiction ; elle appuya sur l'absurdité de tout ce qu'elle Tenait d'entendre, pour bien prouver aux jeunes négresses combien elle y croyait peu ; et elle ne s'en occupa plus que pour en rire arec sa famille.
En effets il était peu probable alors de supposer possible un bouleversement comme ce-
lui que nous avons vu. M"* Tascher devait, suivant toute apparence , épouser un eréole , etptsser sa vie où elle était née.
£lle oublia toute cette histoire jusqu'au moment où elle perdit son premier mari, M. de Beaiiliarnais , qu'elle aimait extrêmement Il lui donna de graves sujets de jalousie ; elle 9'en plaignit d'abord avec douceur ; voyant que, loin de changer rien à sa conduite , il affichait une grande passion pour la femme qui renversait son bonheur , madame de Beauharnais mit dans ses reproches une aigreur qui acheva d'éloigner d'elle celui qu'elle voulait ramener. Les deux partis s'obstioèreut à ue pas céder. Il fallut en venir à une séparation. La
3âô MÉHOIEES
f^yolution arriva; M. de Beanharnais ÎQt arrêtée
Lorsqu'elle le sut en prison , tous, ses torts fu-^ rent oubliés; elle fit toutes les démarches imaginables pour adoucir sa position. Il fut touché de oette noble conduite, et lui écrivit plusieurs lettres fort touchantes , pour lui recomman* der ses enfans. Il regrettait vivement 1 absence de son frère (i) qui eût pu servir de guide à la femme qu'il avait tant offensée; enGn sa dernière pensée fut pour elle.
^ son tour, mise en prison , elle y appnt
(i) II. de Beauliamais était digne de la tendre affection que lui portait son firère; d'une opinion entièrement
opposée, rien ne put altérer leur attachement. Ils suivirent tous deux une route différente^ avec une loyauté et une franchise qui ne be sont point démenties.
M, âfi Beanharnais 9 beau-frère de rimpératrice^ lui était resté dévoué, et elle lui conservait une amitié que la mort seule a pu rompre. Il a occupé des places importantes avec autant de talent que de désintéressement.
Recherché par lea vieillards qui retrouvent en lui la politesse exquise et les manières de l'ancienne cour ,
il l'est également par les jeunes gens certains de toute l'indulgence et la bonté imaginables. Ilréunit tontes les qualités qui font plaire dans le monde» où il est toujours ^aïf spirituel et obligeant.
SUR loniPHiNB* oag la mort affreuse de M. de Beanharfiais.-* c Mal-
» gré moi 9 nous disait-elle , je pensais sans » cesse à ma prédiction; m'habituant ainsi à » m*en occuper, tout ce qui m*avait été dit » me parut moins absurde , et je finis près- » que par le trouver tout simple.
» Un matin le geôlier entra dans une cbam- » bre où je couchais avec la duchesse d'Aiguil- 1 Ion (i) et deux autres dames ; il me dit qu'il B venaitprendre mon lit de sangle pour le donner » à un autre prisonnier. — Gomment le donner? » dit avec vivacité madame d'Aiguillon ; mais » madame de Beaubamais en aura donc un » meilleur? — Non , non , elle n'en aura pas » besoin 9 répondit-il avec un atroce sourire; » car on va venir la chercher pour la mener à » la Conciergerie, et de-Ià à la guillotine.
» A cesmots, mes compagnes d'infortune pous- » sèrentles hauts cris.*^e les consolais du mieux » que je pouvais; enfin , ennuyée de leurs éter- 9 neiles lamentations y je leur dis que leur dou- « leur n'avait pas le sens commun ; que non- » seulement je ne mourrais pas , ^nais que je » serais reine de France, — Que ne nommex-
(i j Dopuià madame la comtesse Louis de (liraidin.
• FOQS totre maison? me demanda avec colère
• madame d'Aiguillon. «—Ah i c'est vrai , je uy » pensais pas. £hbieiiy ma chère, {e vous «nommerai dame d'honneur, je vous le pro- » mets. Et les pleurs de ces dames de couler de » plus belle, car elles me crurent folles, en » me voyant de sang-froid dans un pareil moment. » Je vous assuré, mesdames , que je ne jouais
• pas le courage, j'étais dans cet instant per- » suadëe de la réahsation de mon oracle.
1 Madamed'Aîguillon se trouvant presquemàl, » je la traînai vers la fenôtre , que j'ouvris pour t lui donner un peu d'air ; j'aperçus une femme »du peuple qui nous faisait beaucoup de gestes 1 que nous ne comprenions pas. £lle prenait à » tout moment sa robe , sans qne nous sussions »ce que cela voulait dire ; voyant quelle con-
• tinuait, je lui criai, Bobe ^ elle fit signe que »oui ; ensuite elle ramassa une pierre , la mit
• dans son jupon, qu'elle nous montra de nou-
• veau , en élevant la pierre de l'autre main , » pierre, lui criai-jc encore. Sa joie fut extrême > en étant sûre que nous la comprenions enfin ;
• unissant sa robe à la pierre, elle fit plusieurs » fois avec vivacité le mouvement de se couper 1 le col f et se mit ensuite à danser et à applau-
» dir. Cette singulière pantomime nous causait lune émotion impossible à exprimer, puisque* »aou8 osions penser qn!elie nous apprenait la
• mort de Robespierre.
9 Dans le moment où nous étions ainsi entre « la crainte et l'espoir, nous entendîmes un grand ê bruit dans le corridor^ et la voix formidable du » porte-clefy qui disait à son chien, en lui allon- » géant un coup de pied, allons, marcberas-tu 1 S... . Robespierre? Cette phrase énergique nous t prouva que nous n'avions plus rien à craindre » » et que la France était sauvée.
En effet , peu d'instans après , vous vîmes en- »lrer nos compagnons d'infortune, qui nous » donnèrent les détails de ce grand événement. » Nous étions m g thermidor!. .
»0n me rapporta mou lit de sangle, sur le- » quel je passai la meilleure nuit du monde ; je j» m'endormis , après avoir répété à mes amies , vous le voyez, je ne suis pas guillotinée, et je
• serai reine de France. Lorsque je fus impéra- »trrce , je voulus tenir ma parole, je demandai
• madame de Girardin pour dame d'honneur, » l'empereur ne le voulut pas , parce qu'elle i> é tai t divorcée ( i ) .
(i) L'empereur se relâcha plus tuid de celle bcvérilé.
33â HéuOIRBS
» Voilà 9 mesdames y l'exacte vérité sur cette
«prophétie si célèbre. La fin m'inquiète peu; » je suis ici calme et retirée ; je ne me mêle nul-
• lement de politique » je fais le plus de bien
• que je puis; ainsi j'espère mourir dans mon
vlit. Il est vrai que Marie-Antoiaette ! » Ici
Joséphine s'arrêta, et Ton s'empressa de changer de conversa lion.
Puisque je viens de parler de l'horrible genre de mort auquel étaient destinés tous ceux qui, à cette époque^ étaient assez malheureux pour avoir une existence dans le monde , je vais dire quelques mots de l'homme estimable dout le nom a acquis une si fâcheuse célébrité* M. Guillotin, médecin instruit, avait inventé deux ans avant imstrument de supplice qu il pensait devoir abréger les souffrances des coupables condamnés à mort par des lois sévères, mais justes. On s'empara de son invention pour expédier plus d'infortunés ( ce fut lexpression d'un membre de la convention ).
M. Guillotîn, que j'ai connu dans sa vieillesse, ♦ ne pouvait se consoler de ce qu'il appelait une
Madame de Girardin tut nommer dame d'honneur de la • reine deMaples( madame Joseph. ) Elle était destinée à appartenir à une princesse bonne et aimable.
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SUR JOSiFEINS. 333
tache iovoloataire dans sa vie. Sa vénérable figure portait Tempreinte d^une tristesse profonde ; et ses cheveux, parfaitement blancs, témoignaient tobt ce qu'il avait souffert. Il voulut soulager l'humanité , et contribua, sans le prévoir , à la destruction d un grand nombre d'individus. Si leur mort eût étémoinsprompte, peut-être le peuple se fût-il fatigué plus vite de ces exécutions, auxquelles il courait comme à un spectacle.