‹ Mémoires sur l'impératrice JoséphineChapitre 38 sur 47 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Fragment deit lelatioD d'an voyage de l'Inpérâtrice en 1808. —Son arrivée à Atampea.— • Ffésent eatnoidinaife. — Opinion de l*EnBpereor mr ies Ortéanaia. — M. de Bkoé. — M. do Vaiiooort. ^ Bayonne» ftte que reçoit l'Bnipeienr.— Doo Pedrode la» tonèt. Mademoifolle QoUlelieaa.

Voici quelques notes de Joséphine sur le voyage à jamais célèbre qu'elle fit avec l'em-' pereur, à l'époque des premiers troubles d'Espagne.

J'ai pensé que mes lecteurs seraient bien aises de voir sous quel point de vue Sa Majesté envisageait les lieux qu elle parcourait. Je n'ai rien changé à son stile.

«Nous partons ce soîr de Saint-Cloud pour visiter toute la partie occidentale de la France.

» Je tracerai quelques notes au crayon.

»A une lieue et demie d'Étampes , nous avons été arrêtés par une troupe de jeunes

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gens des deux sexes , qui nous ont offert , les uns des cerises , les autres des roses. L empereur a fait arrêter dans leur village , et a mandé le maire et le curé. Le premier est ua paysan goguenard » qui a raillé ses habitans sur la na^ ture des prësens. Il est certain , a dit Tenipereur, que quelques beaux qu'ils soient, un épis et on raisin eussent été plus rares. En voici trois de chaque façon , a répliqué le magistrat campagnard 9 leur date est du 29 avril ; BTOues » sire , que ce n'est pas mal travailler. La nature est béoie dans ce canton, a dit lemperenr , en me présentant le bouquet: prenez, madame , et n'oublions {âmais ceux que la P^rovidence n oublie point. La Providence, a afouté le curé, bénit toujours lés hommes laborieux , parce qu'ils accomplissent la plus importante de ses lois* Yoilà , a répliqué l'empereur, en faisant fouetter les chevaux, voilà des gens qui réunissent les fleurs et les fruits , rutile et l'agréable ; Ils méritent de réussir (1).

(1) Je copte exactement ces notes, sans me chaiiger d'expliquer comment en avril il pouvait j avofr du blé

et des raisins en maturité.

MÉMOiaES

A Orléans.

La garde nationale était sous les armes , elles autorités en grande tenae. A ses sourcils froncés, j'ai vu que l'empereur n'était pas content. 11 m est pénible , a-t-il dit , d*avoir à payer par des sévérités les témoignages d'al-* légresse^ mais ce n*est pas au peuple que j ai des reproches à faire ; j en adresse aux autorités. Elles administrent mal; elles n'administrent point. A quoi ont été employées les sommes que l'avais accordées pour le canal? Il faudra en recommencer le compte, qui ne me satisfait point. Pourquoi • sur les bordereaux de Tente, y a-t*il eu deux mille arpens des- ordidaires de iÔo5 et 1806, totalement supprimés? J'en exige la réintégration. Les domaines na-^ tionaux sont en baisse depuis dix-Uuit mois : c'est l'époque de votre gestion 9 M. le préfet ; de ce moment, les transactions ont été difficiles ; d'oLi vient celà ? Je n'ignore pas qu'il existe ici deux opinions aussi opposées au Gouvernement qu'elles le sont entre elles. Je ne veux pas qu'on leur fasse la guerre ; mais .s'il en résulte des faits , et que ces iaits SjOki^ot des crimes, poin de pitié. 1;

SUR 708J&PUINS.

» Après cette mercuriale^ l'empereur a repris un ton moins austère , et il a causé. Il s'est entretenu familièrement avec Tévêque , avec le maire, avec 1^ président de la Cour impériale, même avec le préfet. Ce dernier a essayé de se justiûer; mais si l'on peut combattre des faits, comment les détruire? Il est trop certain que , dans ces déparlemens du Loiret , les jacobins, et les émigrés, tour à tour, ont été protégés. Il faut une administration ferme et' neutre qui ne protège que les bons, qui ne fasse peur qu'au factieux, et assure enfin une . tranquille liberté par le règne des lois (1).

(1) Les vœux de JoséphÎDe sont en partie exaucés^ les Orléanais étant essentiellement spéculateurs, la stagnation du commerce est pour eux la plus grande calamité; les progrès de l'industrie et des arts les touchent peu. Ils se plaignent encore, comme ils le faisaient sous la république, le consulat et l'empire. Avides de bénéficesy ils ne sont jamais satisfaits de ceux qu'ils font, et aspirent toujours à un nouTcl ordre de choses, qui pourrait peut-être amener des résultats plus brillans et plus prompts pour eux. Sî le Gouvernement changeait, ils gronderaient de même. ïel est leur caractère.

Cependant la sage administration dupréfet ( M. le vicomte de Riccé), les exhortations de leur ancien érêque, M. de Varicourt, dont la mémoire est justement en ?é-

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A Bordeaux.

» 11 y a ici deux esprits bien disiiacts et en sens inverse de ceoz qui dominent dans la presque totalité de la France. Là, le peuple aime la révolution^ et les classes privilégiées seules s'opposent à ses progrès , ou plutôt arrêtent ses résultats. Les résultats de la révolution sont des institutions fortes, libérales , et que le temps , qui use tout, achève au contraire de consolider. Pour fonder ces institutions sur les ruines des partis , il a fallu un conquérant devenu législateur, et ce législateur continuant d'être conquérant. Tout se lie dans la restauration d'un État. Enchaîner les factions en métamprphosant leurs passions en intérêts communs , ce serait peu ; ce ne serait au plus que la moite de la besogne, si à ces intérêts on n'attachait pas les voisins. Pour être maître chez soi , pour y être heureux et glorieux , il ne faut pas craindre que les voisins mettent le feu à votre habitation ou à la leur; il ne faut

nèratioD» a ramené une grande partie des mécontens; et tout porte àcroire qae cette ville, qui fut presque toujours fidèle en dépit de sa manie de fronder^ reprendra les

sentimens qui l'animaient autrefois.

SUR JOfiPUlNE.

pas avoir k redouter des procès pour un mur

mitoyen. Gomment donc les forcer à être sages? Eu les forçant d'abord à être soumis ; puis , après avoir reconnu et constaté Votre supério* rité, leur tendre une main toute à la fois f rater- * nelle et protectrice » dont la tutelle les rassure sans les humilier. De cette position respective naîtront la conQance^ le respect et l'amour.

Mais, si dans l'intérieur des habitations , quel*- (jues égoïstes, au lieu de se livrer à la défense commune I à la consolidation de rétablissement commun, leur dérobaient leurs ressources pour les consacrer à de petits calculs privés , croit-on qu'ils ne séraîent pas les ennemis du plan gé- Tiéral qui dérangerait leur plan particulier ? Trop bornés pour voir au-^lessus d eux , trop imprévoyans , trop peu pénëtrans pour percer l'avenir 9 ils sacrifieraient tout au présent , au présent qui dévore l'avenir, quand > privé de prévoyance et d'économie, il ne 1 assure pas. Cette doctrine, qui est celle dont l'empereur fait l'application à la France, a été accueillie par cette France dévouée, qui a compris qu'un moment de transition y d'épreuves'et de réparations n'était , et ne pouvait être l'époque des jouis-^ sauces» On sème aujourd'hui, me disait i'em-

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pereur, daos les Urmes et dans le sang; on moissonnera la gloire el la liberté. Voilà ce qne

1 egoïsme mercantile empêche de comprendre à Bordeaux. Au rebours du reste de l'empire, le peuple est ici rennemi des institutions nouvelles : il n y voit qu'un obstacle y non au commerce , mais à son commerce. Que lui importe le bonheur de demain? c'est le gain d'aujour-» d'bui qu'il lui faut.

y> Quelques faits on tcon firme ces observations. £n allant à la comédie, les applaudissemens ont été rares parmi la foule; dans l'intérieur de la salle, ils étaient multipliés et continus.

» Le coup-d'œil du port est magnifique : tous les vaisseaux étaient pavoisés et tiraient de minute en minute. A leurs salves, répondaient celles du fort. Toute cette population agitée , et malgré son mécontentement, joyeuse ; cette variété de cris, de chants, de mouvemens et de costumes , présentaient un spectacle ravissant. Mous avons remarqué surtout une danse basque composée de trois cents jeunes gens des deux sexes, petites vestes brunes, pantalons bleus, ceintures rouges, chapeaux de de paille relevés avec rubans et bouquets, qui , au sou des instrumens , des castagnettes

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et du tambourin, s'élançaient , s'enlaçaient,

tournoyaient et sautaient avec autant de prestesse que d'élégance.

» Demain nous partons pour Bayonn^.^

A Bayanne, *

• A deux lieues de cette ville, on a donné à l'empereur un spectacle digne de lui. Sur le revers d'une montagne adoucie en diiXérens endroits de sa pente ,.est assis un de ces camps que Ja providence de la patrie a crées pour la retraite de ses défenseurs. 11 se compose de sept jolies habitations, de formes et d'aspect diliérens, toutes isolées, entourées d'un verger en plein rapport, d'une basse-cour bien peuplée, et auxquelles, à différentes distances, est attachée une quantité plus ou moins grande d'arpens labourables , que la diversité des terrains a fait ensemencer de céréales variées.

L un des flancs de la montagne est hérissé de roches coupées d'une manière bizarre , et auxquelles pendent de longues 'plantes saxatiles , avec leur verdure nuancée et leurs fleurs de toutes couleurs. L'autre côté de la colline semble tapissé de riches étoffes» dont les cultures

colorées par leurs produits rappellent l'idée. Une iorèt toujours verte couronne la crête de cette fabrifjue, dont une petite rivière » coulant traïKjuilleuient dans un lit étroit , profond et verdoyant, arrose le pied. Un pont élégant» jeté sur cette rivière, facilite la communication du camp à Ja ville ; et quelques tentes dressées sur la rive, du coté deBayonne, servent à la fois de défense aux habitations et d'ornemens à la prairie. C'est-là, c'est en avant de ces tentes, que les vétérans qtiî le9 occupent ont donné à l'empereur une petite fête à la fois champêtre et militaire. Les femmes, les £lles, les jeunes enfans de ces braves en faisaient le plus doux ornement , comme eux-mêmes en font le plus beau. Au milieu des faisceaux d'armes , on voyait des arbustes tout couverts de fleurs ; et tandis que la montagne retentissait du mugissement des troupeaux , les échos reproduisaient, en les multipliant, les chants guerriers d'une milice enivrée de recevoir son chef. L'empereur a mis le comble à l'enthousiasme qu'elle éprouvait, en s'asseyant à une table toute militaire et toute pastorale, et en buvant avec les braves, qui tous avaient risqué leur vie ponr lui.

scR ^losÉpaiNS. 543

» Des toasU ont 6lé portés \ tout 6e qui fait l'honneur du nom français : à la patrie , à la gloire » à la liberté I Jan'oae dire les attentions dont j'ai été l'objet. Elles me touchent vivement^ parce que je les regarde comme le reflet de la yénëration que la France a vpuée à l'empereur.

» A Bayonne» un personnage important at^ tendait l'empereur : c'est don Pedro de Las- Torresy envoyé particulier de don Juan-£s* coiquîtE , gouverneur du prince des Asturies. A la suite des érénemeus d'Araajuez , ce dernier a été proclamé sous le nom de Ferdinand YII; mais le vieux roi Charles^ auquella terreur avait arraché une abdication , proteste aujourd'hui contre cette abdication. Le nouveau monarque prétend que son père, mené par la Reine , jouet elle-même du prince de la Paix , n'a jamais eu , ni pu avoir de volonté. Cependant , la nation allarmée se divise entre ces deux chefs. Si les uns reprochent à Gharlea d'avoir livré ses volontés à don Manuel Godoi (le prince de la Paix) , les autres imputent à Ferdinand de n'en connaître d'autres que celles de don Juan £scoïquitz. Le premier^ fier et impertinent comme un favovi » opprime sofv

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mattre et humilie la nation; l'antre , doucereux

et patelin, trompe à la fois la nation et subjugue son élève. Tous deux ont fait et font encore les malheurs de TEspagne.

» Qu y a-t-il de plus déplorable en effet, que la situation respective des gouvernans et de^ gouvernés? Les uns sans conQance, les autres sans amour. Au milieu de ces factions» qu'on peut appeler parricides , il s'en glisse une troisième qui calcule leur mésintelligence, la favorise peutêtre, et veut faire triompher la liberté. Hais li^ gnorante et superstitieuse Espagne est-elle apte à revoir ce bienfait? Avec ses nobles superbes , ses prêtres fanatiques, son peuple paresseux 9 comment exécuter une entreprise qui suppose l'amour de l'égalité, la pratique de la tolérance et une héroïque activité?

» Voilà ce que Terapereuraura à examiner. U est réclamé par tous les partis comme médiateur ; il arrive au milieu d'eux, sans les connaître , et n'éprouve , comme homme , qu'une parfaite indifférence. Sa politique éclairée prendra conseil de la nécessité ; et, dans ce grand démêlé , dont on veut le rendre juge , il conciliera ce qu'il doit aux intérêts de la France, aveo ce qu'exige le salut de rSspagne. '

» Ce don Pedro de las Torres n*a pas été envoyé sans dessein. Don Juan 5 son patron savait qu'il possède , à quelques lîenes deBayonne , une vasle métairie , dans laquelle il élève de nombreux troupeaux de' mérinos.

C'est-lîi que, sous un prétexte plausible, nous ' » avons été conduits. A la suite d un festin d'une champêtre magnificence, nous avons fait^ à pied 9 le tour de l'habilation. Au lond d'une gorge verdoyante et bornée de tous côtés par des roches tapissées de mousse et ^e fleurs ^ tout à coup y nous a comme apparu une chau-^ mière pittoresque , légèrement suspendue sur une saillie de rocher, et autour de laquelle étaient épars sept à huit cents moutons de la plus belle espèce. Nous n'avons pu retenir un cri d'admiration ; et, sur les complimens'que l'empereur adressait à don Pedro , ce seigneur lui a déclaré que ces troupeaux nous appartenaient. Le roi y mon maître a-t-il ajouté , connatt le goût de sa majesté l'impératrice pour les exploitations rurales; et comme cette espèce de brebis» peu connue en France, pourrait être le principal ornement , et par suite la principale richesse d'une ferme , il la supplie de ne pas se priver d'une chose tout k la fois si

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utile et 51 agréable à sa nation. Don Pedro , a répondu l'empereur d'un ton sévère , rimpératrice ne peut agréer on présent qne de la main dn roh et votre maître ne l'est point encore. Attendez , pour le lui offrir » que votre nation et moi ayons prononcé. Le reste de la Tisite a été fort cérémonieux.

• Nous habitons le château de Harrae ( il vient de s'y passer une aventure qui m'a été fort désagréable , ne pouvant souffrir tout ce qui peut reseembler à une violence de l'empereur , dont -tant de gens augmentent les défauts et les fautes» et cherchent à atténuer tout ce qu'il pent faire de bien. Ce que je vais conter fournira matière à une foule de contes qui m'afiligent d'à • vanoe.

» J'ai amené ici comme dames du palais la duchesse de Bassano et la comtesse de Montmorency, et pour lectrice la belle demoiselle Guillebeau (i) : nouvellement nommée lectrice,

(i) Uademoiselle Guillebeau était fille d'un banquier dont les aftiires avaient mal tourné. Extrêmement belle, elle fut remarquée par l'empereur à on bal de la ville. Il s'ioforma de la position de ses parens, promit de leur être utile;, et la nomma lectrice de l'Impératrice. S»

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eoivrée de sa faveur, elle avait pris* un ton d'impertinence fort déplacé avec ces deux dames; elles se plaignaient à moi, de manières auxquelles elles n'étaient point habituées. Je les engageai à pardonner des torts, causés par une fortune inespérée et une grande jeunesse. Je promis de gronder mademoiselle Guillebeau. En effet, je lui fis quelques représentations qu'elle reçut assez bieui en me promettant de s'y conformer. Je ne sais comment l'empereur fut instruit de cette petite tracasserie ; mais elle lui déplut à tel point , qu'il ordonna à mademoiselle Guillebeau de retourner immédiatement à Paris avec MM. de Beaumont et Monaco. Je voulus lui donner au moins une femme de chambre , afin de rendre ce voyage précipité moins inconvenant ^ mais l'empereur, avec humeur , me pria de faire strictement exécuter ses ordres. Je fus donc forcée de voir

sœur fut placée en cette qualité chez la princesse Éiisa , qui lui fit foire un mariage brillaof .

Mademoiselle Guilleh€au , lectrice de rimpéralrice , avait épousé M. Sourdeau , consul à TaDger, et non i\ Smyrne comme le dit la Cmtempwame, Elle est morte il y a peu de temps.

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partir cette jeune personne, seule avec ces deux messieurs. Elle ne cessa de pleurer peodaat foute la route. Elle n'a jamais » depuis cette époque , repris son service près de moi. »

Je n'ai pu me procurer la fin de ces notes ;

mais le peu que j'en ai recueilli prouve combien l'impératrice voyait juste, et à quel point elle chérissait l'empereur; ce que Ton s'obstine à nier, enrépclanl avec assurance , qu'elle n'aimait que la souveraine puissance où il l'avait élevée. Ceux qui tiennent ces discours n'approchaient probablement jamais S. M. Je l'ai toujours vue pénétrée de reconnaissance pour NapoK'on, cl prcte à lui prouver son tendre attachement, par tous les sacrifices qui eussent dépendu d'elle.

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