CHAPITRE XXXII
Inconcevable désordre dans la maison de S. M. — Sa colère à ce sujet. — M. de Monaco.— •Détails relatifs à monseigneur le dac d'Enghien. — La machine infernale. — Les généraux Macdonaldel Nansouty. — Tnstiiniinn de la Légion-d* Honneur. — Mot de Mareau à ce sujet. — Madame de Nansontj
L'Impératrice eatra uo matin , presque en colère» chez madame d'Arberg, qui était
malade. Nous étions si peu habitués à la voir sortir de sa douceur ordinaire 9 que nous fumes tous surpris de son agitation ; elle nous conta ' . qu'elle venait de discuter violemment avec le ' premier maitre-d'hôtel , qui prétendait qu'il était impossible d'avoir à Navarre moins de vingt-deux tables servies séparément » parce qu'il y avait une hiérarchie dans la classe inférieure ^ bien plus sensible que dans le salon de sa majesté. Concevez-vous, mesdames, rien
de pareil au gaspillage auquel je suis en butte ? Comment, les cuisiniers ne veulent pas manger avec les filles de cuisine et les marmitons ? les frotleurs avec les feutiers? les dames d'annonce ne dînant pas ayec moi » vos femmes-dechambre ne croyent pas de leur dignité de dîner avec les leurs; eniia, Tétiquetle d'antichambre me ruine. Madame d'Arberg^ il faut absolument mettre ordre à cela.
Celle-ci promit d'y apporter tous ses soins; elle ne put' obtenir que la réduction de six tables; il y en eut toujours seize, ce qui était énorme , les valets de pieds et les gens de l'écurie n'étant pas nourris. '
La consommation de bois était inconcevable à Navatre. Il s'y brûlait vingt-une voies de bois par jour en hiver, et douze voies de charbon. Wos chambres étaient d'une grandeur démesurée; et les cheminées , restées comme a van t la révolution , hautes et larges, de manière à s'y placer tout debout. Ony mettait des arbres entier$;nmpé ratrice nous engageait à ne pas nous laisser geler ; mais malgré des feux immenses , on était transi de froid, excepté au rez-de-chaussée, habité par Sa Majesté^ des tuyaux de chaleur, qui partaient de poêles posés dans les caves, y entretenaient une température douce et égale..
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' L'impératrice était constamment occupée des moyens de rendre le séjour du palais agréable f et craignait toujours que Ton n'osât pas demander ce qui pouvait être utile. Elle était fort contrariée que le mobilier fût si laid et si peu com* mode.' Mats elle TaTait acheté sans le voir ; ayant une entière confiance dans M. Pierlot^elie n'avait fait aucune difficulté de s'en rapporter à Jui. Le marché fut conclu pour la soninie de cent mille francs^ et lorsqu'elle arriva pour prendre possession , elle ne trouva que des fauteuils déchirés, des tables brisées et des rideaux en lambeaux. Il fallut faire venir de Paris des charrettes pleines de meubles ; mais il manquait encore beaucoup de choses , que l'on achetait peu à peu. L'appartement de Sa Majesté était joli , mais sans luxe, et entièrement neuf.
H. de Monaco , aujourd'hui duc de Yalentinois, s'était fait arranger le sien avec plus de recherche qu'aucune antre personne de la maisoD<. Il était craint de tous ceux qui dépendaient de lui. Ses subordonnés l'appelaient toujours tnan prince : ce qui était fort blâmé, puisqu'il n'avait droit qu'an titre de comte j accordé par l'empereur. Lorsqu'il partait pourParis, il était dans une voiture de Sa Majesté, attelée de six
chevaux , précédée d'un pîqueur et d'un courrier. Madame d'Arberg et M. de Beaumont étaient infiniment plus modestes , quoiqu'ayant • les premières charges. L'impératrice se moquait de cette fierté ridicule 5 mais ne prenait pas la peine de lui rappeler que sa famille n'avait plus la permission de battre quelques pièces de monnaie 9 ni de mettre trois hommes sous les armes. Elle se contentait de rire de ces petits travers, rachetés par une parfaite connaissance de tout ce qui tenait à son service. Elle savait qu'il souffrait de blessures graves reçues dans différentes batailles oii il s était distingué ; ce motif sufiEi^ait pour obtenir son indulgence , et lorsque plus tard elle fut forcée de l'éloigner d'elle, comme je le dirai, elle fut réellement affligée.
Punir était pour elle un véritable chagrio , dans les petites choses on abusait souvent de cet excès de bonté ; heureusement il ne pouvait en être ainsi pour les grandes, grâce à madame d'Arberg , qui avait acquis sur son esprit un * ascendant mérité. Lorsqu'il ne suffisait pas pour empêcher ce qui était contre les intérêts de Sa Majesté , madame d'Arberg écrivait à l'empereur, qui toujours était de son avis; parce
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qaii connaissait toule la faiblesse de l'impératrice lorsqu'il s'agissait de ses affairés person-r
nelles, ou d'un coupable à châtier. Quelquefois elle se ftchait d'être contrariée ainsi dans ses volontés, mais peu après, elle sentait combien elle avait tort de témoigner de l'humeur à une personne qui lui était dévouée ; alors; tout ce que la grâce a de plus persuasif était employé potir dissiper le nuage passager qui avait altéré la sérénité de madame d'Arbergi. Celle-ci savait gré des frais de Joséphine pour lui faire oublier une légère infustice, et les deux amUs s'aimaient plus que jamais. Ce n'est, je le répète^ qu'à madame d'Arberg, que Sa Majesté a du ('ordre parfait établi dans sa maison.
On causa devant l'impératrice de l'événement à famais déplorable qui plongea la France dans la douleur, et ternit la gloire de Napoléon... Nous étions en petit comité , et elle parla avec une profonde tristesse de llmpuissance où elle avait été de l'empOcher. « L'empereur fut cruel- » lement conseillé » dit-elle ; de lui-même il n'au- »rait pas eu l'idée d'un tel projet une fois ar- • rêté, rien ne pouvait s opposer à son exécu- »cution, dans la crainte qu'avait l'empereur s j» d'être taxé de faiblesse ; mais je suis persuadée
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• qu'il a gëini plus d'une fois d'avoir été trop vite
• obéi. U y a des choses que jedaU taUçe, pour •ne pas livrer à riofamie les noms des Trais » auteurs de la mort de M. le duc d'iînghiea ; A'itUtoire parUra, et la vérHé sera connue.
» C'est au reste le général Moreau qui a été la » cause innocente de tonte cette sanglante aven- » tare.
» Napoléon 9 en causant avec lui, le ques-
• tionnant sur les Bourbons, lui demanda si
• dans cette famille irse trouvait un homme de » guerre. — Oui , général ; ils sont tous braves !
• Le duc d'Ënghien est, de plus» un excellent
• officier, adoré du soldat; c'est un digne re- » jeton de la branche de Gondë. — A-t^-ii de
• l'ambition Je l'ignore; mais à la manière «dont il se bat, il semble aspirer à une gloire
• qui ne peut se borner à servir loin de sa pa«
• trie. » « Cet éloge, ajouta l'impératrice, in-
• quiéta Temperenr; il y revint plusieurs fois.
• Pour le calmer, on lui proposa un crime. Je
• détesterai toujours ceux qui ont poussé :
i^Ui ont été $e$plu$ grands ennemis l •
Elle nous assura que M. de Caulaincourt ignorait absolument quels étaient les ordres dont il était porteur, ce ne fut qu*à Ittenbeim qu'il les
apprit; il fut désespéré en arrêtant le duc d'£iigbîen ni était si sanreilléyqo'il ne pouvait reculer, il fallait obéir; mais ayant un attachemeal d en* thousiasme pour son maître » il le croyait inca«> pable d'une action qui pût affaiblir Tadmiration générale qu'il excitait; aussi, lorsque Napoléon lui dit 9 dans son cabinet ^ que le duc d'Enghien était fusillé, M. de Caulaincourt tomba sans connaissance.
Joséphine et le général Berthier étaient pré^ sens; ce fut ce dernier qui , pour éviter les questions, fut chercher ce qu'il fallait pour le faire revenir. Sa douleur fut extrême, et il accusa durement Tempereur qui l'avait chargé de cette cruelle mission. Elle avait dû être confiée à M. Auguste de Colbert qui, très - heureusement pour lui, était à l'Opéra. Il n'avait pas dit chez lui où il allait, on ne put le trouver; et JNapoléon, pressé de faire exécuter des ordres qu'on lui représentait devoir assurer son repos , voyant M. de Caulaincourt sur son chemin , lui donna cette funeste commission. Il y a eu pour lui , dans toute cette affaire , une incroyable fatalité. Tout ce que je viens d'écrire est presque le mot à mot de ce que nous dit l'impératrice.
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Nous la questionâmes aussi sur le 5 nivôse.
La machine infernale était si bien calcnlëe, que Napoléon dut son salut à l'extrôme vitesse avec laquelle il fut mené par son cocher , qai était i?re. Madame Hurat , dont la yoitiire de* voit suivre immédiatement celle de son frère 9 fut préservée par un. motif tout contraire.
Legéiioral Laurlston conta-it une histoire amusante f voulant en entendre la fin , ces dame» . ne se pressèrent pas ; deux ou trois minutes s'écoulèrent , et comme on entrait sur le Car» rousel , l'explosion eut lieu. Toutes les glaces . de la voilure de madame Murât furent cassées. Elle était grosse de son ûls aîné ; elle éprouva une si affreuse frayeur , que cet enfant vint au monde fort délicat. C'est à cet événement que Ton attribue les attaques d'épilepsie auxquelles il est sujet. L'explosion eut lieu entre le passage des deux voitures.
Napoléon continua sa route » et se rendit à rOpéra, où Ton exécutait pour la première fois le superbe Oratorio de la Création du monde{ 1). Il fut accueilli par des applaudissemens vifs et unanimes. Son inquiétude sur le sort de sa
(1) Par Hajdo.
«œup fut extrême, car elle n'arriva cpi'un quart d'heure après lui ; son iudisposiliou ayant forcé dé retourner aux Tuileries. On savait déjà dans la salle la cause du bruit extraordinaire <ju'on avait entendu; madame Hurat fut reçue avec enthousiasme*
Tou t Paris fut révolté d'une pareille entreprise» qui menaçait non-seulement la vie de la famille Bonaparte, mais qui dévouait à une mort certaine une foule d'individus. A chaque instant' on apprenait de nouveaux détails sur celte affreuse catastrophe ; les victimes se comptaient par centaines. Des arrestations sans nombre eurent lieu; et la police, déjà sévère, le devint à un point si extrême , que Ton n'osait presque parler dans les rues. Je suis persuadée que plusieurs persoaoes inculpées dans ce procès ignoraient totalement par quel moyen on devait se défaire du consul.
Georges Cadoudal » homme dévoué, décidé à mourir pour affranchir sa patrie de l'usurpation, et rendre le trône à son souverain légitime, ne putcependantse décider à être un assassin. Déguisé en invalide, attendant sur le Pont-des-Arts le passage de Bonaparte, qui s'y rendait souvent pour examiner les travaux , il eut m jour la
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possibilité d exécuter son projet ^ puisque le consul lui parla long*temp8; son poignard étail prêt, il manqua de résolution. Cette hésitation, coula des larmes à plu6 de deux cents familles.
L'impératrice, aimant le général Horean , et sachant combien il était chéri de l'armée, trembla que sa condamnation ne fut anssi pronon* cée ; le tribunal n*osa pas étendre jusqu'à lui sa sévérité. L exemple des généraux Macdo-.
nald et Nansouty [i], qui , en pleine audience ,
(i) L'empereur conserva long-temps une impression détavorable de ces dei*x généraux; ils furent sans eraplots, et prouTèrent par la manière dont ils se coodul-; flireol plus tard à Tarmée combien il était malheureux qu*nn mouyement d'humeur eût éloigné deux hommes si distingués. Lors de la formation de sa maison, 11mpératrice demanda que madame de Nansouty fut dame du palais. Son mari, est trop pauTre^ répondit l'empereur. Sire, c'est son éloffe que tous prononces; il n'a tenu qu'à lui de s'enrichir en HanoTre, il ne l'a pas fait. — Tant pis pour lui, jeTy ayais enyoyé pour cela. Je yeux autourde moi de joliespersonnesqui embellissent ma courparleurs figures et leur luxe. Il fut impossible de le faire changerd*a* yis. Madame de Nansoutj ne fut point dame du palais.
Quelques années après , rendant justice aux talens remarquables du général Nansouty « à son caractère plein de noblesse , l'empereur Tattacba à, sa personne» comme premier écuyer.
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n'avaient pas craints de donner à leur ami oaptif des témoignagés publics d'une tendre aSection , a été *BnM par beaucoup d'autres frères d'armes. Il fallait ménager ceux dont on avait besoin à tout instant , pouié obtenir , à force de j^Ioire , ce que refusait la justice et le bon droit. On se contenta donc d'exiler un grand capitaine , persuadé que la lép^èreté française le ferait promptement oublier. On sait que les gendarmes devant lesquels il passait pout se rendre sur le banc des accusés , lui portèrent toujours les armes.
Quelque temps avant ce funeste événement, lors de l'institution de la Légion -d'Honneur , on fut dire à Moreau qu'il était certain qu'on lui donnerait le grand cordon, c Je ne connais » d'autre Légion-d'Honneur que l'armée, ré- » pondit le général ; et il y a long-temps que «j'en fais partie. Je ne mérite pas le ruban dont » vous parlez , plus que tous mes compagnons 1 d'armes , ainsi je ne l'accepterais certaine- » pas. Je n'aime pas les privilèges. »
On rendit ces mots à Napoléon , qui, dès cet instant , entrevit qu'il trouverait un censeur pour les projets qu'il formait dans . l'avenir ; il ne lui pardonna point une opposition qu'il ne
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rencontrait dans aocan autre. Ceux qui aoUi-
citèrent la décoration et l'obtinrent en voulurent à Mareau» dune conduite qui condamnait la leur; mais ceux qui ne l'eurent point se rangèrent à son opinion, ce qui forma une sorte de parti , que les ennemis de sa brillante renommée présentèrent au consul, comme pouvant devenir dangereux. C est ainsi que Jo-. stphîne interprétait la zizanie établie entre deux l^ommes faits pour s'admirer iputueUement
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