‹ Mémoires sur l'Indoustan, ou Empire MogolChapitre 13 sur 51 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Rappel de M. Dupleix. Réflexions sur ce rappel. M. de Bussjr bloqué dans Jjdérabad par les troupes de Salabet-Jangue. Secours que lui envoie M. de Lejrrit. Campagnes de Af. La<v. Campagnes de J/. de Bussjr et prise de Vizagapatnam.

kje fut au mois de mai 1704» que M. de Gotleheu débarqua à File de France , et à la fin de la même année il aborda à Pondicheiy. M. de Godeheu apprit à M. Dupleix qu'il venait pour le remplacer, d'après les ordres du roi, que la compagnie n'avait pu lui faire connaître , puis-

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quelle ignorait le contenu de la lettre dont il était porteur (i).

Dupleix fut donc remplacé ! Ce rappel combla de joie les Anglais. Nous n'entrerons pas dans les détails sur les discussions qui s'élevèrent entre la compagnie et ce gouverneur. Elles ne peuvent faire partie de notre sujet. Nous nous bornerons à consigner le sentiment de plusieurs historiens, tant nationaux qu'étrangers, sur cet homme célèbre.

ce Si le ministère , et la direction de la compact gnie française des Indes , qui , tour à tour « voulaient et ne voulaient pas être une puis- « sance dans l'Inde, avaient été capables d'une « détermination ferme , invariable ; s'ils avaient « eu moins de ménagement pour les Anglais , « qui ne leur en tenaient pas compte; s'ils avaient « donné à Dupleix les secours nécessaires pour « remplir les vastes projets formés par lui , ce « magnifique établissement aurait pris la con- « sistance nécessaire ; il eût été inébranlable. La « France, maîtresse sur la côte de Coromandel « d'un état serré et contigu , se serait procuré , a dans le pays même , un revenu suffisant pour « l'approvisionnement de Ses places fortes , et

(i) Le colonel Gentil, alors sous-lieutenant, partit du Dékhan pour Pondichéry, chargé d'une mission de M. de Bussy pour M. de Godehcu,

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a pour l'entretien des troupes destinées à les « garder. Non-seulement elle était en état de « braver la jalousie de ses voisins et de ses en- « nemis; mais tendant la main à Ayeder-Ali- « Khan et à ses alliés , elle était en mesure de « chasser pour jamais les Anglais de la pénin- « suie.

« Pondichéry fût devenu l'arbitre des établis- « sements formés par les Européens dans ces « vastes contrées. Lorsqu'on réfléchit que Duce pleix avait formé ce plan de conquêtes et de « domination , dans un temps où toutes les puisce sances de l'Europe avaient une idée exagérée « des forces de l'empire Mogol , dans un temps « où toutes les compagnies de marchands, éta- « blies sur les cotes, souffraient patiemment a l'insolence des moindres officiers envoyés par « la cour impériale, pour ne pas irriter ce pou- « voir qu'ils croyaient en état de les écraser en « un instant ; et que , le premier , il découvrit et a méprisa cette illusion : et quand on observe suret tout que ce plan de domination et de grandeur , « traité de chimérique, fut exécuté quelques « années après par les Anglais sur les mêmes « bases , et qu'il est devenu le germe de la proie spérité britannique, on ne peut que déplorer la « fatalité qui semble conduire les événements (i). »

(i) Révolutions de l'Inde, par M. Fantin des Odoartstom. i , pages 272, 273.

fjj. MEMOIRES . •

L'auteur de l'ouvrage que nous venons de citer, blâme, avec raison, la conduite de Dupleix envers La Bourdonnais : « Il est à présumer , « dit-il, que Dupleix, bien loin de persécuter La a Bourdonnais, se serait concerté avec lui, si « l'autorité du commandant des îles de France « et de Bourbon avait été subordonnée à la « sienne. L'orgueil de Dupleix fut humilié de ce « qu'un rival prenait des, mesures différentes <c des siennes, dans un pays où son pouvoir « était égal à celui des souverains. L'envie péné- « tra dans son ame , qui ne semblait pas suscep- « tible d'une passion si basse. Il persécuta un «r homme qu'il devait aider. Cette injustice fat « une tache pour sa gloire , à peine lavée par « ses grandes actions (i). Mais sa haute capacité « était si bien reconnue, que les amis et les ence nemis convinrent unanimement, que sa re- « traite du gouvernement de Pondichéry était a le coup le plus redoutable qui pouvait être « porté aux intérêts de la nation française dans « l'Inde (i>

« La conduite de Dupleix, dit l'auteur anglais « de l'Histoire des guerres de l'Inde , méritait « certainement plus de reconnaissance de la part « de sa nation , qui n'eut jamais un sujet qui «désirât avec plus d'ardeur, et qui ne fût plus

(i) Voyez la note première à la fin de l'ouvrage. (2) Révolutions de l'Inde, citées*, pag. 273, 27/1-

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u capable d'étendre sa réputation dans les Indes « orientales. S'il avait été soutenu par les foret ces qu'il demandait, aussitôt après la mort « d' Anaverdi-Khan , ou si la France lui avait « donné ensuite les secours nécessaires pour « remplir les vastes projets qu'il avait formés, « on ne peut douter qu'il n'eut placé Chanda- « Saïb dans lanababie d'Arcate; qu'il u'eùt donné « des lois au souKahdar du Dékhan, et peuta être même au trône de Delhi ; enfin , qu'il « n'eût établi une souveraineté sur une de^plus a belles provinces de l'empire. Avec une telle n puissance, il aurait aisément réduit tous les « autres établissements européens, aux condi- « tions qu'il lui aurait plu de leur imposer : il « est même vraisemblable que son ambition ne « se serait pas arrêtée à ces restrictions; que « son dessein était de chasser tous les autres « Européens de llndoustan , et ensuite de « toutes les autres parties des Indes onen- « taies , puisqu'on lui a souvent entendu dire . « qu'il réduirait les établissements anglais d<- « Calicut et de Madras à leur état originaire de « villes de pêcherie. »

Ce fut à la fin de la campagne de Mayssour.

en 1755, que M. de Bussy apprit le détrônement d'Ahmed-Chah , - empereur mogol , victime de son incapacité et de l'ambition de *on vézvr. Alemguir II, dont nous avons déjà parlé , lui suc-

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céda. Il passait pour un prince prudent , ferme , entreprenant, et qui s'annonçait vouloir gouverner par lui-même. Peu après son couronnement , voyant les Marattes maîtres de Delhi , il en sortit, et jura sur le koran, de n'y rentrer qu'après les en avoir chassé. Il fit ensuite les plus fortes imprécations contre ceux qui ne prêteraient pas le même serment II leva aussitôt une armée et les assiégea. Ragoba, leur chef, frère de Balagiro, fut tué dans le combat que* livra l'empereur , et l'armée maratte fut mise en déroute. Oulkar , son lieutenant , rallia le plus de Marattes qu'il lui fut possible , et resta toujours aux environs de Delhi.

Après cette victoire, Alemguir II entra en triomphe dans cette capitale, et se rendit à sa mosquée , pour rendre à Dieu ses actions de grâces. Le cérémonial fini, entouré de toute sa cour , il s'arrêta, et se tournant du côté où l'on fait la prière, il dit aux grands, en mettant la main sur le koran , qu'il jurak de sortir encore de Delhi , et de n'y rentrer que lorsqu'il aurait soumis entièrement tous les rebelles à son empire. Tous les seigneurs suivirent son exemple. Mais n'ayant ni troupes, ni argent, il n'a pu exécuter les projets qu'il avait formés. Il devint , comme son prédécesseur , le jouet des grands.

Tandis que la cour de ce malheureux monarque était le lieu que les grands avaient choisi

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pour vendre leur crédit au plus offrant , le sou* bahdar du dékhan , que les Français avaient placé sur le troue d'Aurengabad, oubliant les services qu'ils lui avaient rendus, se déclara leur ennemi. M. de Bussy avait reçu , au mois de janvier 1756, le firman de l'empereur, qui confirmait toutes les cessions que Salabed-Jangue avait faites à la nation française dans le Dékhan. Cet acte d'autorité de la cour de Delhi, ne pouvait être valable qu'autant que les forces françaises seraient suffisantes pour assurer l'indépendance de ces possessions. Salabed-Jangue , indisposé contre nous , d'après les intrigues des Anglais , fit alors tous ses efforts pour nous chasser d'un pays qu'il nous avait donné pour prix de nos services. Ce prince donna des ordres à tous les zémindars et autres officiers , de traverser la marche du général français. Malgré ces ordres, M. de Bussy ne fut obligé d'employer la force que contre un seul , aux approches de Krischna , et ce ne fut pas sans quelques pertes. M. de La Martinière y fut tué. Le général arriva heureusement à Ayedérabad le 4 juin. Son but, en s'emparant de cette place, était de déjouer, par ce coup de vigueur, les intrigues des ennemis de la nation française, qui étaient entièrement maîtres de l'esprit du nabab et du divan.

Le nabab ayant été instruit de l'arrivée de

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M. de Leyrit confia le commandement de ce détachement au chevalier Law , qui ne parvint au Charmai (i), où M. deBussy s'était sagement

à cause de la guerre du Bengale, qui exigea l'emploi de presque toutes leurs forces disponibles.

En exécution des ordres du soubab , Bussy opéra sa retraite dans le courant de mai 17 56. Son armée était composée alors de six cents Européens, de trois cents hussards, et de cinq mille Cipayes. Elle se grossit encore d'un corps de cavalerie que lui envoya Balajeras, Maratte, en lui donnant avis que Schavener-Khan lui avait proposé de se défaire de lui par un assassinat Loin d'accueillir une proposition aussi infâme , le chef maratte offrait au contraire à Bussy d'entrer à son service» aux mêmes conditions qui l'avaient attaché jusqu'alors au soubab. Le général français accepta seulement six mille hommes de cavalerie; mais quand il fut arrivé près d'Hidérabad, il les congédia.

A. peine la cavalerie maratte eut-elle quitté le camp français, que Schavener-kan , levant tout- à-fait le masque, envoya vingt- cinq mille chevaux pour intercepter la retraite de Bussy, dont la position dévint alors très-critique. Il se voyait en guerre ouverte avec le soubab , qu'il avait placé lui-même sur le trône, et il lui restait encore plus de soixante lieues à faire pour effectuer sa retraite. Sa résolution fut hardie et courageuse; il attaqua la forteresse de Golconde, qu'il prit au commencement de juin. Là, il put attendre , dans les retranchements qu'il fit- élever , les secours qu'on lui faisait espérer de Pondichéry. Golconde fut sa place d'armes jusqu'au 6 juillet, qu'il entra dans le Char* mal. Il ne cessa point d'obtenir des succès jusqu'à la mi-juillet qu'il reçut de Pondichéry des renforts commandés par le capitaine Law

Histoire de fJhde , tom. II, pag. 100, iot et 101, par M. Collin de Bar.

(1) Charmai est un grand enclos, à l'extrémité de la ville

retranché pour l'attendre , que le 1 5 août , après avoir , pendant une route de plus de i5o lieues, fait des prodiges de valeur, et vaincu tous les obstacles que des ennemis nombreux et acharnés lui opposèrent , depuis Pondichéry jusqu'à Ayadnagard, à trois lieues d'Àyedérabad, où M. Lav? arriva , ce jour , après 1 7 heures de marche et de combats, pendant lesquels les ennemis firent inutilement de nouveaux efforts pour le vaincre dans cette dernière journée, qui fut aussi la plus glorieuse, malgré la désertion de 4<*> cipayes, qui, peu de jours auparavant, avait beaucoup affaibli le détachement (1).

« Il n'y a pas de termes assez expressifs , pour « peindre à vos yeux la prudence et l'intrépidité

* du sieur Law, secondé des braves officiers \< qu'il commandait (2). Ce n'est point une va- « leur téméraire qui méconnaît ou n'aperçoit

* pas le danger ; c'est la vue même du péril ,

'd'Àyedérabad, sur les bords de la rivière Mouchi. Quatre grandes maisons sur les quatre faces d'un vaste bassin , fournissent beaucoup de logements. Les murs de cet enclos sont assez élevés, mais faibles comme la clôture d'un jardin. Maître de cette position , M.- de Bussy était à l'abri d'un coup de main , et il s'en empara autant pour s'y fortifier, que pour enlever ce poste à se» ennemis.

(1) Le colonel Gentil fit cette campagne sous le chevalier Law.

(a) Lettre de M. de Bussy à M. de Leyrit, du a8 août

SUR L INDOBSTAH. gg

« qui trouve des ressources dans la fermeté , et « sait la communiquer au soldat. Journée à ja- « mais mémorable , dont la gloire est due à ces ce messieurs , qui ont obligé toutes les forces du a Dékhan réunies , de céder , et de rendre , par « l'aveu de leur défaite , hommage à la supério- « rite de nos armes.

« L'ennemi convient avoir perdu près de trois « mille hommes , et huit cents chevaux , dans <c cette journée, qui nous coûta deux officiers, « MM. Montmeil et Grillot, vingt-neuf soldats, « et soixante-deux blessés , le plus grand nom* « bre légèrement.

« Je ne fus pas plutôt informé de l'arrivée de « nos troupes à Àyadiiagar , que je fis partir, c< sous les ordres de M. Hiboux, cent quarante a blancs, mille cipayes, six pièces de canon, et « vingt chameaux chargés de vivres. Je fis égaie lement sortir du coté de Golconde , un déta- « chement , pour empêcher l'ennemi d'envoyer « de nouveaux secours contre nos troupes. Le « sieur Hiboux ne trouva personne sur sa route. « Les ennemis , rebutés de tant de fatigues , de « résistance et de pertes , ne pensaient plus à « inquiéter les Français, qu'Us regardaient comme «invincibles. Les vivres furent distribués , et, « tout harassé qu'on était , on se mit en route, « à quatre heures du matin , pour se rendre à a Ayedérabad , où l'on arriva enfin , avec tous les ce blessés , sans coup férir. 7 .

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« Le détachement entrait dans la ville , lors- « qu'il me vint un dromadaire de la part du na- « bab , pour me demander la paix , et m'assurer « qu'on avait donné ordre de cesser les hosti- « lités. Je répondis que je n'apportais aucun « obstacle au rétablissement de la paix ; que « l'armée du nabab pouvait faire tout ce qu'elle a voudrait; que nos troupes entraient dans la « ville , et qu'elles ne le craignaient pas.

« Cependant les négociations furent reprises « avec chaleur, et les lettres que j'adressais au « nabab, ou qu'il m'écrivait, et que la cabale , « qui nous était contraire , avait toujours inter- « ceptées , nous parvinrent enfin. J'exigeai d'a- « bord, pour me mettre à l'abri des trahisons asiate 'tiques , que les divers chefs des troupes et sei- « gneurs de l'armée, viendraient me voir, et se (( rendraient caution de la sûreté de mon entrece vue avec le nabab et Chavaner-Khan.Touttfut « accepté, par la médiation du divan de Tempece reur , qui vint lui-même chez moi , et mit fin « au tergiversations. Quoique je fusse assuré des « chefs de l'armée, que le nabab eût donné des « ordres secrets , et pris des précautions pour « éviter toute trahison , je n'allai cependant à « cette entrevue que bien armé , et en état de me « faire craindre. Elle se passa tranquillement. « lies entretiens furent courts et affectueux ; et « Ton ne parla du passé , que pour dire qu'il fal-

SUR LINDODSTAN. JOf

« lait tout oublier. J'aurais profité de ces heu- « reuses conjonctures pour mettre à exécution « le système plus solide, d'éloigner Chavaner- « Khan ; mais plusieurs raisons me détermine- « rent à préférer la voie de la négociation , pour « y parvenir.

a Voilà l'histoire d'une révolution qui a coûté « beaucoup à la gloire et aux intérêts du nabab* « qui n'y était entré que par faiblesse , et le dé- « tail d'un blocus de près de deux mois» et « demi , pendant lequel les troupes ont essuyé « les plus grandes fatiguts , et ont toujours monte tré la meilleure volonté , que le zèle et la « bonne conduite des officiers entretenaient.

a L'heureuse issue de cette guerre vous est « due , monsieur ; vous avez tiré l'armée du Dé- « khan (i) , du précipice ou la trahison l'avait a conduite. La promptitude avec laquelle vous « avez expédié le secours, le choix que vous « avez fait des officiers et de la troupe, ont « sauvé les affaires de France , et donné un nouée veau lustre à sa gloire. »

Après cette heureuse issue , M. de Bussy s'occupa des finances. Les arrérages dus aux officiers , les dettes et les pertes étaient un cahos qu'il lui restait à débrouiller. Se voyant dans^Wpossibilité de pouvoir réparer les pertes des of-

(i) M. de Leyrit, gouverneur de Pondichéry.

tOl MÉMOIRES

ficiers du détachement de M. Law, il espérait que Tordre qui succédait à tant d'orages , le mettrait dans l'heureuse position de pouvoir leur offrir de justes dédommagements.

Le 14 novembre 1756, M. deBussy, après avoir pris toutes les sûretés , s'éloigna d'Àurengabad , pour se rendre dans les quatre sirkars , laissant auprès de Salabet-Jaugue un petit corps d'Européens et mille cipayes.

La guerre s'était rallumée entre la France et l'Angleterre, en 1755; ce fut peu de temps après l'issue de cette campagne , que la rupture fut connue dans nos établissements.

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