DEUXIEME PARTIE
Guerre des anglais avec Choudja-a-ed-Doulah.
Bataille de Bakcher. Il empereur Chah»
Aiem II abandonne Choudja-a. Ce dernier envoie le colonel Gentil au général anglais* Entrevue de ces deux officiers* Entrevue de Chouja-a et du général Carnaç. Conclusion de la paix. Arrivée de lord Clive, qui, ayant cartes blanches, n'en ratifie qu'une partie, par le traité du 16 août 1765. Firrnan de l'empereur, contenant ia cession du Béhar et du Bengale aux Anglais, du 1 a août 1 j65.
Affronts qui obligent ce prince de quitter
Eléabad.
Kassem-Ali-Khan ayant trouvé le seeret d'armer l'empereur et le vézyr en sa faveur, ils marchèrent de concert contre les Anglais qu'ils forcèrent de rentrer dans Patnah , où ils se t e* tranchèrent. /
Binibadour , lieutenant de Choudja-a-ed-Doulah , jaloux d'un officier qui avait beaucoup de crédit sur l'esprit $e sou maître, empêcha la
prise de cette ville, tant par les avis qu'il donna aux Anglais que par les retards qu'il mit à l'attaque générale de cette place.
Choudja-a-ed-Doulah s'étant retiré à Bakcher pour y passer le temps des pluies, fut prévenu par les Anglais, commandés par le colonel Monro. Ils passèrent le Sound, et vinrent l'attaquer. Après un combat très-opiniâtre , les Anglais furent complètement battus , et perdirent leurs munitions de guerre et de boucbe, leurs bagages et leur caisse militaire. Monro , ayant tout perdu , envoya ordre aux bateaux d'approcher du lieu du combat le plus promptement possible, l'armée Anglaise n'ayant pas d'autre retraite que la rivière. Comme cet ordre éprouvait beaucoup de retards , et que l'armée raogole , au lieu de harceler vivement les Anglais et de ne pas leur donner le temps de se reconnaître!, se livrait au pillage du camp anglais, Monro qui avait tout perdu, fondit en désespéré sur le corps de Binibadour. qui , prenant aussitôt la fuite , entraîna une partie de l'armée mogole , chargée des dépouilles d'un ennemi qu'elle venait de vaincre; Monro, par cet acte de désespoir devint maître du champ de bataille qu'il peu d'instants auparavant foret; d'à-.
servit d'aide-di-camp au nabab pendont l'issue devait être fatak
suk l'indoustan. 239
Le brave Choudja-Kouli-Khan , voyant tout le monde fuir, fondit avec quatre braves, qui étaient avec lui, sur les bataillons anglais, ne voulant pas survivre à la défaite de son maître.
Choudja-a-ed-Doulah et ses beaux-frères firent tous leurs efforts pour rallier leurs troupes. Ils se retirèrent du champ de bataille sur les quatre heures après midi , n'ayant avec eux que quelques cavaliers pour escorte.
aux Anglais , sans la rapacité de la cavalerie mogole qui , dispersée, prit la fuite au retour de Monro, par la crainte de perdre les effets qu'elle venait de piller dans le camp anglais.
On a dit et écrit que l'armée anglaise ne consistait qu'en huit à neuf cents Européens et huit mille naturels ; que cent Européens et près de huit cents cipayes furent tués ou blessés ; que l'aroiée du nabab se montait à quarante mille combattants , dont deux mille restèrent sur le champ de bataille.
On a ajouté qu'avec des forces si inférieures le colonel Monro n'hésita pas à présenter le combat Nous avons vu le succès qui couronna d'abord sa témérité ,. et que sans la rapacité d'une troupe aussi aride de pillage qu'indisciplinée, les lauriers cueillis par la défaite de l'armée anglaise fussent restés à Choudja-a-ed-Doulah qui avait remporté une victoire complète par la conquête du champ de bataille ; à jnoins qu'on ne veuille faire à Monro un mérite de son imprudence et d'un acte de désespoir qui peuvent honorer son courage et celui des troupes anglaises, mais qui ne peuvent nullement leur mériter la gloire d'un succès que le hasard seul leur fit obtenir, et dont les suites contribuèrent, d'après la faiblesse de l'empereur mogol, à leur assurer la possession des deux plus riches provinces de l'empire.
â4<> MÉMOIRES
Cette bataille eut lieu le i3 octobre 1 764* L'empereur qui avait été spectateur de ce combat , les suivit pendant trois jours , et s'arrêta à Bénarès où il se joignit aux Anglais.
Choudja-a-ed-Doulah vint à Etéabad, d'où, après avoir rallié ses troupes , il retourna à Bénarès. Trahi par les Mogols qui voulaient le livrer aux Anglais, il se retira avec son infanterie qui lui était restée fidèle à Laknaou, d'où il sortît avec ses femmes et ses bagages, et vint demander azile au gouverneur de Faroukabad qui le reçut parfaitement.
Ce fut pendant son séjour dans cette ville que ce prince appela les Marattes. Il revint avtéb eux faire le siège de Koré , que les Anglais avaient fait donner à Nadjef-Khan. Ils pillèrent Djenabad qui est très-près de cette ville ; mais ils ne purent réussir contre Nadjef-Khan qui s'était retranché autour de Koré, parce qu'ils manquaient de munitions. Celui-ci s'accommoda avec Choudja-a-ed-Doulah.
Les Anglais campés à Daoun-dia-K.eia fiasse»
rent le Gange. Sur cette nouvelle, Cboudja-aed-Doulah m'envoya auprès d'eux pour leur faire des propositions de paix. J'étais accompagné de Nadjef-Khan fait prisonnier à Koré.
Rien ne fut conclu. La présence de ce dernier empêcha tout accommodement parce que les Anglais suspectaient sa fidélité. Instruit de toutes
SUll LIWDOUSTAN. a4*
les démarches de Nadjef-Rhan pour se procurer des secours , je l'excusai auprès du général Carnac , et je le fis rentrer en grâce , malgré V opposition de quelques officiers qui persistaient à vouloir le regarder comme serviteur infidèle.
Les Anglais dirigèrent ensuite leur marche vers Koré. J'accompagnai partout le général Carnac. Arrivé au camp , un peu avant l'armée , il se mit à l'ombre sous des arbres plantés autour du village d'Akbarpour, placé sur une élévation d'où l'on pouvait apercevoir de très-loin ce qui se passait. Dans le moment où nous jettions les yeux autour de nous , nous aperçûmes un corps de Maraths qui tombait sur l'arrière garde de l'armée où se trouvaient les bagages ; à peu de distance du camp où ils entrèrent. Ils en pillèrent une grande partie , jusqu'au moment où Nadjef-Khan accourut et leur fit quitter prise. Us ne s'arrêtèrent pas à ce coup de main; ils harcelèrent tellement l'armée , qu'ils la réduisirent à la dernière extrémité.
Le général anglais qui , comme moi , avait tout vu de l'élévation où nous étions , n'était pas sans inquiétude. M'en étant aperçu , je profitai de cet instant critique pour chercher à lui inspirer des sentimens pacifiques. « J'aurais beauce coup de choses à vous dire , lui dis-je , au a sujfct de cette guerre; mais auparavant , j'exige « savoir de vous , si vous me regardez comme
a/Ja MÉMOIRES
« votre ami ou comme une personne suspecte. * Non parbleu 9 répondit le générât , eu me prenant la main ,/e vous regarde comme mon ami, pùrlèz*moi franchement.
« Savez-vous bien , lui répliquai-je 9 pour qui « vous faites la guerre ? C'est , répondit 41 , pour « écarter Choudja-a-ed-Doulah , notre ennemi, « combiné avec Kassem-Âli-Khan , depuis que « nous avons expulsé ce dernier du Bengale.
a Non , répartis-je , c'est plutôt pour donner c sa dépouille à Mounir-Doulah et Citabraë qui «•la convoitent. » Profitant de la crise où se trouvait le général , j'ajoutai : c Puisque votre « compagnie ne veut pas garder les provinces a d'Aoude et d'Eléabad, ni passer les bornes « qui séparent le Bengale et le Béhar , des états « du nabab vézyr , il est de l'intérêt de la corn* « pagnie , non-seulement de ne point faire la <c guerre à Choudja-a-ed-Doulah , mais de s'en « faire un ami et un rempart , en lui rendant « ces deux provinces , plutôt que de s'en faire « un ennemi 9 en faveur duquel tout l'Indoustan
« armerait , vu ses richesses et son crédit
« C'est le seul moyen de terminer promptement « la guerre avec les Indiens , et de vous assurer « la tranquille possession de vos deux provinces, « les plus belles de l'empire ; quand à la paix , « elles jouiront d'un bon gouvernement La « paix seule avec ce prince peut vous en garantir
SUR L INDOUSTAN. ft/>3
« U possession, car , je vous le repète, .tout « riodoustan prêt à le soutenir a Its jeux fixés « sur vbus. (i)»
« Plus vous étendrez vos conquêtes, «joutai- « je, moins vous les conserverez. Gomme les Por- « tugais, vous triompherez partout, mais, après « vos triomphes, vous succomberez , toute l'Inde « s'arment pour empêcher vos progrès. Mais a* « contraire , si, lui accordant la paix, vous le 2 traitez généreusement , il sera pour vous- « Grand vézyr et maître de deux belles provins « ces , qui pourrait alors vous nuire , et qui « oserait vous attaquer?
A ces mots , le général répondit ; je voudrais bien faire la paix , . mais comment amener Choudja-a-ed-Dûulah? Sefiera-t-ilà moi?
« Eh bien ! général , répliquai-je , permettez « que je lui écrive ; je vous promets de l'amener « près de vous.» — Je veux bien , dit le général* mandez-lui que je donne ma pa^çle d'honneur*
(x) Le succès que les Matâtes, allié* de Choadja~a-ed-Doulab, venaient d'obtenir » était pour moi ou motif puissant pour faire des ouvertures au général Carnac, ù'autaut plus que je n'ignorais pas que la paix seule pouvait sauver cet ami des Français d'une perte inévitable, puisqu'il avait perdu toutes ses ressources. Par ce moyen, comme on va te voir, il resta maître d'un beau et riche pays, et il «e vit par la suite en état de pouvoir tout entreprendre contre les Anglais; sa mort seule put les délivrer d'un ennemi redoutable.
non-seulement de lui rendre son pays, mais encore de le mieux traiter que l empereur , et que je lui donnerai toute sûreté s 9 il veut venir me trouver.
J'écrivis sur-le-champ au prince , et le général me donna deux coureurs pour porter ma lettre.
Le nabab vézyr me répondit sur-le-champ. Ce prince , charmé de l'ouverture de cette négociation, voulant me mettre à même de traiter, d'égal à égal , avec les deux seigneurs Indiens » qui étaient à la tête des Anglais, me donna tous les titres qu'un grand de l'Inde peut porter, m'appellant Rafioudoulah , Nazemdjenk , Bahadour, Tadbir-oul-Moulouk , dans sa réponse à ma lettre (i).
Au retour des coureurs, porteurs de mes lettres , le capitaine Suintin, aide-de-camp du général anglais , les arrêta , et s'empara de leurs dépêches , qu'il remit au général en disant : Que fêtais en correspondance avec le vézyr et qu il fallait voir ce quil ni écrivait Le général me fit aussitôt appeler et me remit les dépêches que je voulus ouvrir devant lui.
Le prince en m'accusant réception de mes
(\) Rafioudoulah , élevé en honneur; Nazemdje/ti, ordonnateur de la guerre; Bahadour; vaillant, grand guerrier; Tadbir-oul-Mouloid > le conseil de l'empire, celui qui dirige.
Explication donnée par M. Anquetil Duperron.
SUR LlNDOUSTàN. 245
lettres , me mandait qu'il était prêt à se rendre auprès du général Anglais pour traiter de la paix , pourvu qu'on lui donnât toute sûreté pour sa personne. Qu'il s'en rapportait entièrement à ce que je lui mandais de la part du général , me recommandant de bien prendre mes précautions. Le prince exigeait de plus que le général donnât sa parole d'honneur , que pouvant Palier trouver en toute sûreté pour traiter de « la paix, il le laisserait Tetirer en toute liberté où bon lui semblerait , dans le cas même où il ne s'accorderait pas avec le général. '
J'écrivis une seconde fois au nabab pour l'engager à hâter son départ, le général m' ayant donné l'assurance que le prince exigeait.
Choudja-a-ed-Doulah, ayant reçu ma seconde dépêche , partit aussitôt de Faroukabad , et arriva à Djazmahou le même jour que le général Garnac avec deux cents cavaliers seulement. U était environ quatre heures du soir ; le général était encore à table, où, suivant l'usage Anglais , on faisait courir la bouteille après le dessert.
La poussière que faisait l'escorte du nabab fit battre la générale. Chacun courut à son poste. Les deux coureurs du général arrivèrent - dans ce moment , et annoncèrent l'arrivée du nabab vézyr , conformément à ma lettre.
Le général Anglais fut si étonné et si satisfait de cette nouvelle qu'il m'embrassa , et fut avec
*{6 JUÉJfOIAES
moi au devant do nabab. Il lui donna l'accolhde; et le conduisit ensuite dan* une tenté où il le laissa seul avec moi.
J'instruisis le prince des bonnes intentions du général , et je l'exhortai fortement k exiger ri* goureusement l'exécution de ses promesses , c'est-à-dire 9 la rejUtisiton de ses Étais. Chond jaa-ed-!)ototah Ait d'autant plus satisfait du succès de ma négociation , qu*H était alors sans ressource. La paix seule pouvait sauver cet ami des Français d'une perte inévitahle.
Mounir-Doulah et Citabraê, (tes deux Seigneurs Indiens dont j'ai parlé ) , très-mécontens de l'aririvée du ifézyr , qui , venant parler de pane* déjouait par sa présence leurs projets aftibitieux > n'oublièrent rien , de concert avec le capitaine Suinttn , pour tti'éloigndr. M'apercèvant de lerfr cabale, et avec l'intention de la déjouer, j'allai trouve* ces deux seigneurs et je leur dis : «Voici « le nabab vé&yr qui vient d'arriver ; c'est à vous , « ses compatriotes, qu'appartient la gloire dV>b- « tenir pour lui du général Carnac , le ^meilleur
* traité de paix que vous pourrez. Cboudja-a- « ed-Doulah , attend cela de vôtre amitié et de
* votife crédit auprès de ce général. J*tâ rempli « ma tiebe en 1'aiftenant près de lui , comme « le général le désirait ; te vofli ; c'est à voiis
% maintenant à achever l'ouvrage que j v ai eom- « menée , et à foire conclure la paix qu'il de^
SUR LINDOU5T\N. %Ifj
« mande conformément aux promesses qui m'ont « été faites. »
L'entrevue eut lieu : on parla de paix ; le général promit de nouveau au nabab de lui rendre ses états, et après être convenu des principaux articles , le nabab partit pour Eléabad.
Le lendemain de cette première entrevue, ia nouvelle de l'arrivée prochaine de lord Clive , sommé gouverneur général du Bengale, avec carte blanche, en suspendit les conclusions, le général Gapnac, étant lié d'amitié avec ce lord, voulut lui en faire honneur.
Ce général avait une rigoureuse probité. A.
l'arrivée de lord Clive , ayant déjà fait sa paît * vec Chondja* , ce gouverneur général apporta un ordre de la compagnie anglaise, qui défendait à qui que ce fut de recevoir des présents des princes Indiens , sans une permission ex* presse du conseil. Choudja-a avait promis au général Carnac , cinq laks de roupies ( i a,5o,ooo livres) , en faisant le traité et avant l'arrivée de lord Clive. Ce vertueux général , refusa le prince Indien en ma présence, en lui disait, quil devait donner l'exemple à tous les officiers qifil avait f honneur de commander. Mais , itoalheureu sèment , il n'a pap eu beaucoup (Timftateurs, Je dois rendre cet hommage à- sou d&ntéresr sèment et à sa droiture, Je regrette de ne pou*