‹ Mémoires sur l'Indoustan, ou Empire MogolChapitre 34 sur 51 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ambassade de Tipou à Louis XVI. Réception des ambassadeurs à Versailles, le jo août 1788. Leur discours au roi Réponse de sa Majesté. Fêtes qu'on leur donne. Traduction libre des vers persans dAkbar-ali- Khan, Vun des ambassadeurs au roi. Visites faites par les ambassadeurs à V Imprimerie royale , à V Hôtel de la Monnaie et chez le sieur Réveillon. Leur départ. Mauvaise réception que leur fait Tipou.

Dans une monarchie où la succession au trône est assurée, les rois se regardent comme les pères de leurs sujets , et ne fondent leur pouvoir légitimé , que sur les lois et l'amour des peuples, il suffît pour régner d'être vertueux et de vouloir fermement le bien. Il n'en est pas de même dans les états despotiques, parce que là tout dépend de la volonté du maître qui ne connaît d'autre droit au trône que la force que le génie dirige , et qui tourne contre lui-même chaque fois qu'une main faible en dispose. Aussi l'histoire de l'Indoustan présente souvent, à nos regards, des rois qui se succèdent sans pouvoir

sur l'indoustaw. S17

se remplacer. Celle de Tipou sultan , est une des preuves de cette vérité. Ce prince avait hérité de la haine de son père contre les Anglais, mais non pas de son génie. U était comme lui passionné pour la gloire , mais il ne connaissait pas les moyens de l'obtenir. Héritier d'un empire puissant, il ne sut pas le conserver. Une fausse politique lui suggéra l'idée de l'agrandir aux dépens de ses ennemis ; après une guerre malheureuse , il perdit, en 1792, là moitié de ses états, et à la suite d'une guerre plus malheureuse encore il mourut en 1 797 , comme un soldat , sur les remparts de Seringa-Patnam , sa capitale , assiégée parles Anglais, ne laissant d'autre héritage à ses enfants, que la générorité de ses ennemis, et un nom autant illustré par le génie et lès victoires du père que par les malheurs du fils.

Heyder-ali-Khan mourut en 178a, sans avoir pu terminer la guerre qu'il avait de nouveau entreprise contre les établissements britanniques. Tipou, son fils aîné, lui succéda sans obstacle et la continua jusqu'au moment où il apprit que la paix entre la France et l'Angleterre avait été conclue le trois novembre 1703. Ce prince, n'ayant plus les Français pour auxiliaires, crut devoir sagement entrer en négociation avec des ennemis qui allaient devenir pour lui plus formidables, du moment qu'ils ne seraient plus

.obligée de dirôer leurs farces. Le 1 1 mais 1 784 , la p*i* fut aig^ée à Mangaloye, enta* la sultan fit la compagnie anglajj&e , sans aucun aocroiasemftitflf temb^ptwl'iuie ni l'autre puissance.

Mai» cette patt ne |>ouvait «détruira en lui ce sentiment de haine qu'il pôdtait aux Anglais, et ce Ait, pour aini dire, au uoilàeu des fêtes hril~ la» tes que «t événement occasionnait, qu'il ré- «kit d'exciter et de former un nouvel orage sur Je* posaesflbiMlirUaniniqqes; c est pourquoi il fit partir, en 1767, une ambassade solennelle dont le but apparent étak de se cooformer aux intentions de son père, qui, de 9on virant, avait voulu l'effectuer pour resserrer ses liens d'amitié avec la France. Mais le but secret de ïïpan était , non~seulement de resserrer nés liens, mais etioore d'en obtenir des secours puissante contre les Anglais.

Mohhommed-Deriiciv-Khan , Aklw-afy+Khan et Mohhamirmd-Osman~Kktm f tous trois ambassadeurs de Tipou, partirent de Pomdichéry le *a juillet 1767 , a bord de la corvette F Aurore, et après aroir, relftobé successivement à l'île de France le 27 aoÂt , au cap de Bonne-Espérance le 3 janvier 1 788 , à l'tle de l'Ascension le a8 ftv*ier , à Plie de Gorée le 3 ami , à Malaga le 09 mat, ils arrivèrent le 9 juin à Toulon.

Lés ordres du roi avaient été envoyés à Toulon , pour les recevoir avec la plus grande distinction. Après les avoir reçus avec tous les

SUR LIN PÔUfeT\ÎC, 34Q

honneurs dus à leur rang et au prinoe allié qu'ils représentaient , on leur procura dans ctfcte ville tous les plaisirs. Us visitèrent Ion fTrdifcn seméuts publics de la marine., -qui les rendirent stupéfaits. Je ne suis pwut surpris , dit llun «faux, que legèniçde la nation Jmoçaise 4t k* fourrages par/mts qu'ellç a produits, soient c+nnus jusque dans les climats les plus éloigmfa.

Ils partirent de cçtte viDç le a i juta , après avoir reçu , comme à leur arrivée , les faoumua militaires dus à leur dignité.

L'arrivée de ces trois ambassadeurs à Paris , fut un spectacle pour les habitants de cette capitale , dont l'esprit naturellement porté à la nouveauté , fut plus frappé du costume orientai de ces étrangers, que de l'importance de la mission dont ils étaient chaînés.

Ces ambassadeurs obtinrent du roi une au*dience publique le so août 1788. Ils partirent k onze heures du matin du château du grand Triaaon, où il? avaient «ouché, peur venir à Versailles; ik entrèrent par 4a grande gràSe dan» la cour des ministres , où la garde mmitantç et la garde descendante des régiments des gardes françaises -et des gardes suisses étaient sous les armes, les tambours battant l'appel. Descendus de leurs voitures dans la cour .des princes, garnie d'un détachement de gardes de la prévôté de l'hôtel, le sieur Déjeunai, œm-

3ao MEMOIRES

roissaire-général de la marine, les a conduits par l'escalier des princes et la salle des cent suktees qui étaient en haie; la hallebarde à la main ,dan& un appartement particulier, pour y attendre le moment où le roi voudrait les recevoir.

Sa Majesté, accompagnée de Monsieur, de monseigneur comte d'Artois, de son altesse royale monseigneur le duc d'Angoulême, du prince de Condé , du duc de Bourbon , du duc d'Enghien , et du prince de Conti , s'est rendue dans le salon d'Hercule, que Ton avait décoré et disposé pour la cérémonie.

Le trône était placé sur une estrade élevée de huit marches , et adossée à la cheminée. L'on avait construit deux tribunes dans l'embrasure des portes ; le reste du salon était garni de gradins pour les seigneurs et les dames de la cour. La reine avait précédé le roi , et s'était placée , avec monseigneur le duc de Normandie, madame, fille du roi, et madame Élizabethde France , dans la tribune à gauche. Celle à droite était occupée par Madame , et madame comtesse d'Artois. Aux deux côtés du trône , étaient Monsieur, et monseigneur comte d'Artois; en avant, à droite et à gauche, les princes; derrière le trône, lés grands-officiers de sa majesté; et, sur le repos , entre les cinq premières et les trois dernières banquettes de l'estrade , les ministres et secrétaires d'État.

SUR LINDOUSTA.N. 3^1

I^e roi , étant monté sur son trône , a donné ordre aux officiers des cérémonies d'aller chercher les ambassadeurs indiens , lesquels ont traversé, dans l'ordre suivant, la grand' salle des gardes-du-corps du roi qui étaient en haie et sous les armes , l'appartement de la reine, la galerie , et les grands appartements , remplis de spectateurs placés avec tant d'ordre que la marche des ambassadeurs et de leur cortège n'en a point été embarrassée.

Les trois ambassadeurs marchaient sur la même ligne, ayant à leur droite lç sieur de Nantouittet, maître des cérémonies, à leur gauche le sieur de Watrouville , aide des cérémonies. Us étaient précédés par le sieur Delaunay , le sieur Ruffin , secrétaire-interprète du roi, le sieur Pivron de Morlat , chargé de les accompagner, le sjeur Dubois, commandant du guet de Paris , et suivis par leurs domestiques.

Arrivés à la porte du salon d'Hercule , le sieur Delaunay, chargé de leur lettre de créance, l'a remise au chef de l'ambassade , qui l'a portée sur ses mains jusqu'au pied du trône. Avant d'y parvenir , il a fait , ainsi que les deux autres ambassadeurs, trois révérences : l'une à l'entrée du salon , l'autre au milieu , et la troisième au bas de l'estrade. Le roi s'est découvert à cette dernière révérence. Les ambassadeurs se sont avancés ensemble vers le trône, accompagnés du

ai

sieur de Nantouttlet et dn sieur Ruffîn. Alors Mohhammed-DeWich-Khan a remit au roi leur lettre de créance , et tous les trais ont présenté à sa majesté, sur des mouchoirs, vingt et urne pièces d'or, ce qui est, suivant les usages de leur pays, l'hommage du plus profond respect. Le roi a accepté une de ces pièces de chacun (feux* Ensuite Mobbammed-Dervicb-Khan , le chef de l'ambassade, a prononcé un discours qui a été traduit et repété par le sieur Ruffin ; En voici la traduction :

« Sire ,

et Le sultan Heyder- Ali-Khan , de gracieuse mémoire, père et prédécesseur du sultan notre maître , et le plus fidèle allié de votre majesté dans l'Indoustan , après un long cours de victoires , est mort les armes à la main pour h cause des Français, et avec le regret de n'avoir pas pu envoyer près de vous , comme il le désirait , une ambassade solennelle.

« Digne héritier du courage de ce héros , et surtout de ses sentiments pour votre majesté, notre maître , dont Dieu éternise le règne , continua la guerre avec les mêmes succès, et en combinant ses forces avec celles de la France. Après l'avoir glorieusement terminée , il n'a rien eu de plus pressé que d'accomplir la dernière volonté de son père.

SUR LIND04J8T4N. 3a3

<c II nom a en conséquence nommé ses Ambassadeurs auprès de votre miette impériale, et nous a chargés de venir déposera» pied» de y%> tre Oron* , ses vcfeihc les plus, ardents poor la pru* spérité de votre empire y et l'assurance. Sbrrbette de ses dispositions à resserrer déplus en plus tes liens de l'amitié qui subsiste depuis pins de trente ans , entre votre majesté impériale et l'illustre maison de notre maître*. » t -

« Notre zèle à exécuter ses ordres suprêmes , et le désir de contempler dans sa gloire le plus grand monarque de l'Europe , ont pu seuls nous soutenir dans les Fatigues et les dangers cTun si long voyage. Nous oublions tout près de vous, et en ce moment même où nous avons Fhbiineur de remettre à votre majesté impériale la lettre du sultan notre maître , nous ne lui parlerons pas de son contenu. Notre' vive émoritfri , sire , nous laisse à peine la faculté de vous 'offrir l'hommage de nos respects et de notre vénération profonde.

« Il ne nous restera phis rien à désirer , site , si votre majesté impériale daigne jetter sur nous un regard favorable (i). » ,;

(i) On remarque dans ce discours du premier ambassadeur qu'il donne au roi Louis XVI, le titre de Majesté impériale. Ces étrangers croyaient qu'un grand roi .devait porter le titre d'empereur.

ui.

3a4 MÉMOIRES

Après ce discours, M. le comte de Luzerne, ministre et secrétaire d'état, ayant le département de la manne , s'est approché du trône , et a reçu , des mains du roi , la lettre de créance , qu'il a déposée sur une petite table couverte de drap d'or, et placée à cet effet sur l'estrade. Après quoi , sa majesté a fait la réponse suivante aux ambassadeurs, qui en ont reçu l'explication par le sieur Ruffin.

Réponse du roi :

«Je n'oublierai jamais , messieurs les ambas- « sadeurs, la fermeté, la valeur de feu Heyder- « Ali-Khan, mon fidèle allié, et je reconnais avec «, satisfaction les mêmes vertus dans Tipou sultan, son fils; il m'adonne de grandes preuves « de. sa constance et de son amitié. Il doit être « assuré de la mienne.

. « J'examinerai avec attention ce qui me sera « proposé au nom de votre maître. Le choix « qu'il a fait de vous, messieurs les ambassade deurs, m'est très-agréable, et je vous vois avec « plaisir sur les terres de ma domination (i). »

Les ambassadeurs , après la réponse du roi , soutenus par les sieurs Delaunay, Pivron et

(i) Le discours de l'ambassadeur indien et la réponse dit roi, ne forent pas imprimés. Des raisons politiques empêchèrent alors cette publication.

sur l'ikdotjstak. 3a5

Dubois , sont descendus en arrière jusqu'au degré de l'estrade , où ils ont fait une référence : après avoir marché quelques pas de la même manière, ils en ont fait une seconde. Arrivés toujours en arrière, à la porte du salon, ils se sont arrêtés, et ont fait demander au roi, la permission de jouir un instant du spectacle brillant et majestueux qu'offrait le salon d'Hercule . Après l'avoir obtenue , et avoir satisfait leur curiosité, ils ont fait un dernier salut, et ont de nouveau traversé les appartements , en observant le même ordre qu'ils avaient suivi en se rendant à l'audience du roi.

Traduction libre des vers persans d* A kfyar- Ali- Khan, second ambassadeur indien, adressés au roi Louis XVI (i).

Grand roi chéri du ciel , et d'un peuple nombreux ,

Rien n'égale ici-bas l'éclat de ta couronne.

Nous vivons, il est vrai, dans un climat heureux (2);

(1) Nous publions ces vers tels qu'on en a donné la traduction an colonel Gentil.

Les notes sont de cet officier, témoin oculaire qui accompagna ces ambassadeurs , tant à l'audience du roi , qu'à toutes, les fêtes particulières qui leur furent données à Paris et à Versailles.

(2) Pays de llndouslan auquel la nature a prodigué toutes

3*6 ni'ÉcmufiEs

La nature av<$< soin tous .le* biens nous y donne; Mai* voyant ta splendeur ( i ) > ton auguste personne , No», sot* sont confondus, nos yeux sont éblouis, Et trouvent tous les rois au-dessous de Louis»

-TJ-J ft T I ~~ ~~" ^— ^— ^«^^-^^— - ■ ■ ■ rr r — . l ^ -—

ips faveurs, sans çpqtredK le, plus beau pays de l'univers pour le climat et non pour le gouvernement, où tout est bouleversé depuis l'invasion de Thamas-Kouli-Khan.

( i*) Expression de l'étonnemeut qui saisit les ambassadeurs en entrant dans le salon d»Hercu le à Versailles. En sortant <ta l'appartement de madame la duchesse de Granunont où ils se reposèrent en attendant que le roi se fut rendu à 7a salle où était le trône , ils s'attendaient à voir ce prince au bout des appartements de la reine, remplis du beau monde qu'avait attiré de tous côté» œtte audience extraordinaire. Dans quelle surprise admirable ne furent-ils pas en tournant du salon de la reine dans la galerie, où de droite et de gauche étaient rangées en amphithéâtre sur des gradins , nos dames et nos demoiselles dô Paris et de Versailles ! «Quelcoupd*m& enchanteur ! disaient-ils; d"ahded, nous n'osions lever les yeux; enhardis ensuite par ceux qui nous conduisaient nous ne savions par où commencer à jetter nos regards ; à chaque pas beautés nouvelles. Nous croyions trouver le roi au bout de. la galerie, dont le coup-d'aûl est au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer, et nous fûmes encore dans l'attente, nftis toujours dans une admiration au-dessus de toute expression. A la fin , nous parvînmes à la salle d'audience. Tout ce que nous venions de voir n'était rien en comparaison de ce qui s'offrit à notre vue. Quelle majesté! le ciel et la terre étaient ici réunis'. Entré dans ce palais enchanté, à la vue du roi, de la reine, de la famille royale, nous fumes consternés. » Le premier ambassadeur balbutia et perdit entièrement là. tête, le second était stupéfait de tant de grandeur , et le troisième paraissait joyeux de rembarras de ses confrères. «Comment, dirent-ils après , n'être pas enchanté ? Ces moments si éblouissants ont été bien courts. Jamais nous

sur l'ikdoustan. 327

Que le puissant Mogol se dise rai des rois (i) , Que mille natian* composent «on empire ; Qu en maître souverain , il leur donne des lois , Auxquelles tout sujet soie forcé de souscrire ; L'univers, ô Louis > encore plus admire Ta gloire, ta grandeur, ton immense pouvoir : Pour le faire obéir, tu n'as qu a le vouloir.

Par tes vaillants Français, tu devins le sonne* D'un peuple malheureux qu'opprimait l'Angleterre (a) :

ne verrons rien de si grand, de si beau, de si majestueux et de si bien ordonné. »

Au retonr de cette audience, le second ambassadeur fut si courroucé contre le premier qui avait empêche son fils cPy venir, qu'il lui dit : « Vous êtes bien méchant d'avoir «m- « péché mon fils de voir un *i beau spectacle» Ge n'est pas « pour moi que j'ai entrepris le voyage de la France à mon « âge de 75 ans, c'est pour lui : et vous l'avez privé de la « plus belle et de la plus magnifique cérémonie qui puisse * se faire. »

(1) « Le roi de France peut prendre ee titre plus justement; car point de rois dans l'Inde qui puissent donner des fêtes semblables à celles que nous ont donné messieurs les ministres. Quelle opulence, quelle grandeur f et dans ce cahos , quel ordre et quelle décence ! Madame la duchesse de l'Infantado , madame la marquise de Mesmes , madame la princesse de Kinski, M. le duc de Ntvernois, madame la comtesse de Durfort; KL de Bésenval; M. le vice- amiral de Suffren , ne nous ont-Us pas tous reçus avec une magnificence vraiment royale ? Il faut être roi. pour donner de pareilles fêtes. Que de regrets lorsqu'il faudra quitter un si beau pays !»

(a) La paix conclue à Versailles le 3 novembre 17 83, *

3a8 m émoi Ki- s

Par tes nombreux vaisseaux, tout le peuple indien Se trouve délivré d'une fâcheuse guerre.

Tu bornes tous tes soins à faire de là terre, Une famille heureuse , un peuple fortuné ; Tu te crois, ô Louis, à cela destiné.

Grand roi , si sur ta cour nous fixons nos regards, Ton palais est rempli d'une noblesse antique. L'amour de ces seigneurs vaut les plus sûrs remparts. Chacun d'eux à l'envi , par un train magnifique (i), Sans cesse à te servir, à te plaire s'applique. Dans ta cour, tu parais , ce que paraît aux cieux A son brillant lever, uu soleil radieux.

Cet astre en répandant une douce chaleur Réjouit tous les sens, rend la terre féconde.

»nU *■ » i . -i i ■ .1 i i ■■-■■■ ■ — — ■

la suite de laquelle Tipou conclut la sienne le it mars

(1) Ceci a rapport aux fêtes que leur donnèrent ces seigneurs. « Nous ne sommes pas surpris, disaient-ils, que le roi de France ait des seigneurs aussi riches et aussi puissants; mais qu'il y ait en France, des marchands aussi riches , aussi grands que M. Réveillon, marchand de papiers peints, c'est cela qui nous étonne. Quelle source de richesses en France! Oui , un banian de France vaut autant qu'un radjah dans l'Inde. Sa manufacture où tout est si bien réglé est comme une petite province. M. Réveillon en est le gouverneur, ses ouvriers en sont les habitants. M. le gouverneur y a son palais , ses jardins , ses bosquets , et nous y a donné une fête bien digne d'un prince. » Qui pourra le croire! C'est cependant vrai et à la vue de tout Paris.

Nous donnerons ci-après les détails de la fête donnée par le sieur Réveillon aux ambassadeurs.

SUR LIMDOUSTiN. 3*9

Ainsi , ta nation , dont tu fais le bonheur, Se livre à ton amour et sur toi seul se fonde. Comme on voit qu a la mer l'onde succède à Tonde, L'on voit de ton grand cœur naître mille projets , Que tu formes toujours pour tes heureux sujets.

Est-il bien étonnant qu'en nos brûlants climats Les parfums et les fruits naissent en abondance ? Mais, qui n'admirera, que, malgré les frimas, L'artiste par ses soins les reproduise en France. Tes bontés , ô grand roi , font que ce peuple immense , Libre dans son travail , dans ses peines joyeux , Fait de la France un champ, jardin délicieux (i). .

Souvent , par un nuage , on voit l'air obscurci , Alors le laboureur craint un funeste orage ; Mais, par un beau soleil, l'air bientôt éclairci, Donne pour la moisson un consolant présage.

Louis , ce beau soleil est ta parfaite image : Sans toi , tous tes sujets paraissent aux abois , Mais un de tes regards en fait autant de rois.

Quand nous raconterons ce que nous avons vu , Lindien étonné, dira : C'est un mensonge, Nos envoyés ont cru d'avoir bien aperçu ,

(i) Dans une de ces audiences, où toutes les dames de Paris venaient voir ces ambassadeurs, l'une d'elle demanda à Akbar-Au-Khan , second ambassadeur, comment il trouvait la France. Il lui répondit : Madame, nous regardons la France comme un jardin immense et magnifique dont vous êtes les fleurs.

33o MBMOIRKS

Ils étaient endormie et n'«Bt frit qu'un beau songe; C'est quelque illusion ok l'art français les plonge. Nous leurs dirons alors : Tous ces finis inouïs, Pour les croire , ne faut que connaître Louis.

Parmi les établissements de tous genres que visitèrent les ambassadeurs indiens , ils parurent voir avec beaucoup d'intérêt la manufacture royale de papiers peints du sieur Réveillon.

Leurs Excellences avaient fait prévenir qu'elles s y rendraient le mercredi 6 août 1788; elles y vinrent «ffectiveifcent ce jour-là, sur les cinq heures après midi. On avait demandé et obtenu une garde nombreuse , tant h pied qu à cheval , pour maintenir le bon ordre au-dehors et faire honneur au-dedans à leurs Excellences.

Elles furent reçues à la descente de leurs voitures par le sieur Réveillon qui, pour ne leur rien laisser à désirer sur toutes les questions qu'elles pourraient faire, resta lui-même constamment aux côtés du premier ambassadeur, et fit accompagner les deux autres par les deux premiers artistes de sa manufacture.

Ils furent conduits dans tous les ateliers, qu'ils parcoururent soigneusement les uns après les autres , examinèrent attentivement tous les travaux, et se firent expliquer chaque chose dans le plus grand détail.

Le laboratoire où se font toutes les opération

SLR L1NDOUSTAN. 33 1

de chimie relatives à la fabricatiou des couleurs et aux teintures, fixa leur attention d'une manière particulière. On opéra devant eux , et tout ayant été préparé avec beaucoup d'ordre, ils virent faire sous leurs yeux toutes sortes de Jacques fines, le carmin dans toute sa pureté , et autres objets dont les procédés et les résultats parurent les intéresser autant que les flatter. Us s'arrêtèrent avec complaisance dans les ateliers des dessinateurs , dans ceux des peintres, des graveurs , etc.

Descendus aux ateliers où se fabriquent les papiers veloutés nues , ils furent surpris et char-, mes de ce genre de travail, qui réunit Télé* gance et la richesse & l'économie.

Dans un des ateliers des papiers peinte, on exécuta devant eux quelques dessins en entier 5 et sur ce qu'ils parurent étonnés de la promptitude de l'exécution, le sieur Réveillon leur présenta une planche gravée , avec un maillet , et les plaçant vis-à-vis de la table d'impression. à côté de laquelle était le châssis rempli de couleur , il invita leurs Excellences à manipuler elles-mêmes; ce quelles firent avec autant de. grâce que d'adresse : elles furent agréablement surprises de voir que ce qu elles venaient d'imprimer était une gravure entourée d'une jolie vignette dans le centre de laquelle se trouvèrent eu caractères arabes, leurs noms, leurs dignités

33a MÉMOIRES

et la date du jour , où elles avaient honoré cette manufacture de leur présence (i).

.Leurs excellences flattées de cette galanterie se plurent à tirer elles-mêmes , et à faire tirer devant elles , plusieurs épreuves qu'elles distribuèrent aux personnes qui les accompagnaient en disant avec une douce aménité : Nous serons bien aises qu'on sache que nous avons visité le temple des arts aussi -bien que le palais des rois.

Ils demandèrent au sieur RéveiHon, s'il croyait qu'il leur fut possible d'établir une pareille manufacture dans l'Inde; sur ce que le sieur Réveillon leur répondit que oui, s'ils pouvaient y réunir les différents artistes- qu'il rassemblait chez lui. Us lui répliquèrent sur le ton le plus obligeant : « Si nous avions seulement un homme comme vous, monsieur, nous en aurions bien' tôt cent autres. »

En sortant des ateliers, qu'ils semblèrent quitter à regret , quoiqu'ils y eussent resté plus d'une heure et demie, les ambassadeurs forent invités à se reposer dans les appartements ou ils admirèrent la richesse et la beauté des pl*~

(i )Voici ce que portait cette gravure: « L 'an de l'hégire i*o*> leurs Excellences , Mohhammed Dervich-Khan , Akb*r-^ 1 " Khan et Mohhammed Osman-Khan , ambassadeurs de l'Indoustan , ont honoré de leur présence cette manufactura (5 avril 1788). .

SUR LINDOUSTAN. 333

fonds peints par Le Brun , La Fosse , Jouvenet et autres artistes célèbres du siècle de Louis XIV . Ils examinèrent aussi un beau dessin colorié représentant l'Aérostat inventé par MM. Montgolfier, et dont ont leur dit que la première expérience avait été faite dans le jardin du sieur Réveillon.

Leurs excellences allèrent ensuite se promener au jardin où elles furent agréablement surprises de trouver une assemblée aussi nombreuse que brillante et bien choisie. Après s'être promenées dans les allées , dans les potagers , elles furent adroitement amenées dans un des bosquets qui avait été galamment décoré et orné de caisses d'orangers, de jasmins, et autres fleurs odoriférantes, rangées artistement et élevées sur des gradins qui entouraient le bosquet. Au milieu , on avait préparé une collation sur une table parée avec autant d'élégance quelle était chargée avec profusion.

Autour de la table étaient des fauteuils ornés de tapis destinés pour les ambassadeurs, où ils se reposèrent , prirent quelques rafraîchissements et en offrirent à toutes les personnes présentes. Dans la crainte que leurs Excellences ne fussent incommodées par h foule , on n'avait d'abord laissé entrer dans le bosquet que leur suite; mais sur le désir qu'elles témoignèrent qu'on laissât approcher les dames , elles furent

invitées à entrer et à circuler autour des ambassadeurs, qui adressèrent la parole à plusieurs d'entre elles , et firent distribuer à toutes (les fruits et des liqueurs franches. Us poussèrent l'attention jusqu'à prendre avec eux et à faire porter par les valets-de-pied du roi qui les suivaient, des fruits qu'ils présentèrent avec grâce aux dames qui se trouvèrent à leur rencontre dans le jardin, et qui n'avaient pas en le temps de pénétrer jusqu'au bosquet.

Enfin , après plus de trois heures passées dam cette maison, leurs Excellences remontèrent dans leurs voitures, en disant les choses les plus flatteuses aux sieur et dame Réveillon , et en laissant tont le monde enchanté de leur politesse, de leur esprit et de leur affabilité (il

Les ambassadeurs visitèrent aussi l'Imprimerie royale le 29 septembre 1788; après en avoir parcouru les différents ateliers, les poinçc*» du roi leur furent présentés. Ceux des langues •étrangères, et principalement l'arabe, le persan, le syriaque etc. , ont fixé leur attention. Usant imprimé eux-mêmes cette inscription :

Le vingt-neuvième jour de la lune de Zillndjè, Fan mille deux cent deux 9

(1) Voyez Tavant-dernierc note qnt a rapport à la pièct àe vers qui précède > et dans laquelle ces ambassadeur* expriment leur étonnement stir la réception magnifique que Jeur fit le sieur Réveillon,

SUR L1NDOB9TAN. 335

MOHQAMMBD-DxaVfCH-KKAN^ Ak&ML-AlT-KjUW

et MouHAMMïi>-OsMAïf-KBAN se sont levés du côté de l'Orient, comme une triple constellation; et ils ont porté lajlumière de leur caractère sur cette imprimerie (i).

Mais revenons an but politique de cette ambassade , qui était de former une alliance offensive contre l'Angleterre. Tipou demandait trois mille soldats français et se chargeait de les défrayer k compter du jour de leur embarquement pour ses états. Il offrait à la France tous les avantages d un commerce privilégié dans son empire , et celui d'avoir dans ïlndoustan cette petite armée à sa dispositon sans qu'il en cou* tât rien à la France.

Le gouvernement français , dit M. Michaud , ne put leur donner que des spectacles et des fêtes. Le malheureux Louis XVI, sortant à peine d'une guerre ruineuse, ne put se décider à donner de nouveau te signal des hostilités. Il se contenta de cim e nt er l'alliance entre la France et Tipou , attendant une époque favorable pour réaliser les promesses de son allié indien ; mais

(i) Les ambassadeurs forent pareillement visiter l'Hôtel de la monnaie , où l'on frappa des médailles, en leur honneur es argent et en enivre. Nous n'avons rien trouvé dans les notes du colonel Gentil , qui puisse nous donner des détail» à ce sujet, quoique nous soyons possesseurs de deux médailles frappées en leur honneur.

la fortune devait bientôt détruire les espérances de la politique. Le génie de la guerre et des révolutions menaçait à la fois le trône de Mysore dans l'Indoustan et le trône de France en Europe ; et ces deux princes , qui se juraient, en 1788, une amitié fondée sur les intérêts réciproques de leurs états , . devaient , avant la fin du siècle, se voir arracher leur couronne, et périr tous les deux d'une mort violente , l'un victime de son ambition guerrière, l'autre vie- ' time de ses vertus pacifiques; l'un pour avoir allumé une guerre insensée , l'autre pour dédaigner de chercher son salut dans la guerre civile ou dans la guerre étrangère.

- Les ambassadeurs s'embarquèrent pour rétourner dans l'Inde (1); ils arrivèrent àCheringapatnam au mois de mai 1789. Comme ils n'avaient point obtenu ce qu'ils avaient demandé, et qu'ils ne revenaient qu'avec de vaines protestations d amitié de la part de la France ,

(1) M. Colin de Bar dit que les ambassadeurs s'embarquèrent sur la frégate la Thétis , commandée par le comte de Magnamara et abordèrent à Pondichcry; qu'ils y furent mal reçus par le comte de Conway , qui les relégua à une lieue de la ville. Après un mois de séjour, ils partirent pour Cheringapatnam, pouvant comparer la réception que leur avait faite le premier souverain de l'Europe , avec celle d'un gouverneur particulier qui relevait de ce même souverain.

Page 1