‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 14 sur 69 · SUR LA. VIE DE LINGUET. XXV · texte numérisé non relu

SUR LA. VIE DE LINGUET. XXV

des partisans et des envieux -, mais plus susceptible de haine que d'affection , et plus avide de combats que de gloire , il inspira souvent la crainte , rarement l'estime , et plus rarement l'amitié. Aussi , parmi les hommes de son temps , ne fut-il réservé qu'à lui de braver le pouvoir sans obtenir la considération , et d'être persécuté sans être plaint. Enfin , après avoir occupé long-temps la scène publique, peut-être aurait-il fini dans l'oubli, si l'injustice de sa condamnation , à l'époque de nos troubles civils, n'eût effacé le souvenir de ses torts ou de ses erreurs, et répandu quelque intérêt sur sa mémoire.

Qui sait aujourd'hui que Linguet eut le malheur de donner, en société avec Dorât , une pièce en cinq actes qui fut si filée , et de composer seul une tragédie de Socrate qui ne fut pas lue ? L'histoire lui fut depuis plus favorable que la scène. Le siècle d'Alexandre renferme quelques idées neuves -, Le seizième siècle offre le germe d'un talent que pouvait développer l'étude.. Linguet , jeune et présomptueux , crut voir dans la publication de ces deux ouvrages des titres au fauteuil académique. D'Alembert , qui l'avait accueilli quelque temps avec bienveillance , l'écarta sans le repousser : c'était sa manière. Quelles que fussent les causes de leur refroidissement, il est possible que la conduite et le caractère de Linguet y aient eu au moins autant de part que les tentatives prématurées de son amour-propre.

Linguet, reçu d'abord dans les rangs des philosophes, passa peut-être sous les drapeaux de leurs adversaires plus par dépit que par conviction. Quoiqu'il en soit, il attaqua ses premiers protecteurs , quelquefois avec vigueur et le plus souvent avec emportement. La Harpe , que la philosophie comptait parmi ses champions avant

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de le ranger parmi ses transfuges , embrassa contre Linguet la cause des philosophes et la défense du goût. Il vint, un peu pesamment armé de sa critique et de sa raison, guerroyer contre un écrivain qui avait de l'incorrection , mais de la chaleui»; contre un sophiste dont l'esprit souple et rusé s'échappait des liens de l'argumentation. Linguet se joua de la dialectique, s'amusa du courroux de son adversaire et le perça de ses sarcasmes.

L'auteur de la Théorie des lois civiles et des Révolutions de t empire romain, donnait cependant à cette époque un grand avantage à ses ennemis. Si lamour de la nouveauté, si le désir de s affranchir du joug des opinions reçues, étaient alors répandus dans les esprits , Linguet, au lieu de caresser ce penchant, sembla vouloir le rebuter par l'extravagante audace de ses paradoxes. Cicéron, par exemple, lui parut un orateur sans talent, un homme d'État sans caractère , dont la parole était vénale et l'a me commune. Peu s'en fallut que, contrariant tous les jugemens de l'histoire, il ne vantât la bonté de Néron , et n'accusât Titus de cruauté : il plaça du moins Tibère au même rang que Trajan et que Henri IV (2). De l'apologie de Tibère à l'éloge de la tyranuie, la distance était facile à franchir. Linguet vanta le bonheur des peuples courbés sous le bâton des janissaires ou le sabre des mameluks. L'état de l'esclave que dans l'an* tiquité ses maîtres pouvaient charger de fers, conduire aux carrières comme le plus coupable des hommes, ou traîner au marché comme le plus vil des animaux, lui parut mille fois préférable à la pauvreté libre de nos journaliers. Le blé n'était, suivant lui, qu'un aliment nuisible, et l'usage du pain passait à ses yeux pour une

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