SUR LA VIE DE LINGUET. XXVH
invention du luxe. Il faut convenir que le poison était lent , et que le luxe était modeste. M. l'abbé Morellet , dans un ouvrage intitulé Théorie du paradoxe, fit ressortir, par une ironie piquante, la folle nouveauté de toutes ces assertions , et cet écrit spirituel , en livrant les opinions de Linguet au ridicule , semble avoir condamné la plupart de ses ouvrages à l'oubli. En littérature comme en politique, rien n'est durable que ce qu'avoue la raison.
Linguet , renfermé dans la carrière des lettres , n'eût laissé peut-être qu'un nom contesté. Mais la réputation de l'avocat survivra long-temps à la célébrité de l'écrivain. H parut avec éclat dans l'affaire du duc d'Aiguillon (3) , et montra beaucoup d'art oratoire dans la défense du comte de Morangiès. Sa diction était souvent inculte, mais son débit n'était point sans grâce-, on redoutait également au barreau sa présence d'esprit , la vigueur de sa dialectique, et l'amertume de ses railleries (f). Deux bommes opéraient alors un changement dans les usages du combat judiciaire. Beaumarchais, gai, spirituel, très-habile à saisir le ridicule, déjà connu par quelques productions dramatiques , entraîné malgré lui sur un autre théâtre, donnait, aux contestations du barreau, le ton, l'agrément, et presque les formes de la comédie 5 Linguet, caustique, ardent, emporté, semblait les animer des traits de la satire. Plus tard , l'un comme auteur dramatique, et l'autre comme avocat, tendirent à la corruption de leur art : et de même que le premier , sur la scène, offensa les mœurs par la fidélité ou la licence de ses portraits -, le second , au barreau , compromit plus d'une fois, par le scandale de ses plaidoiries, les nobles fonctions de son ministère et la dignité de la justice.