‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 28 sur 69 · DU RÉGIME DE LA BASTILLE · texte numérisé non relu

DU RÉGIME DE LA BASTILLE

Je ne touche point ici pour le présent à une question délicate , dont la discussion serait plus pénible que la solution n'en pourrait être utile. Je ne cberche point si les prisons d'État sont nécessaires à un gouvernement ; s'il faut à toutes les administrations de ces dépôts soustraits à l'inspection des lois ; si ce ressort violent, et toujours dangereux , peut être regardé comme indispensable dans des machines qui, pour se conserver, oui quelquefois besoin d'essuyer des secousses extraordinaires ; si enfin ce qu'on désigne en France par le nom bizarre de lettre-de-cachet, est une maladie particulière et propre à ce royaume, comme la peste a l'Égypte , la petite vérole à l'Arabie , les inondations de cendres brûlantes au voisinage des volcans : ce problème est à peu près résolu par les faits. Si cette solution n'est pas celle qu'admettrait une philosophie humaine , elle n'en est pas moins adoptée par une politique universelle (i).

(1) L auteur d'une brochure que nous avons déjà citée, et qui paraît avoir été écrite dans l'intention de réfuter Linguct , s'est chargé cette fois au contraire de prouver l'assertion qu'on vient de

On ne voit point de nation chez laquelle l'autorité n'ait usé de cette ressource ou de quelque équivalent. Rome, dans le temps de sa plus pure liberté , avait des dictateurs. Les ordres de ce magistrat suprême valaient bien des lettres-de-cachet, puisqu'il disposait sans appel et sans rendre de compte, non-seulement de la liberté, mais de la vie des citoyens.

A Sparte, la raison d'État poussait le despotisme encore plus loin , pour ainsi dire. Les rois même, c'est-à-dire les chefs de la nation , y étaient soumis; les éphores pouvaient les envoyer en prison : c'était à la vérité le contraire d'une lettrede-cachet ; mais enfin c'en était une espèce.

Je vpis que dans le lieu de l'univers où l'administration est le plus surveillée , le plus restreinte, dans celui où l'on a le mieux réussi à garantir les particuliers sans pouvoir des abus arbitraires du pouvoir, à Londres même, il existe une tour destinée à renfermer les criminels d'État. Le parlement, ce gardien des libertés privées autant que des franchises publiques , non-seulement ne marque pas d'effroi à l'aspect d une citadelle qui semble menacer les unes et les autres ; mais il en fait quelquefois usage- Il ne croit par là ni violer, ni compromettre les privilèges du peuple (XV).

lire. On sera curieux de voir comment il établit que dans tous les États de l'Europe l'usage des Icttres-dc-cachct existait sous des noms duTérens (</).

, À plus forte raison une semblable institution pourrait-elle paraître excusable en France , où les caractères étant plus impétueux, les prétentions des différens pouvoirs qui ne cessent de s'y choquer moins circonscrites , et l'autorité royale sans bornes comme sans étendue bien constat tées , on peut , dans de certains momens , s'imaginer avoir besoin d'un frein ou d'un épouvantait qui défende les prérogatives du trône , si ce ne sont pas celles de la nation. Mais encore une fois je n'entre point ici dans cet examen : ce n'est pas de la légitimité de la Bastille que je m'occupe ce moment ; c'est de son régime. Or, ce régime est horrible. 11 ne ressemble à rien de ce qui s'est jamais pratiqué , ou se pratique aujourd'hui dans

le monde (XV bis).

Si dans les relations de ces voyages qu une effervescence passagère a tant multipliés ces dernières années, nous lisions qu'aux terres australes, dans quelques-unes des îles que la nature semblait y avoir cachées au reste du monde , il existe une nation légère , douce , frivole même par essence ; dont le gouvernement n'est point sanguinaire ; où les affaires les plus sérieuses prennent toujours une tournure plaisante; et dans la capitale de laquelle cependant on conserve avec soin un abîme où tous les citoyens sans exception peuvent être à chaque instant précipités ; où en effet on eu précipite journellement quelques-uns , sur des ordres t dont il n'est possible ni d 'éviter le coup , ni d es-

pérer l'examen , ni souvent de pénétrer le motif ou le prétexte (i) :

Que l'infortuné ainsi évanoui se trouve alors séparé du monde entier; plus éloigné de ses parens, de ses amis , et surtout de la justice , que s'il était transféré dans une autre planète ; que ses réclamations sont étouffées sans ressource , ou du moins n'ont qu'un seul canal pour se produire au

(1) Les registres trouvés à la Bastille , et dont nous avons parlé clans l'Introduction , n'indiquent souvent en effet , pour causes d'emprisonnement , que des prétextes vagues ou de simples soupçons : on en peut juger par les notes suivantes :

a La nommée Besnoit, dite d'Arnouville , femme méchante (jui » avait tenu des propros. »

« Philippe Molard , fou mélancolique. »

« Jean Blondeau-Hermite , tenu pour suspect. »

« L'abbé Dubois , homme très-méchant et chicaneur. »

« Le chevalier de Witteronge , Anglais , faussement accusé de » crime contre l'État par le marquis de Rosen , à qui il avait prêté » de l'argent. »

« Mon cousin le duc de l'Espare et son gentilhomme , par cor- » rection pour traits de jeunesse. » •

« François Brindejong , chapelain de Mauregard , pour mauvais » discours contre l'État. »

« Dom Jean Tiron ou Tirou , religieux bénédictin et prieur de » Meulan , tenu pour suspect^ grand écrivain contre le roi l'Etat , » la religion et les jésuites ; remis lors de sa sortie au père de Saiu- » te-Marthe , religieux bénédictin du faubourg Saint-Germain à » Paris. »

<c Le sieur Courtin , de Nanteuil , par correction pour dissipa- » tiondeses biens. »

« Le nommé Jean Laby £t le nommé Dolin , accusés de mauvais » propos ; on n'en a pas eu la preuve.: ils sont restés environ six » mois à la Bastille. »

« Le sieur Heudes , pretre du diocèse de Rouen , soupçonne

dehors, et c'est précisément celui qui est toujours intéressé à les supprimer, eu raison de ce que leur motif, c'est-à-dire l'oppression qui les nécessite, est plus gra\e et plus palpable :

Qu'il est abandonné, au moins très-long-temps, sans livres, sans papier , sans communication avec

» d'avoir commerce avec les femmes, exilé, lors de sa sortie , aux » Sables-d'Olonne , dans un couvent de cordeliers. »

a Rulland. U voulait se donner au diable. »

« François Davaut , accusé d'être quiétiste. »

« Jean Galembert, gendarme de la garde, grand voyageur, » suspect d'intelligence avec les ennemis de l'État, relégué en » Languedoc, son pays. »

a Le sieur Antoine Terrassou , soupçonné de vouloir porter chez » l'étranger les dessins de la manufacture de Lyon ; mort à la Bas- » tille après douze ans de détention. II mangeait tous les jours à la » table du gouverneur. »

« Le sieur Pinault , avocat , intendant de madame la comtesse » de Mornay ; Marguerite Pinault , Louise Pinault , ses sœurs : tous » enfans du sieur Pinault , avocat au conseil On les avait trouvées » chargées de livres prohibés , qu'elles avaient cachés sous leurs i> jupes , lesquels ils entraient dans Paris. Ils furent arrêtés à la » barrière. La vraiecausc de leur détention, c'est qu'ils étaient » soupçonnés de jansénisme. »

« Le sieur Vincent, très-suspect , intrigant à la cour et à la » ville. »

a Maurice-Jeanne Le Lièvre. Cette femme était sujette à Pépi- » lepsie Ayant malheureusement été prise de son accès dans la >* me , on la crut convulsionnaire et on l'arrêta. »

« François Forcassy, Italien, qui dupait les seigneurs de la cour » en leur donnant des remèdes pour rajeunir. Il a été conduit au » Fort-l'Evcquc , après douze ans de séjour à la Bastille. » Bastille dévoilée, ire livraison.

( Note dés nouv. édit. )

qui que ce soit, au tourment d'ignorer ce qui se passe au dehors, ce que deviennent sa famille, sa fortune, son honneur , et de quoi on la accuse', et de quoi on Faccusera, et quel sort on lui réserve; tourment dont une solitude sans aucune espèce de distraction rend à chaque minute les aiguillons plus vils et la sensation plus profonde :

Qu'il n'a d'autre caution de la sûreté de sa vie que la délicatesse de ses gardiens, gardiens qui , malgré le signe d'honneur attaché à leur vêtement , étant capables, pour de l'argent, de s'avilir jusqu'à se rendre, sur un ordre arbitraire, de lâches satellites, ne répugneraient pas sans doute à se charger d'un ministère plus lâche encore et plus barbare , si on l'exigeait d'eux au même titre; qu'ainsi il peut très-raisonnablement voir la mort dans chaque aliment qu'on lui sert ; qu'à chaque fois qu'on ouvre sa porte, le cri lugubre des verroux qui la chargent peut lui paraître le précurseur d'un arrêt de mort, et le signal de l'arrivée des muets destinés à l'exécuter ; sans que le sentiment de son innocence ou l'équité du prince soient pour lui un motif de tranquillité , puisque la première surprise faite à celle-ci peut être suivie d'une seconde; puisqu'on a sur sa vie le même droit que sur sa liberté; puisque les mêmes mains qui se prêtent à l'assassiner moralement mille fois par jour en vertu d'une lettre -de-cachet > ne se refuseraient pas sans doute à le tuer physiquement une fois, d'après la même autorisation; et que dans un lieu où tout

est douleur et mystère , il n y a pas d'attentats qui ne puissent être commis et cachés avec la même facilité :

Que s'il conserve sa santé elle n'est qu'un supplice de plus , parce que sa sensibilité est plus vive , et ses privations plus douloureuses. Si elle succombe, comme il arrive presque toujours, le régime de la maison, qui ne change point, le livre sans secours , sans consolation , à l'idée horrible qu'il ne peut échapper , qu'il va laisser sa famille malheureuse, sa mémoire compromise; que sa cendre sera privée des derniers tributs payés par la tendresse aux objets quelle a perdus; que sa fin sera peut-être ignorée ; que sa femme , ses enfans abusés , feront encore des vœux et des efforts pour sa délivrance, long-temps après que le tombeau où il a été enseveli vivant ne conservera plus que ses ossemens décharnés :

Si un pareil tableau se trouvait dans les Voyages de Cook ou de l'amiral Anson , quelle impression produirait-il ? Ne prendrions -nous pas le peintre pour un imposteur ; ou bien , en nous applaudissant de vivre dans des contrées exemptes d'une pareille servitude, ne concevrions -nous pas un mépris mêlé d'horreur pour un gouvernement si barbare et une nation si avilie ?

Hélas! c'est celui de la Bastille, et qu'il est encore au-dessous de la vérité! Qu'il est loin de rendre ces tortures de l'ame, ces convulsions prolongées , cette agonie perpétuelle qui éternise les

douleurs de la mort sans jamais en amener le repôs ; enfin tout ce que les geôliers de la Bastille peuvent faire souffrir, et ce que personne ne peut peindre!

Le premier article de leur code, c'est le mystère impénétrable qui enveloppe toutes leurs opérations, mystère qui s'étend jusqu'à laisser du doute nonseulement sur la résidence y mais sur la vie de l'homme disparu entre leurs mains ; mystère qui ne se borne pas à interdire sans exception tout accès auprès de lui aux nouvelles qui pourraient ou le consoler, ou le distraire, mais qui empêche également qu'on ne puisse vérifier où il est , ni même s'il est encore.

L'homme qu'un officier de la Bastille voit et angarie tous les jours, il soutient sans rougir, quand on lui en parle dans le monde, qu'il ne l'a jamais ni vu , ni connu. Quand mes vrais amis sollicitaient, auprès du ministre chargé du département de ces oubliettes , la permission de me voir, il répondait comme un homme étonné même qu'on pût me croire à la Bastille. Le gouverneur a souvent juré à plusieurs d'entre eux , sur son honneur et foi de gentilhomme , que je n'y étais plus , que je n'y avais pas été huit jours ; car le scandale de ma détention, le soin que Ton avait eu de l'opérer en plein jour et en pleine rue, ne lui permettait pas de soutenir, comme il l'aurait fait sans cela , que je n'y étais jamais entré.

Un laquais ment de même à la porte de son

maître quand il en a reçu l'ordre ; mais ce n'est que pour écarter des visites importunes : ses faussetés ont un but utile ou un effet agréable ; il ne les appuie point par un air pénétré ni par des sermens ; et cependant cet emploi l'avilit. Apprécie? donc celui d'un ministre et d'un gouverneur de la Bastille, qui ne trompent que pour tourmenter, et dont les mensonges ne produisent que des dou)eurs.

J'ose le demander, quel est l'objet de cette inT certitude affectée où on laisse un public entier, des amis, une famille, sur l'existence physique de l'homme qu'on leur a ravi ? Ce ne peut pas être de faciliter les moyens de le convaincre, et dassurer son châtiment; car, i° cette clandestinité n'ajoute rien à ceux que Ton a d'ailleurs, soit pour instruire sqn procès, soit pour consommer sa pu- • nition, s'il y en a une de prononcée ; 2° mon exemple prouve que la Bastille recèle souvent des Animes à qui non-seulement on ne veut pas faire de procès , mais à qui l'on n'eu peut pas faire ; et ce sont précisément ceux-la sur le sort de qui l'on jaflecte d'épaissir le plus Je nuage. Dans quel dessein , je le répète ?

Le régime de ce château étant expressément institué pour déchirer les aine$ , pour rendre la vie dure , comme me l'a dit naïvement une fois un des questionnaires à croix de Saint- Louis y qui ne frémissent pas de ces fonctions, je conçois que l'isolement absolu , l'ignorance sans exception

où l'on tient un prisonnier de ce que Ton a fait , de ce que Ton fait, de ce que Ton fera pour ou contre lui , est un moyen parfaitement convenable au but que Ton se propose ; rien n'est mieux imaginé pour faire passer un homme par toutes les gradations du désespoir, surtout s'il a le malheur d'avoir une de ces ames fières et actives , que le sentiment de Tinjuslice révolte , pour qui l'occupation est un besoin et l'attente un supplice. Mais pourquoi fautil associer à ses tourmens ses parens, ses amis, que Ton feint de ne pas vouloir associer à ses infortunes ?

Au moins quand il y a un procès établi , on conuait la nature de l'accusation ; on sait jusqu'où elle doit s'étendre ; on suit les progrès de la procédure ; on ne perd point la victime de vue jusqu'au sacrifice , ou jusqu'au triomphe : l'inquiétude a des bornes , et la douleur des consolations.

Mais ici , tandis que l'infortuné, soustrait à tous les yeux, accuse ses amis, sa famille de l'oublier, ils tremblent qu'on ne leur fasse un crime de se souvenir de lui ; sa captivité dépendant d'un caprice , ses fers pouvant ou tomber a chaque moment ou se perpétuer sans fin , chaque jour est pour ceux qui espèrent de le revoir, comme pour lui , une période complète où ils épuisent toutes les angoisses de l'attente et toutes les horreurs de la privation. Le matin on pleure du souvenir de ce que l'on a déjà souffert , et le soir par la certitude davoir encore a souffrir, sans qu'il soit possible

SUR LA BASTILLE. 5l

même d'entrevoir une fia à ces supplices : ou si l'imagination essaie de s'en fixer une, ce n est que pour se préparer de nouveaux déchiremens.

Dans les vues de l'instituteur primitif du régime de la Bastille , cette effroyable politique avait un objet : c'était de se défaire, sans bruit et sans éclat, des hommes pour l'assassinat de qui le bourreau lui aurait refusé son ministère. Quand il avait proscrit un innocent , car on ne proscrit que ceuxlà, les coupables on les juge; quand il avait proscrit un innocent , il voulait qu'on ignorât l'époque de sa mort, afin de ne la fixer qu'au moment précis qui convenait à ses intérêts ou à sa vengeance.

Mais Louis XVI n'est pas Louis XI ; l'un est aussi humain que l'autre était barbare ; 1 un respecte autant la justice et les lois, il en recommande aussi soigneusement l'observation , que l'autre se plaisait à les faire violer et à donner l'exemple de l'infraction. Comment donc conserve-t-on , sous l'humanité de Louis XVI , le régime inventé par la tyrannie de Louis XI ? Comment , sous le prince à qui l'équité est chère et le sang des hommes précieux , les sujets sont-ils exposés aux mêmes catastrophes que sous celui pour qui les exécutions étaient un spectacle délicieux , qui appelait le bourreau son compère , et ne marchait jamais que sous l'escorte d'un satellite , son compère aussi , mais plus féroce , plus sanguinaire que tous les bourreaux ensemble ?

Encore si c'était la gravité des délits ou l'espèce

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des personnes qui déterminassent cet étrange et périlleux incognito ; si Ton ne couvrait de ce voile funèbre que des hommes dévoués par 1 enorraité de leurs forfaits à un supplice prochain , ou des intrigans que leur naissance, ou leurs rijchesses, * ou leurs relations rendissent redoutables, on aurait a<u moins une excuse ou un prétexte (i).

Mais la Bastille , comme la mort , égalise tous ceux qu'elle engloutit : le sacrilège qui a médité la ruine de sa patrie , et l'homme courageux qui n'est coupable que d'en avoir défendu les droits avec tjrop d'ardeur; et le lâche qui a trafiqué des çpcrets de l'État , et celui qui a dit aux ministres des vérités utiles, mais contraires à leurs intérêts; et celui qu'on enchaîne de peur qu'il ne déshonore sa faille par des crimes, et celui dont on ne redoute que les talens, sont tous plongés dans les mêmes ténèbres (2).

(1) La Bastille a renfermé des fripons fort adroits , d'habiles intrigans, d'audacieux aventuriers, et de grands ^élérats. Les traits de leur caractère ou de leur conduite , les ruses qu'ils ont employées , les crimes qu'ils ont commis , les circonstances de leur captivité et quelquefois de leur fin tragique , offrent cette espèce d'intérêt qu'on cherche dans les séances des tribunaux , ou dans la lecture des causes célèbres. Nous avons rassemblé dans les notes (e) , sur quelques-uns des prisonniers qui ont habité la Bastille , des détails qui satisferont ce genre de curiosité.

( Note des nouv. édit. )

(a) Cela n'est pas tout-à-fait exact. On verra plus bas en faveur de qui , et dans quels cas ces ténèbres s 'éclairassent . Ainsi je ne prétends pas qu'il n'y ait jamais d'exception ; je parle du régime général , de ce que j'ai éprouvé personnellement , de ce que l'on

Et qu'on y songe bien : elles sont doubles; elles empêchent dé voir comme d'être vu ; non-seulement elles ôtent au prisonnier la connaissance de ce qui peut l'intéresser personnellement , la faculté de régler ses propres affaires; de prévenir, par des arrangement définitifs ou provisoires, sa ruine et celle quelquefois de ses correspondans , celle surtout d'éclairer ses protecteurs, de désarmer ses ennemis; enfin, tout ce qui pourrait l'occuper utilement : mais elles lui dérobent jusqu'à l'aspect des affaires publiques qui pourraient le distraire. Devenu étranger à l'univers entier, on ne lui permet pas même de s'informer de ce qui s'y passe (i).

m a dit sans cesse être le costume habituel et l'ordre commun de la maison. On sent bien que c'est surtout à l'innocence qu'il doit être funeste. Dans des rigueurs dont le caprice dispose , il n'y a que la protection qui puisse procurer des dispenses* ; or, dès qu'un homme innocent est à la Bastille , il est bien clair , ou qu'il n'a pas de protecteur , ou que ses protecteurs sont moins puissans que ses ennemis. C'est donc surtout pour lui qu'est préparé l'abominable régime dont il est question. L.

(1) Ce que dit ici Linguet est trop général. Tout accès n'était pas interdit auprès des prisonniers renfermés à la Bastille. On peut

* En 1761 , le comte de H , chambellan de l'impératrice-reinc de

Hongrie, fut conduit à la Bastille. 11 était accusé de tentatives d'empoisonnement sur un banquier français dont il aimait la femme. Par d. s considérations particulières, cette femme ne fut point arrêtée. Parmi les pièces conservées à la Bastille, et relatives à cette affaire , se trouvait un billet dans lequel M. de Saint- Florentin s'exprimait ainsi, en écrivant à M. de Sartines : n Si -vous pouvez éviter de faire arrêter la femme du banquier, vous ferez bien. Pous savez qu'il y a ici des gens qui s'y intéressent. » Mém. hisl. sur la Bastille, tome II, pag. 293.

( JVote des nouv. édit. )

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11 y a peut-être dans ces cachots tel homme qui fatigue journellement de ses prières Louis XV et le duc de La Vrillière : il se croit encore enchaîné par eux; il est sans cesse à genoux devant ces deux fantômes dont il n'existe plus que la mémoire ; elles officiers du lieu , témoins de son erreur, ont la stupide délicatesse ou le scrupule barbare de ne pas l'en tirer (i).

voir , par un passage des Mémoires de La Porte (/) , que de son temps on y recevait des visites. Elles devinrent beaucoup plus rares , il est vrai , sousle règne de Louis XV. Deux lettres extraites de la Bastille dévoilée et placées dans les éclaircissemens {g) , font connaître à quelles conditions on obtenait alors la permission de voir des prisonniers , et quelle surveillance on exerçait sur ce point. Nous citerons , quant à nous , une lettre originale que nous avons en ce moment sous les yeux. Elle prouve à la fois et la liberté dont jouissaient quelques personnes de visiter les prisonniers à la Bastille , et les peines sévères dont aurait été suivie la moindre indiscrétion sur les affaires publiques. Cette lettre fut écrite au gouverneur de la Bastille , par le lieutenant de police , à l'époque du crime tenté contre la personne de Louis XV.

« Pour ne point rappeler, Monsieur , dans toutes les lettres de » permission de parler aux prisonniers , le souvenir de l'attentat » affreux commis sur le roi , celle-ci est écrite une fois pour toutes , » pour vous prier de recommander à MM. les officiers de la Bas- » tille d'enjoindre à tous ceux et celles qui auront permission de » voir les prisonniers , de ne leur parler , en façon quelconque , » de cet borrible événement , sous peine de rester sur-le-champ » prisonnier au château. Je suis , etc. Signé Beryer. »

On peut vérifier l'authenticité de cette lettre dans les archives de la Ville. {Note des nouv. édit.)

(1) La prise de la Bastille , six ans après la publication de ces Mémoires , offrit deux exemples remarquables de cette ignorance profonde dans laquelle on retenait les détenus.

« Un prisonnier , dit Beffroy de Regny ( Histoire de France pen-

De cette ignorance active et passive , il résulte des effets infiniment funestes pour l'infortuné ainsi abusé. S'il n'a été sacrifié , par exemple , qu'à la vengeance personnelle d'un homme en place , il n'est point soulagé par la chute même de ce colosse dont la prospérité l'a écrasé. Il ne peut pas s'en prévaloir par lui-même , puisqu'il n'en est pas instruit. S'il n'a pas des amis ardens , si sa famille est timide ou obscure , ou indifférente , ou éloignée, l'oppression reste la même, quoique l'op-,. presseur soit évanoui. Le successeur songe bien plutôt à user de la même ressource qu'à redresser les torts qu'elle a produits. Le prisonnier reste à la Bastille , non pas parce qu'on désire qu'il y soit , mais parce qu'il y est ; parce qu'on l'oublie, parce que les bureaux ne sont pas sollicités ; et que rien n'égale la difficullé de sortir de ce puits meurtrier, si ce n'est la facilité d'y tomber.

» dant trois mois ; Paris , 1789 , page 83) , au moment où l'on vint » le dégager de ses fers, demanda si Louis Xf vivait encore, et » comment Use portait. — Non , lui répondit-on ; non , Louis XV » ne vit plus , il est mort depuis quinze ans; mais Henri IV est » ressuscité , et c'est lui qui règne aujourd'hui sous le nom de » Louis XVI. »

Un autre prisonnier , Tavernier , dont nous aurons plus tard occasion de parler, et qui avait été renfermé trente ans à la Bastille , était loin de prévoir , au i4 juillet , la cause des décharges de mousqueterie et de canon qu'il entendait. « Lorsque ^îs lihéra- » teurs couverts de sueur, de poussière et de gloire , diWa Bastille » dévoilée , 2e liv. , pag. 121 , entrèrent dans son cachot pour le >» délivrer , il les prit pour des assassins et se mit en devoir de leur » résister. » ( Note des nouv. édit. )

J'en puis citer un exemple , autre que le mien, et sans compromettre personne. De mon temps la Bastille recelait un Genevois nommé Pélisseri. Son crime unique était d'avoir fait quelques remarques sur les opérations financières de M. Nedker. Quand un hasard très-singulier m'en a instruit , il y était depuis trois ans. Il y est peut-être encore , et ne connaît ni la subversion de sa patrie , ni celle du ministre qu'il accuse avec raison de la sienne (i). Il ne sortira que quand un autre hasard , ou peut-être la mention que j'en fais ici , rappellera sa mémoire aux cerveaux mobiles qui maîtrisent l'immobilité de la Bastille. Peut-être enfin sentirat-on combien il est affreux d'éterniser ainsi , au nom de l'État , la vengeance personnelle d'un administrateur passager; de punir un étranger, un homme honnête d'avoir été assez éclairé pour pres-

(1) Le prisonnier dont parle ici Linguet fut transféré, comme fou, de la Bastille à Charenton, en 1787. Il ne sortit de cette maison qu'en 1789, après le i4 juillet. La Bastille dévoilée parle de ce Génevois dans deu* livraisons différentes. Dans la troisième livraison , page 19, on lit les phrases suivantes ■ « Nous ignorons si » M. Linguet était fondé à accuser , comme il Ta fait , un ministre » que nous chérissons tous, de la détention de ce prisonnier; » et plus bas : « Nous avons entre les mains l'original d'une lettre de » seize pages in-folio, que M. PélisSeri écrivait en 1784 à M. de » Loi me, major. Cette lettre contient fort en détail l'histoire de » ses maljjeurs; il n'y épargne pas ceux qu'il regarde comme ses » persécuteurs : il n'y est pas dit un mot de ce que M. Linguet a » avancé. »

La cinquième livraison contient des détails beaucoup plus étendus sur M. Pélisscri. Il paraît qu'il avait écrit une lettre fort otten-

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sentir ce que le gouvernement ne devait pas tarder à faire lui-même ; car enfin , que reste-t-il des opérations dé M. Necker ? Si M. Pélisseri a été coupable en les censurant , que sont donc ceux qui les ont détruites (XVI) ?

Peut-on ne pas frémir d'horreur en songeant que celles dont je trace le pénible tableau ont été le prix d'une indiscrétion qui, quelques mois plus lard , est devenue non-seulement Une action prudente , mais une nécessité. Le panégyriste de M. Necker aujourd'hui risquerait sans contredit de se trouver le commensal de son critique ; et tandis qu'un despotisme sans pudeur multiplie arbitrai reitient les victimes de ces terribles inconséquences, leurs réclamations se perdent dans les ténèbres inaccessibles dont je parle.

Encore Une fois , qu'on y songe bien, rien n'en sort , comme rien n'y pénètre : les tentatives —

santé au lieutenant de police ; que le ressentiment de ce magistrat contribua plus que toute autre cause à sa détention ; que cependant, pour lui donner le change sur les véritables motifs de son emprisonnement , on lui parla , dans tous ses interrogatoires , de plusieurs écrits dans lesquels il critiquait l'administration de M. Necker; et qu'il se crut ainsi persécuté par ce ministre, quand il n'était que la dupe et la victime des manœuvres de la police. On voit au reste,, par un passage même de la Bastille dévoilée , que M. Necker , instruit des plaintes de M. Pélisseri , y répondit par une lettre insérée dans les journaux du temps ( voy. le Patriote français, n° 86); et l'on doit croire qu'il n'eut pas de peine à détruire jusqu'au moindre soupçon d'une persécution qui répugnait autant à ses principes qu'à son noble caractère.

( Note des nouu.*cdit. )

même qu'un prisonnier peut hasarder auprès de ses protecteurs pour les intéresser à obtenir ou une procédure ou un pardon , on les intercepte , on les ensevelit. Avertis même par ces indications indiscrètes , des côtés par lesquels il peut se flatter d'être secouru, les limiers de la police se hâtent de fermer les passages aux efforts que l'on pourrait tenter en sa faveur. On ne lui laisse le pouvoir de solliciter ceux qui peuvent solliciter pour lui , que quand il a bu jusqu'à la dernière goutte la mesure de fiel que le despotisme et la haine lui ont préparée.

Ses lettres , quand on ne lui enlève pas la faculté d'écrire , passent tout ouvertes à la police , ou bien elles sont décachetées. C'est pour les préposés à ce triage un amusement que la lecture de ces douloureuses lamentations : ils se divertissent un moment du ton sur lequel chacun des encagés soupire ; et puis on enliasse soigneusement le produit épistolaire de chaque jour , non pour en faire usage, mais pour l'enterrer dans des dépôts inconnus, ou le brûler (i). Ni le prisonnier qui a écrit, ni ceux à qui il écrit n'en entendent jamais parler.

Dans les premiers temps de ma détention , j'avais imploré les bontés des princes de la famille

(i) Un grand nombre de ces lettres ont été retrouve'es dans les archives de la Bastille, à l'époque du i4 juillet. Voyez dans les notes (à) la lettre qu'un prisonnier termine par ces mots : « Si, pour » ma consolation , monseigneur voulait m 'accorder , au nom de » la Très-Sainte Trinité , que je puisse savoir des nouvelles de m*

SUR LA BASTILLE. 5g

royale (XVII). Instruit dès auparavant que Monsieur et monseigneur le comte d'Artois m'honoraient de leur estime , je m'étais flatté que dans mon malheur ils ne me refuseraient pas leur bienveillance. Je leur avais écrit : les lettres étaient cachetées : le lieutenant de police , quelque temps après, me dit qu'il les avait lues , mais non pas rendues ; qu'on ne le lui avait pas permis. Et sur ce que je lui observai que puisqu'il en savait le contenu il pouvait en informer les princes généreux à qui il les avait soustraites, il me répondit qu'il n'approchait pas de ces puissances. Et l'homme à qui l'accès de ces puissances était interdit , avait celle de décacheter leurs lettres, de les supprimer, de rendre leurs bonnes intentions et celles du roi inutiles; enfin d'élever autour de moi des remparts plus impénétrables que tous les châteaux magiques dont l'imagination a jamais peuplé les romans !

Entrons maintenant dans l'intérieur de ces remparts ; voyons comment s'y prennent les cerbères qui en ont la garde pour compléter leur abominable ministère, pour achever d'y rendre la vie dure.

Le prélude , quand on leur amène une proie nouvelle, c'est la fouille. Leur prise de possession

» chère femme , seulement son nom sur une carte , pour me faire » voir qu'elle est encore au monde ! C'est la plus grande consola- » tion que je puisse recevoir; et je bénirai £ jamais la grandeur de » monseigneur. » La Bastille , le 7 octobre 1752.

( Note des nouv. èdit. )

f)0 MÉMOIRES

de la personne d'un prisonnier , leur manière de constater la propriété infernale dans laquelle il va être compris , c'est de le dépouiller de toutes les siennes. Il est âussi surpris qu'effrayé de se trouver livré aux recherches, aux talonne mens de quatre hommes dont l'apparence semble démentir les fonctions et ne les rend que plus honteuses ; de quatre hommes décorés d'un uniforme qui autorise à en attendre des égards , et d'un signe d'honneur qui suppose, il faut répéter, un service sans tache (i).

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