VI AVANT-PROPOS
»'a point oublié que les tours , la souplesse , l'agilité de la jeune chatte nourrie par madame de Staal de Launay dans sa prison , animaient sa solitude et dissipaient quelquefois sa tristesse. À quels yeux enfin l'aventure de Pellisson n'a-t-elle pas coûté des larmes , dans les vers où le talent d'un poète célèbre nous peint l'insensibilité d'un homme , et nous intéresse à la mort d'un insecte (i) !
Ces tristes adoucissemens que Pellisson , Crébil- Ion fils et madame de Staal de Launay trouvaient à leur Captivité, en font connaître les rigueurs. Ils auraient pu tous trois répéter ce mot touchant de la duchesse du Maine qui, loin de Paris, exilée dans des lieux tristes et sauvages où l'on s'effor-
(i) L'araignée de Pellisson doit aux vers de M. Delille une grande célébrité.
Un geôlier , au cœur dur , au visage sinistre , Indigné du plaisir que goûte un malheureux , Foule au pied son amie et l'écrase à ses yeux. L'insecte était sensible et Fhomme rot barbare! O .tigre impitoyable et digne du Tartare , Digne de présider au tourment des pervers , Va , Mégère t'attend au cachot des enfers !
Dklh.t.e , Poème de l'Imagination.
Un de nos sa vans les plus laborieux , un de nos plus exacts et de nos meilleurs biographes , M. Walckenaer a mis en doute une partie de cette anecdote. On peut lire à ce sujet une lettre piquante insérée dans le tome X des Archives littéraires. L'auteur Convient de l'intimité qui régnait entre Pellisson et son araignée j mais il ne croit pas à la catastrophe qui termina l'aventure. Nous ne décidons pas, quant à nous, entre le témoignage d'un poète et celui d'un historien,
AVANT— PROPOS. Vif
çait y par des fêtes maussades, de l'arracher un moment à sa douleur, disait à l'un de ceux qui l'entouraient : Jugez de mes peines par mes plaisirs !
A la Bastille, les maux qu on souffrait netaient rien, comparés aux maux qu'on pouvait craindre. Les prisonniers trouvaient dans la fidélité de leur mémoire, dans l'activité de leur imagination, des lourmens plus cruels mille fois que leur captivité. Au dedans, au dehors de leur prison , tout réveillait de sinistres idées , tout parlait des sévérités de la justice, ou des cruautés de la tyrannie. Aux murs de la cour dont l'enceinte bornait leur promenade, pendaient encore les crampons de fer qui avaient servi de supports à l'échafaud de Biron. Sous leurs pieds étaient les cachots dont la structure ingé-, nieuse et barbare ne laissait aucun instant de repos aux membres fatigués , aucun espoir de sommeil aux jeux appesantis de l'infortuné duc de Nemours (i). Les prisonniers ne pouvaient compter les heures , ou goûter les consolations de la prière, sans avoir sous les yeux l'image de la servitude : des chaînes servaient d'ornement au cadran de l'horloge, et le tableau de la chapelle représentait saint Pierreaux-liens (2). 11 semblait qu'on voulût enehalner même le Temps à la Bastille , et que la Religion ,
(1) Consultez la note de la page a44.
(2) Les pages 96 , 109 et a43 offrent des détails curieux sur l'horloge et sur la chapelle de la Bastille.
VIII AVAM'-PHOPOS.
qui commande en tou6 lieux, n'y dût paraitre qu'humiliée et captive. 1
Il ne faut donc pas s'étonner si les malheureux détenus portaient en tremblant leurs regards sur ces murs noircis par les années et chargés des expressions de la mélancolie, ou des imprécations du désespoir ; il ne faut pas s'étonner si le moindre bruit que recueillait leur oreille sous ces voûtes silencieuses, leur semblait être ou les gémissemens que la torture arrachait à la douleur, ou les apprêts d'un supplice , ou les derniers devoirs rendus à la mort (i). Cependant il est bien certain que depuis long-temps , quels que fussent les bruits contraires semés par la mauvaise foi , entretenus par la crainte, la Bastille avait cessé de cacher au jour des cruautés secrètes : nous rapporterons à cet égard des témoignages irrécusables. Mais il est très-sûr aussi qu'en cessant d'être barbare, le pouvoir qui régnait dans cette enceinte était devenu
communications des prisonniers au dehors étaient fort rares : entre eux il n'en existait plus aucune. Leur nourriture était saine, abondante, recherchée même; mais on leur avait mesuré avec avarice l'air et l'espace. Leurs jours s'écoulaient dans la fatigue d'un repos forcé ou dans les angoisses d'un insupportable abandon ; et c'est, j'aime à le dire,
(i) Voyez quelles étaient les craintes de Linguet , pages 74 et 75.
AVAr<T-rROPOS. IX
sous le règne de Louis XVI que l'humanité de ce prince fit , pour la première fois , descendre une clarté plus douce, un air plus pur au fond de ces cachots (i).
Mais déjà des voix éloquentes dénonçaient les abus de pouvoir que favorisait la Bastille , et mille bras allaient se lever pour renverser ses murailles. Quelques écrivains, disciples éclairés de Montesquieu et de Beccaria, étudiant les principes de l'organisation politique, avaient reconnu trop d'avantages et de prix à la liberté , pour l'abandonner aux caprices de l'arbitraire; ils pensaient que la justice même ne devait jamais avoir l'air de la vengeance ; que le citoyen devait trouver des institutions protectrices et l'accusé des juges; qu'enfin, dans le partage des pouvoirs, dans la balance des biens et des maux dont la société se compose , il était désirable que le trône fût la source de toutes les grâces, et que la loi seule infligeât des châtia mens.
Malheureusement , la raison et l'humanité ne rencontraient pas toujours d'aussi prudens interprètes,
Ht
violens, dangereux, éveillant les soupçons, exagérant les craintes , représentaient la Bastille , aux approches de la révolution, comme un asile où. gémissaient encore d'innombrables victimes , où
(1) Lisez la note de la page 7.